Passivité, élite politique et dysfonctionnement sociétal:  le trio perdant pour le développement

Passivité, élite politique et dysfonctionnement sociétal:  le trio perdant pour le développement

Énigmatique et erratique. La trajectoire économique de Madagascar est un mystère. De gros nuages s’amoncèlent au-dessus du pays et une éclaircie ne semble pas être à l’ordre du jour. Décryptage au fil de l’eau à travers l’ouvrage L’énigme et le paradoxe.

Doté d’immenses ressources et épargné des conflits majeurs, Madagascar connaît pourtant une contre-performance économique sans équivalent. L’énigme et le paradoxe, ouvrage écrit par trois chercheurs de l’Institut de recherche et du développement (IRD), paru cette année, tente d’apporter des explications à ce mystère. L’ouvrage met en avant un dysfonctionnement du système social.

La structure sociale parmi les principaux facteurs de blocage au développement de Madagascar. En procédant à une relecture de l’histoire malgache à l’aune de l’économie politique et en analysant des données statistiques originales recueillies sur une longue période, Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger, chercheurs à l’IRD respectivement économistes statisticiens et sociologue, et rattachés au centre de recherche Développement, institutions et mondialisation (Dial) –, sont arrivés à trouver des éléments de réponse à l’énigme malgache, et une explication à son paradoxe. Dans leur ouvrage, justement intitulé L’énigme et le paradoxe, publié par IRD éditions et l’Agence française de développement (AFD) en 2017, les trois chercheurs mettent en avant une fragmentation sociale extrême comme l’une des causes de la régression quasi continue de la trajectoire économique de la Grande île, la fameuse énigme telle qu’ils la décrivent. Mais cette fragmentation sociale est aussi à l’origine des crises politiques qui remettent en cause les dynamiques qui se dessinent à certaines périodes, le paradoxe comme ils le qualifient. Elle se traduit, écrivent-ils, par une fracture entre les élites et la grande majorité de la population, doublée d’une atrophie des corps intermédiaires, ainsi que par l’incapacité des élites à fonder des organisations solides et des coalitions durables.

La fragmentation sociale qui prévaut à Madagascar, signalent nos trois auteurs, entraîne une forme de passivité qui fait que la trajectoire économique du pays connaisse une tendance récessive depuis l’indépendance. Comment, en effet, développer le pays quand la majorité de la population, les paysans qui en constituent plus des trois quarts (78%), sont déconnectés des affaires publiques et n’ont aucun moyen de s’organiser et de se constituer en force de changement ? Quelle croissance espérer quand ces paysans, oubliés, voire méprisés par le pouvoir politique, ne peuvent même pas rêver d’une vie meilleure que celle qu’ils ont ? Ils ont, certes, des aspirations, mais celles-ci, lit-on dans l’ouvrage, sont contraintes par leur degré de connaissance et d’ouverture sur un univers qui dépasse largement le niveau local, qu’ils peuvent considérer hors de leurs portées. S’ils font face à des privations, celles-ci ne se traduisent pas toujours par des insatisfactions. « Les paysans constituent la majorité de la population malgache (près de 80%). Ils sont un des vecteurs et gardiens de la tradition et des valeurs malgaches. Malheureusement, il existe un véritable clivage entre les urbains et les ruraux avec, par exemple, un écart entre les deux types de population parmi les plus forts d’Afrique concernant l’intérêt pour les affaires publiques », commente Désiré Razafindrazaka, psychosociologue et directeur de Coef Ressources. Il a pris part à l’enquête ayant donné les matériaux fondamentaux pour le livre.

