Energie : la JIRAMA broie du noir

Energie : la JIRAMA broie du noir

Une crise énergétique qui dure, un État qui doit  constamment combler le vide, mauvaise gouvernance… Analyse d’un secteur en faillite symbolisé par la JIRAMA.

Les habitants du quartier d’Ankazotokana s’affairent à préparer le diner lorsque, tout d’un coup, un « oh ! » de surprise et de colère se fait entendre. Tout le quartier est privé d’électricité. Et quelques personnes sortent de leurs maisons ou regardent par la fenêtre pour guetter quels autres lieux sont touchés. Au loin, on voit qu’à Ankatso, Ambanidia, une partie d’Analakely et d’Anjanahary sont aussi dans le noir le plus total. Une triste habitude…

Entre les usagers et la JIRAMA (la Compagnie nationale d’eau et d’électricité de Madagascar) le courant ne passe plus depuis bien longtemps. La compagnie est devenue une dispendieuse usine à gaz, un tonneau des Danaïdes avalant les deniers publics à un rythme effréné. Les subventions que l’État lui alloue, corsettent l’économie malgache. « Les difficultés opérationnelles et financières, liées à des problèmes de gouvernance, freinent la croissance économique et perturbent l’exécution du budget », avait stipulé l’administrateur pour Madagascar du Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport de mission, en août. La population doit endurer ces calvaires énergétiques. Les seules explications qui lui sont fournies, sont soit l’insuffisance du niveau de l’eau qui irrigue les barrages hydrauliques d’Andekaleka ou de Tsiazompaniry, soit les pénuries de carburant, alors que la facture pétrolière de la société ne cesse de grimper. Il y a toujours des excuses, mais les problèmes de fond sont rarement soulevés. Depuis la campagne présidentielle de Hery Rajaonarimampianina, de l’eau a coulé sous les ponts, mais rien n’a fondamentalement changé. En janvier 2014, il avait déclaré urbi et orbi, devant un parterre de journalistes, qu’en trois mois il allait résoudre le problème du délestage en brandissant fièrement trois doigts. En trois ans, c’est une autre trinité qui foudroie les clients de la JIRAMA : le délestage, la mauvaise qualité des services et la hausse des factures.

Du côté de la présidence, l’on tente d’expliquer les raisons de cette déclaration enflammée qui sonne aujourd’hui comme ironique pour les quelque 15% de Malgaches qui bénéficient d’un raccordement au réseau national. « Nous ne pouvons pas tout faire en un claquement de doigts, même si tout le monde voudrait que cela soit ainsi. Les dirigeants qui se sont succédé, n’ont jamais établi de vision sur le long terme. Ils n’ont jamais vraiment investi dans des infrastructures durables. Nous en payons le prix maintenant », regrette Mohamed Rachidy, conseiller spécial du président de la République et président du Conseil d’administration (PCA) de la JIRAMA. Bénéficiaire de près de 200 millions de dollars au départ de Lahmeyer International en 2009, comment cette compagnie a-t-elle périclité à ce point, en moins d’une décennie ? Certes, le chiffre d’affaires est passé de

146 millions (2013) à 155 millions de dollars (2015), concomitamment les charges d’exploitation ont bondi de 185 millions à 204 millions de dollars. L’État doit jouer systématiquement les pompiers de service alors que le faible niveau des tarifs ne permet pas de mobiliser les capitaux. « Les subventions allouées sont énormes et dépassent même le budget de fonctionnement de certains ministères », analyse Andriampeno Ramiliarison, membre du Cercle de réflexions des économistes de Madagascar (Crem). Les subsides accordés à la société d’État ne sont plus envisageables au risque de mettre en péril le programme de la Facilité élargie de crédits (FEC) obtenue auprès du FMI. La demande de rallonge de 40 milliards d’ariary en octobre – en sus des 300 milliards d’ariary inscrits initialement dans le budget 2016 – a fait sortir de ses gonds Patrick Imam, le représentant résident du Fonds. « Le déficit en énergie nous coûte des points de croissance chaque année », souffle Andriampeno Ramiliarison.

