Syndicalisme à Madagascar : en marche vers l’agenda 2020

Syndicalisme à Madagascar : en marche vers l’agenda 2020

Les syndicats ont joué un grand rôle dans l’histoire aussi bien économique que politique de Madagascar. Affaibli par les divers changements de régime politique et les années de crises cycliques, le mouvement reprend sa marche en avant.

1er mai. Une cohorte joyeuse se dirige bruyamment vers le théâtre de verdure d’Antsahamanitra. Certains se remémorent les années fastes de la lutte syndicale. Cette célébration de la Fête du Travail est une grande étape dans la mise en œuvre d’un nouvel agenda syndical. Ce dernier portant principalement sur l’unification du mouvement afin de pouvoir enfin asseoir un syndicat fort à Madagascar.

Aujourd’hui, le monde syndical malgache recherche son nouveau souffle. D’après la définition de l’Éducation Internationale reprise par la Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) dans le document intitulé Le mouvement syndical à Madagascar, le syndicat est « une organisation permanente et durable, constituée par les travailleurs pour défendre leurs intérêts, essayer d’améliorer leurs conditions de travail et leurs conditions de vie par voie de négociation collective et en disposant d’une tribune d’où faire entendre leurs avis sur les problèmes qui se posent dans la société. Ainsi, un monde professionnel juste, dans lequel les droits des travailleuses et travailleurs sont respectés, n’est possible qu’avec des syndicats forts ».

Les syndicats à Madagascar, avec l’appui de plusieurs partenaires internationaux tels que la FES, par le biais du projet Syndicat fort – agent de développement durable, sont ainsi en marche vers une redynamisation, un renforcement et une unification du mouvement syndical. L’émergence de la Solidarité syndicale de Madagascar (SSM) aux côtés de la Conférence des Travailleurs de Madagascar témoigne d’ailleurs de ce nouveau souffle apporté à la lutte syndicale. Le principal slogan, que tout syndicat se doit de respecter, demeurant « la justice sociale et la démocratie sur le lieu de travail ».

Les leaders syndicaux ont clairement souligné que leurs actions en faveur du droit des travailleurs et pour un monde du travail juste et démocratique, ne se limiteraient plus à l’interpellation, comme ils en avaient l’habitude ces dernières années. « Nous allons désormais agir », ont-ils lancé lors de la manifestation du 1er mai, qu’ils ont baptisée « Diabe » ou « Grande marche ». Les syndicalistes malgaches entendent donc impulser un nouveau tempo au mouvement. Des changements sont ainsi opérés.

Et cela a commencé par ce Diabe, un événement des deux grandes plateformes syndicales, la Conférence des travailleurs de Madagascar (CTM) de la SSM pour le secteur public. « Près de 75% des organisations syndicales ont été représentées », a noté le secrétaire général de la SSM, le Dr Jean Raymond Rakotoniasy. Ce qui constitue une preuve de la volonté des travailleurs à faire valoir leurs droits. Les syndicats entendent ainsi « unifier leurs efforts », mais également coaliser les différents groupements syndicaux déjà existants.

Dans ce cadre, les syndicalistes sont déjà en train de mener des campagnes de sensibilisation auprès des travailleurs pour pouvoir augmenter le niveau de syndicalisation dans le pays, surtout auprès du secteur privé, où un travail de recrutement doit être mené. Barson Rakotomanga, assistant technique du projet Syndicat fort – agent de développement durable regrette que « moins de 10% des travailleurs du privé soient syndiqués. C’est un combat de longue haleine ». Cependant, des avancées sont à noter par exemple la formation du syndicat Ezaka Fampandrosoana an’Analamanga (Efa), un syndicat qui regroupe des travailleurs indépendants opérant essentiellement à Analakely, auparavant dans le secteur informel (acheteurs-vendeurs de voitures, d’or, de téléphones, etc).

En plus d’être syndiqués, ces derniers ont accepté de formaliser leurs activités. Aussi ont-ils désormais une autorisation d’exercer. Et ce, « grâce au fait qu’ils se soient regroupés dans un syndicat », explique la Dr Hanta Andrianasy, chargée de projet de Syndicat fort – agent de développement durable. C’est un grand point positif pour le mouvement étant donné que ces travailleurs sont « enregistrés en tant que personnes exerçant des activités économiques ». Outre la syndicalisation, des actions sont également menées dans le cadre du renforcement des capacités des membres et des travailleurs sous-informés qui n’ont pas encore intégré la marche syndicale. Du côté de la fonction publique, le syndicalisme ne se porte pas mal avec des corps qui recensent parfois des taux exceptionnels frisant les 95%.