Mais les paysans ne se contentent pas seulement de peu et de supporter leur sort. Ils semblent accepter les inégalités, pensant pour leur grande partie ne rien pouvoir faire pour les résorber. Et quel que soit le degré de mépris auquel ils font face de la part de l’autorité publique, le principe du fihavanana comme contrat de citoyenneté, le tabou de la violence qui refuse tout recours à la violence physique, et l’acceptation d’une violence symbolique qui maintient dans la société la domination dans le temps d’un petit groupe d’individus sur la grande masse de la population continuent à les tenir dans les rangs. Tout cela fait que les autorités apparaissent comme le « raiamandreny » à qui l’on doit respect et déférence, le maître, l’autorité supérieure et la puissance absolue à qui l’on se soumet. « Les Malgaches, comme l’ont montré plusieurs enquêtes, sont l’un des peuples les moins enclins à demander des comptes à leurs gouvernants, car l’État est auréolé d’un caractère sacré », explique Mireille Razafindrakoto dans Le Monde. En milieu urbain, la démobilisation n’est pas tellement différente, bien que le contexte soit différent du monde rural, ne serait-ce que par un meilleur accès aux infrastructures sociales. Marginalisés, les informels urbains, composant 14% de la population, sont accaparés par un combat quotidien que chacun mène pour sa survie quotidienne. La classe moyenne, dont on peut espérer qu’elle puisse être une force capable d’inciter à la mobilisation, est elle-même démobilisée suite à une succession d’espoirs déçus et face à la peur de subir à nouveau un déclassement. La population malgache tendrait-elle au fatalisme ? Une assertion que nuance Désiré Razafindrazaka. « La notion de fatalisme est à nuancer. S’il y a une certaine propension dans la culture malgache, d’une part, à accepter les événements de la vie quotidienne, et notamment ceux pouvant être interprétés comme relevant d’une infortune, comme tributaire d’un destin et, d’autre part, à considérer les autorités, gouvernants et élus comme des parents, l’actualité de ces dernières années a montré que ce type de comportement pouvait évoluer », soutient-il.

Les auteurs de l’ouvrage rapportent que, constituée, entre autres, par les travailleurs urbains du secteur formel, cette classe moyenne a déjà souffert d’un déclassement et sa situation s’est massivement dégradée avec la récession économique. Des groupes sociaux, indépendants et autonomes, comme les partis politiques, les syndicats, les groupes de pression ou les groupes communautaires pourraient assurer le lien et les interactions entre les individus et l’État. Mais ces corps intermédiaires sont particulièrement faibles à Madagascar, signalent les chercheurs qui constatent que Madagascar est l’un des pays d’Afrique où les partis sont les moins représentatifs de la société et où l’adhésion à une association est l’une des plus faibles. Sans véritable pouvoir, n’ayant aucune emprise sur la population et ne disposant que d’une faible influence, ces corps intermédiaires se voient dans l’incapacité de relayer les attentes de la population et ne sont pas beaucoup sollicités.

Toute cette passivité semble plutôt arranger certains membres des élites auxquelles un gros chapitre relatif à un essai de sociographie est consacré en fin d’ouvrage. Ces élites sont plutôt en faveur du statu quo et peuvent redouter un bouleversement de l’ordre établi qui pourrait entraîner la perte de leurs privilèges et leur déclassement. Il y est même mentionné que celles-ci semblent préférer une plus grosse part d’un plus petit gâteau qu’une plus petite part d’un plus grand gâteau. Ce constat ne concerne pas évidemment toutes les élites. « Parmi les élites, il existe des groupes qui ont envie de changer », reconnaît François Roubaud, lors d’un atelier de présentation de la publication. D’une manière générale, le constat est surtout accablant pour les élites politiques dont le rôle funeste est massivement dénoncé, souligne l’ouvrage qui précise que tous les autres groupes sont plutôt positivement connotés, notamment les élites économiques et militaires, mais surtout des responsables de la société civile et, au premier chef, les élites religieuses.

Rappelant les résultats de l’enquête Gouvernance, paix et sécurité réalisée en 2016, les auteurs indiquent d’ailleurs que deux tiers des citoyens considèrent que les membres de la classe politique ne pensent qu’à leur intérêt personnel. « En termes de demande de redevabilité, il existe une demande croissante de la population pour que les responsables rendent compte de leurs actions, comme le démontrent les études Afrobaromètre, explique le Directeur de Coef Ressource. De plus, bien que les Malgaches soient respectueux envers les autorités, plus des 2/3 expriment clairement leur insatisfaction par rapport à la prise de responsabilité de ceux-ci concernant les affaires sociales, et plus de la moitié affirment ne pas faire confiance aux autorités locales. Ainsi, les cas de recours à la justice populaire voire les phénomènes de vindicte populaire enregistrés dans différentes régions de l’île peuvent être, dans un certain sens, considérés comme des cas extrêmes de non soumission à l’autorité étatique ; cela en raison d’une certaine déliquescence de l’État à laquelle sont liées les phénomènes de corruption et le manque de foi envers la justice vécues par la population ».