Le secteur privé souffre également de la carence chronique en électricité. La JIRAMA n’est plus en mesure de répondre à la demande de nouveaux branchements, estimée à 26 000 clients, en attente depuis 2014. Dans le Doing Business 2017, Madagascar est classé avant-dernier sur 186 pays, dans le registre du « raccordement à l’électricité ». Cette défaillance freine les ardeurs des investisseurs. En effet, pour une grosse unité industrielle comme la Star, l’énergie représente 20 milliards d’ariary, soit 5% du chiffre d’affaires hors taxes et près de 13% du prix de revient industriel. Le Réseau interconnecté d’Antananarivo (RIA) – où se concentre le principal tissu économique du pays –  est particulièrement sous tension. Il recense les deux grandes zones industrielles du pays, Antananarivo et Antsirabe. Dans le Document de politique industrielle de Madagascar (2014), Mireille Ramilisoa Ratoaveloson et Olivier Donat Andriamahefaparany expliquent que « les tarifs des heures de pointe sont trop élevés et non adaptés aux industriels qui sont censés faire tourner leur usine 24h/24h et 7 jours sur 7 jours ».

Les maux de la JIRAMA ont des origines diverses. Les réponses sont multiples et les enjeux se dessinent sur plusieurs tableaux. Sur le volet technique, les pertes sont abyssales. Celles liées au transport de l’électricité atteignent 25%, si le seuil international toléré est de 15%. Par ailleurs, les pertes dites « non techniques » – généralement dues aux vols de courant – tournent autour de 15% de l’énergie produite. Même le grand argentier de l’État, Gervais Rakotoarimanana, en a perdu son latin. « Des pertes inexpliquées coûtent 20 milliards d’ariary chaque mois », révéla-t-il en début octobre. Pourtant, l’opération de ratissage menée en 2015 avait permis de mettre le grappin sur des voleurs de courant. À l’époque, le Premier ministre Jean Ravelonarivo voulut revêtir ses habits de héros en exigeant que les auteurs des méfaits soient identifiés et présentés au public.

Les agents de la JIRAMA, accompagnés par ceux du Bureau indépendant anti-corruption (Bianco), s’étaient attelés pour débusquer les fraudeurs. Grande fut la surprise en découvrant que des boutiques ayant pignon sur rue, des centres commerciaux ou encore des unités industrielles bien établies étaient en infraction. La liste a été remise au Premier ministre, mais il ne fit rien. L’initiative est restée lettre morte. Il faut dire que la plupart des établissements concernés avaient des connexions avec des personnes haut placées, comme ce centre commercial flambant neuf qui a bénéficié d’électricité gratuite pendant trois mois. La publication de la fameuse liste aurait pu dissuader les futurs fraudeurs de passer à l’action. Le même inventaire est actuellement entre les mains du Premier ministre Olivier Mahafaly. À Ambositra, le 18 septembre, le numéro Un du gouvernement avait tonné : « Nous allons bientôt publier la liste de ces personnes qui contribuent à faire sombrer le pays. Avec le Président de la République, nous interviendrons pour déceler les problèmes ». Tout comme ce discours, un projet de décret de lutte contre la fraude de l’électricité – dans les petits papiers de l’Exécutif – demeure sans suite.

À ces dérives s’ajoutent les impayés de l’Administration, qui – selon des sources informées – s’établiraient à près de 160 milliards d’ariary en 2015. Le taux de recouvrement est à peine de 40%. Pis, 37% de l’énergie produite n’est pas facturée. Depuis le début de l’année, les ministères et les établissements publics malgaches doivent déjà près de 15 milliards d’ariary à la société nationale. « À l’époque de Lahmeyer International, les dirigeants de la JIRAMA n’avaient pas de scrupule à couper l’électricité des mauvais payeurs dans les ministères sans que cela n’offusque personne.