La lutte syndicale malgache ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait près de 80 ans qu’elle est menée et qu’elle bénéficie de la reconnaissance et de l’appui de différents partenaires nationaux et internationaux. Les syndicats ont également démontré qu’ils ont la capacité à fédérer les organisations syndicales et l’on constate actuellement une avancée dans le renouvellement et le rajeunissement des responsables et des membres. Cependant, de nombreux défis restent à relever.

Outre le faible taux de syndicalisation, il s’agit de la précarité des conditions de travail et d’emploi, de la disparité du mouvement syndical, de l’insuffisance de données pertinentes et fiables relatives au secteur emploi, ou encore de l’inefficacité constatée des dialogues menés jusqu’ici entre les partenaires sociaux. En effet, les différents textes ratifiés par le pays, relatifs aux droits des travailleurs, tels que les droits fondamentaux au travail et à l’embauche, sont encore loin d’être respectés. La main-d’œuvre locale est supplantée par celle spécialisée venant de l’étranger dans certains secteurs. De nombreuses entreprises formelles ne se conforment pas à leurs obligations d’assurer la protection sociale de leurs employés. D’un autre côté, du fait de la faiblesse du taux de syndicalisation dans la Grande île et de l’insuffisance ou de l’indisponibilité de données fiables et pertinentes, la force de négociation et de plaidoyer des syndicats se retrouve affaiblie.

Madagascar est un pays en developpement, qui se remet à peine d’une longue crise. Cependant, comme l’a souligné le Dr Jean Raymond Rakotoniasy, le mouvement syndical consiste à « lutter incessamment pour le droit et le bien-être des travailleurs. Il faut promouvoir le développement social et contribuer de manière effective au développement du pays. La lutte syndicale ne peut et ne pourra donc jamais être dissociée du développement national ». L’étude menée par la Dr Hanta Andrianasy et Shanti Groeger sur Le mouvement syndical à Madagascar affirme que « des syndicats forts peuvent aider Madagascar à développer durablement son économie et à augmenter le niveau de vie de tous les êtres humains ». Le syndicat occupe, selon la FES, une « place stratégique en tant que charnière entre l’économique, le social et le politique ».

Il est ainsi « incontournable pour garantir la justice sociale et assurer le développement, en représentant les droits et intérêts des différentes catégories de travailleurs dans le dialogue politique et social ». Sur le plan économique, Harijaona Raboana, responsable des Relations publiques pour le lobby économique Émergence Madagascar, estime que les syndicats ont également le devoir de « fédérer le secteur informel, en étroite collaboration avec les communes et les ministères de tutelle, pour atteindre l’objectif de transformation de ces emplois en un million d’emplois formels, déclarés et imposables ». Le projet mené par la FES met en avant un syndicat qui serait « un levier faisant basculer la balance vers plus d’égalité de chances et une répartition plus équitable des richesses ».

Afin de renforcer le syndicalisme à Madagascar et permettre au syndicat d’assumer pleinement son rôle, un projet multi-bailleurs a été lancé par la FES. Il vise, entre autres, à contribuer à la promotion de la bonne gouvernance au niveau national et à la base. Ce, en œuvrant pour une plus grande indépendance, une crédibilité accrue et une meilleure visibilité des organisations syndicales, avec une plus forte implication des travailleurs.

Dans ce cadre, d’ici l’année 2020, il est envisagé d’opérationnaliser les deux principales structures légales de Dialogue social au niveau national. Il est également prévu de faire en sorte que les structures de Dialogue social au niveau de quatre secteurs présents dans la région Analamanga soient fonctionnelles et que 30% des entreprises et établissements-employeurs en activité dans deux secteurs, toujours dans la région, disposent de structures de dialogue social. Enfin, l’agenda syndical entend augmenter à 10% le taux de syndicalisation dans quatre secteurs à Analamanga. Le chemin pour asseoir une véritable justice sociale est encore long. Des progrès sont constatés, mais un grand chantier attend encore le syndicalisme à Madagascar. Pour arriver à bout de celui-ci, asseoir « un syndicat fort, rassembleur, et capable d’assurer une impulsion pour l’avancée sociale » est dorénavant incontournable.