Une analyse partagée par le père Pedro Opeka, fondateur de l’association humanitaire Akamasoa qui, dans son ouvrage Insurgez-vous !, publié aux éditions Rochers en 2017, s’indigne, entre autres, de ce que cette île (qui) possède tout pour rendre l’homme heureux, (…) le rend malheureux, en particulier parce que les politiciens se fichent du malheur et du bonheur de leurs semblables. Avec son livre Insurgez-vous !, il a signé un manifeste sur les sujets qui lui tiennent à cœur : l’école pour tous, la question des réfugiés, la décadence des politiques, la place des femmes, le combat contre l’indifférence… C’est d’ailleurs ce désintérêt de la classe politique pour l’intérêt général et cette défense d’intérêts personnels et particuliers qui se trouvent souvent derrière les mouvements populaires aux conséquences souvent catastrophiques pour l’économie du pays. Pour préserver leurs intérêts, certaines élites n’hésitent pas à surfer sur d’éventuelles insatisfactions d’une partie de la population, généralement urbaine, pour déstabiliser un régime avec lequel elles ne s’entendent plus. Que cette insatisfaction n’émane que d’une minorité, ou soit partagée par une majorité, L’énigme et le paradoxe note qu’elle peut être utilisée par des personnes disposant d’un minimum de capacité de mobilisation.

Cette manipulation est facilitée par la trop forte déconnexion entre les élites et la population, et surtout par l’absence d’une structure verticale, les corps intermédiaires, pour les relier. Le soutien populaire dont le président cherche à se prévaloir, en particulier suite à un plébiscite électoral (…) ne repose que sur une dimension symbolique acceptée (son statut de raiamandreny) ou contrainte (maillage administratif par le parti présidentiel). Faute de liens clientélistes qui ancrent les affiliations au pouvoir, le président ne peut compter sur des forces solides structurellement pour organiser, négocier, assurer un soutien et la stabilité de son pouvoir. L’instabilité politique s’installe d’autant plus facilement que les élites sur lesquelles le président pourrait éventuellement compter et dont il a défendu les intérêts, sont dans l’incapacité de former des organisations stables et de constituer des coalitions solides. Selon les études réalisées en amont de l’ouvrage, si les membres des élites dirigeants nouent des alliances, celles-ci sont le plus souvent de circonstance, pour contrer une personne, une famille ou un clan prenant trop d’importance ou pour empêcher un nouvel arrivant d’entrer dans le sérail.

Pour conduire le pays sur la voie de la croissance, Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean Michel Wachsberger proposent que les capacités intellectuelles des membres des groupements intermédiaires soient renforcées et que la production des connaissances soit améliorée de manière à ce que les corps intermédiaires puissent efficacement relier les mondes d’en haut et d’en bas. Mireille Razafindrakoto entrevoit une lueur d’espoir. « Des ferments de mobilisation existent, mais ils sont toujours issus des élites malgaches et ne parviennent pas à s’élargir au reste de la société. La population est écrasée par des conditions de vie d’une dureté qui laisse peu de place pour penser à autre chose qu’à sa survie quotidienne. Il est même extraordinaire que, dans ce contexte, il existe encore des velléités citoyennes », confie-t-elle au Monde. Désiré Razafindrazaka, estime que « la confiance entre la population et l’État gagnerait à être renforcée. Tout d’abord, en luttant encore plus efficacement contre les fléaux qui minent la société actuelle, puis en renforçant le “hasina” du “fanjakana”, de l’État et de ses représentants, et par extension du service public. Les paysans ont soif de changement, qu’il s’agisse de progrès technologique (agriculture mécanisée, panneaux solaires, accès aux soins, etc.) ou encore de progrès social (bonne utilisation des impôts, transparence, enseignement de qualité, …). Bref, ils ont besoin de signaux forts et d’exemples venus d’en haut (gouvernants et élites) qui ne les conforteraient plus dans leur impression d’être des “insulaires” d’une autre catégorie dans leur propre pays, en étant, d’une certaine manière, délaissés et à la dérive. » 

Alain Iloniaina