Aujourd’hui, il est quasiment impossible de le faire sans provoquer des remous », explique une source qui veut garder l’anonymat. Lors de la grève de l’intersyndicale de la compagnie en 2015, les employés avaient prévu de priver d’électricité les ministères des Finances et du budget, de l’Énergie, des Hydrocarbures, celui de l’Eau, de l’assainissement et de l’hygiène. Ce qui donne déjà un aperçu de la liste de ces mauvais payeurs alors qu’au moindre retard de paiement de leur facture, les abonnés voient leur courant coupé dans la foulée. Certains fournisseurs d’énergie devront s’acquitter de plusieurs milliards d’ariary de pénalités, mais comme ils entretiennent des relations « cordiales » en haut lieu, ils usent et abusent de leur pouvoir pour dissuader la JIRAMA de réclamer ses dus. Si tous les ministères daignaient au moins payer leur facture d’électricité, cela aiderait la compagnie à se passer d’une grande partie de ces subventions. Actuellement, la JIRAMA connaît une situation financière chroniquement déficitaire à cause des prix de vente de l’électricité qui sont très en deçà des coûts de production, et de l’insuffisance des revenus collectés. L’Exécutif avait autorisé une hausse tarifaire de 10% en juin et de 5% en août, mais cette tendance haussière ne suffira pas à équilibrer la situation financière et ne satisfait guère les bailleurs de fonds alors que la population est déjà exsangue.

Ces dysfonctionnements alimentent la « nébuleuse JIRAMA », comme le définit un employé de la société. Un système autour duquel gravitent de nombreuses personnes allant de simples agents, en passant par des opérateurs de toute nationalité, aux gros bonnets du régime. « Cette galaxie vit aux dépens de la société. Elle s’enrichit sur son dos et n’est pas prête à lâcher le morceau », glisse une source très bien informée au cœur de la société. Les chiffres mis en jeu donnent le tournis. L’un des exemples les plus emblématiques est la gestion complètement opaque des locations de groupes électrogènes. Alors que le pays dispose d’un important potentiel hydroélectrique (7 800 MW dont seuls 127 MW sont utilisés), solaire et éolien, la production d’électricité est assurée à 75% par un parc thermique de groupes électrogènes qui représentent des marchés juteux pour les fournisseurs.

Le recours à ces générateurs « off-grid », à base de fioul et de diesel, génère un gouffre financier important. La fluctuation du prix du baril à l’international ne joue pas non plus en faveur de la société. « Il est spécifié dans notre contrat avec les opérateurs pétroliers que si le prix à l’international augmente, nous devons payer le surplus. La dernière convention a été signée au moment où le prix du baril à l’international était encore à 33 dollars. Mais dernièrement, il a augmenté à 53 dollars. Nous avons dû nous acquitter de cette différence », déplore Mohamed Rachidy. Gervais Rakotoarimanana regrette : « Pour les carburants, malgré l’achat en grande quantité et les appels d’offres exigés, la JIRAMA paie le gas-oil plus cher que les prix à la pompe des stations-service ». Pour cette année, le parc thermique pèsera à hauteur de 636 milliards d’ariary dans le budget de l’État, selon un rapport de la BAD que nous avons pu consulter.

Le recours aux générateurs  induit un effort financier lourd pour l’État, mais arrange bien la situation des fournisseurs qui s’enrichissent. L’énergie thermique est facile à mettre en place et est plus à même de répondre à des besoins précis. Certes, le coût d’investissement pour l’installation par kW paraît moins cher, mais son exploitation devient avec le temps très cher sans oublier la pollution générée. Quand la capitale souffrait de délestages intenses, les pouvoirs publics ont dû mettre en place des générateurs fonctionnant aux énergies fossiles. Les contrats ont été le plus souvent adjugés à des noms bien connus sur la scène économique locale. « La plupart de ces générateurs sont d’occasion. Certains ont été hors d’usage, mais ranimés par des agents de la JIRAMA sous la pression de leur hiérarchie qui a été grassement rémunérée par les propriétaires/loueurs », comme nous le décrit notre source. L’analyse est sans équivoque : durant la durée totale de location, qui est renouvelable indéfiniment, les coûts de location pourraient payer des groupes neufs de même puissance. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, ces marchés sont attribués dans le cadre d’appels d’offres restreints. Ce, afin de pouvoir les confiner et les contenir à des entreprises « habituées » à décrocher ce type de transaction. Leur liste est disponible sur le site de la compagnie, mais il faut creuser un peu pour découvrir ceux qui se cachent réellement derrière ces sociétés, au nom parfois obscur, qui côtoient les plus connus. Ainsi, Casielec, Sermad, Power and Water… trônent aux côtes de Symbion Power ou d’Enelec. Certaines d’entre elles ne sont que des sociétés écran derrière lesquelles se terrent des personnalités économiques ou même politiques.

Pour pouvoir bénéficier de la FEC, la partie malgache avait promis qu’« en attendant l’achèvement du plan d’investissement, le conseil d’administration de la JIRAMA a décidé de supprimer les procédures de gré-à-gré pour la fourniture d’énergie ». Une promesse en l’air, au vu des transactions opaques qui ont encore cours. Certains contrats de location comportent une ligne qui interpelle forcément : « la JIRAMA n’a pas le droit d’acheter le groupe », peut-on lire sur un document que l’on a pu se procurer. D’autres dispositions assignent la majeure partie des risques et des responsabilités à la JIRAMA et le fournisseur ne fait qu’établir la facture et l’encaisser mensuellement.

Pour faire simple, c’est comme si le fournisseur mettait en location une voiture. La JIRAMA doit prendre en charge le carburant, l’entretien, payer l’assurance, rémunérer le chauffeur, etc. À la fin du mois, le prestataire n’aurait qu’à toucher le chèque. Le scénario idéal pour la compagnie nationale serait la vente-location ou vente à crédit pour qu’à la fin du contrat, les groupes lui reviennent. Mais les intérêts en jeu sont énormes pour que ce choix se fasse dans les prochaines années. Dans le cadre de ces histoires de trafic, de malversation ou de corruption, plus d’une quarantaine d’agents de la JIRAMA avaient déjà été traduits devant la Chaîne pénale anti-corruption, ils ont toujours réussi à passer entre les mailles du filet malgré des dossiers solides et bien ficelés. Il faut dire que le réseau est très bien structuré et que personne n’a intérêt à ce que la pyramide s’effondre. Ce jour-là, un grand cataclysme bouleversera le système. Malgré les multiples relances, Nestor Razafindroriaka, Directeur général de la JIRAMA, et Guy Andriambololo-Nivo, conseiller technique du Président en charge de l’assistance technique dans le domaine de l’énergie, n’ont pas voulu accorder d’interview pour commenter cette situation.

Pourtant, ces collusions plombent la JIRAMA et Madagascar tout entier. Les autorités promettent quelques solutions car le déficit bride l’économie malgache. Hyacinthe Befeno, membre du Collège des conseillers économiques du Président annonce la mise sur le marché de 13 centrales hydroélectriques « qui fourniront près de 1 000 MWA, soit le double de la consommation actuelle, dans les deux, trois ou cinq ans à venir ». Mais il serait déjà peut être trop tard. « Seule la privatisation sauvera cette compagnie. Contrairement à ce que l’on entend, le processus ne fera pas forcément grimper les prix. A contrario des services publics, le secteur privé saura dompter les coûts de production, tempère Andriampeno Ramiliarison.

D’ailleurs, plus de 50% de la production est déjà assurée par le privé ». Pour éviter cette solution extrême, un aggiornamento en profondeur – non plus des actions superficielles – doit être mené. L’Exécutif ambitionne de « faire de la JIRAMA une compagnie viable sur le plan opérationnel, capable d’autofinancer ses opérations, y compris les dépenses de maintenance d’ici 2020. La stratégie visant à améliorer la situation financière de la compagnie est centrée sur l’accroissement des recettes et la réduction des coûts ». Les réformes du secteur initiées au début de l’année 1999, en vue de son redressement et de son développement, n’ont pas porté leurs fruits car les différents textes adoptés à cet effet sont insuffisamment appliqués.

C’est surtout un volontarisme politique qui fait défaut jusqu’au plus haut sommet de l’État car la JIRAMA navigue à vue depuis quelques années. Elle déplace son énorme masse à l’aveuglette dans le noir, à l’image du service qu’elle fournit. Le président de la République a l’interrupteur entre les mains, à lui de l’appuyer pour que cette vaste mascarade cesse. Il s’agit aussi d’encourager et de vulgariser les initiatives en faveur de l’énergie renouvelable pour que la JIRAMA et la Grande île cessent de broyer du noir.