Indépendance, protestation et développement

Indépendance, protestation et développement

Personne n’aurait pu deviner en 1972 que 45 ans plus tard, les protest songs de Mahaleo vont devenir les hymnes de grèves d’étudiants, de mouvements sociaux ou des chansons de protestation de plusieurs générations.

Personne ne pouvait imaginer que les chants poétiques de Mahaleo continueraient à être fredonnés autour des feux de camp, sur les tamboho des villages et des villes, sur les plages ou durant des évènements familiaux ou sociaux. Le groupe est initialement composé de sept membres : Raoul Raosolosolofo Razafindranoa (mort le 3 septembre 2010), Nono Rakotobe Andrianabelina (mort le 29 août 2014), Rabekoto Honoré Augustin dit Bekoto, Dadah Rakotobe Andrianabela, Andrianaivo Charle-Bert dit Charle, Rajaonarison Famantanantsoa Andriamihaingo dit Fafah et Dama Rasolofondraosolo Zafimahaleo.

Mais Mahaleo n’est pas seulement des protest songs ou de beaux textes lyriques. Mahaleo c’est aussi des projets de développement profondément ancrés dans le paysage malgache. Le groupe – à travers les talents et les capacités individuels de ses membres – entend soutenir des actions sociales allant dans le sens du développement commun. Chacun, à leur niveau, s’engage dans le milieu urbain ou rural ainsi qu’auprès des paysans. Sur le plan artistique, parce qu’ils sont artistes bien avant tout, des membres de Mahaleo promeuvent également l’émergence de nouvelles générations de jeunes artistes, ou font partie des initiateurs de la création des syndicats des artistes1. Les Mahaleo expriment publiquement leurs idées, leurs perceptions et leur vision des choses par rapport à ce qui se passe, ou ce qui ne se passe pas, dans le pays.

Ils participent à des interviews, des débats publics2, des rencontres et des émissions radiotélévisées pour interpeller, faire des plaidoyers, proposer, protester ou dénoncer. Un exemple concret : Dama dénonce la mauvaise gouvernance de l’exploitation minière du pays dans le cadre des émissions « Asio maso »3 du projet Taratra initié par la Conférence des Évêques de Madagascar et soutenu par le Catholic relief services (CRS). Mahaleo a toujours été politique, mais il ne se laissait pas « embobiner » et enrôler par les partis politiques, malgré les diverses tentatives au fil de l’histoire contemporaine malgache et les appels du pied incessants.

« Mahaleo est déjà un mouvement politique (…) la musique en soi est déjà politique », affirme Fafah4, la voix d’or du groupe. Mahaleo a résisté aux tentations des réseaux de clientélisme et de patronage – centres du népotisme, de la corruption, de l’état de non-droit, de l’injustice, de l’impunité – et centres de contrôle des activités économiques dans le pays. « Nous sommes toujours restés indépendants. D’ailleurs, le mot “mahaleo” signifie “indépendant” (…), nous voulons être libres »5, dixit Raoul, l’un des auteurs compositeurs du groupe qui a accouché de nombreuses chansons politiques.

Ainsi les protest songs de Mahaleo, comme Bemolanga, Ho aiza et Lendrema, ses chants poétiques, comme Hanaraka anao, Kalaratsy ity, Efa ela et Hakamoana, sont encore d’actualité aujourd’hui. Ces œuvres perpétuent les constantes qui persistent dans l’histoire politique et sociale de la Grande île. Les gouvernements, qu’ils soient de transition ou dirigés par des présidents élus, n’ont jamais réussi à changer ces constantes. Bien au contraire, celles-ci se sont enracinées de république en transition et de transition en république. Dans les chansons de Mahaleo, depuis les années 70, se retrouvent des problématiques profondément ancrées dans la société malgache (voir encadré). Les auteurs s’attachent à décrire le quotidien du Malgache avec les turpitudes qui la composent.

C’est pourquoi l’histoire de Madagascar peut se raconter à travers celle de Mahaleo6 et c’est pourquoi le groupe leader et ses œuvres persistent à travers les régimes successifs caractérisés par ces constantes. Après 45 ans, les titres et les textes des chansons de Mahaleo sont restés des références pour les journalistes, les auteurs d’ouvrages académiques ou politiques et d’œuvres littéraires, les discours politiques et les phrases citoyennes.

Des références qui nous invitent à apprendre de notre propre histoire, de l’histoire d’autres peuples (Mozambika, Kurde) et de l’histoire de Mahaleo (Tadidiko ry zalahy). Scander ou chanter publiquement les protest songs de Mahaleo (ou d’autres groupes issus du même moule soixantedouzard), en tant que forme d’expression citoyenne, n’a pas jusqu’ici provoqué la répression du côté (des hardliner) des régimes et élites politiques. Ampindramo hadalana hiarovako ny taniko izay tena tiako sady mamiko, raha toa izany ka ilaina ! (Prêtez moi un grain de folie, pour que je puisse protéger ma patrie, que j’aime profondément, si c’est nécessaire). 

Références : 1 Par exemple à travers Mahaleo zandriny, Tremplin, Tamboho et Feo tokana gitara iray, 2 Dama, Bekoto, Charle participent à des évènements organisés par la FES ou les YLTPiens, comme YLTP Open Space, Donakafon’ny Tanora, Forum des idées de gauche, Voyages d’études des YLTPiens, 3Cf.https://www.youtube.com/watch?v=CpOBaTaK-3g pour Asio maso 1 et https://www.youtube.com/watch?v=9UrflryP4Ws pour Asio maso 2, 4 Voir Mahaleo, 40 ans d’histoire(s) de Madagascar. Entretiens avec Fanny Pigeaud, Laterit, Paris, 2011, p. 54, 5 Ibid, p. 66/67, 6 Voir Mahaleo, 40 ans d’histoire(s) de Madagascar. Entretiens avec Fanny Pigeaud, Laterit, Paris, 2011

Des constances historiques comme thèmes 

À travers ses chansons et ses œuvres intemporelles, le groupe Mahaleo a abordé de nombreuses thématiques qui sont familières au Malgache lambda. L’on retrouve souvent le thème de la pauvreté croissante et de la stagnation économique (Katmi, Kalon’ny mahantra, Ray sy zanaka, Mosary sy lagaly, Nofy) dans leurs chansons, tout comme les autres préoccupations sociétales comme la prostitution (Volasoa, Eva, Kala Zakilinina), le chômage (Mitady kandra, Tsy an’asa) ou l’injustice (Tsindry hazo lena, Patrò).

Les domaines public et institutionnel ne sont pas épargnés comme la corruption, le népotisme, la mauvaise gouvernance et le pillage des ressources naturelles (Ministra, Tontolo iainana, Aomby, Mpanao politika), l’état de non-droit (Fanjakana loham-boto, Fa ny fanjakana angamba no adaladala, iza no mahalala), l’impunité (Ny marina, Mpanao politika) ou encore le raiamandrenisme des élus et des gouvernants (« Manao azafady amin’ny ray aman-dreny fa vita teo re ny amin’ity »).

Les gouvernants se retrouvent bien souvent dans le viseur des chansons de Mahaleo. Ils sont critiqués pour la démagogie et le non-respect des paroles données (Bemolanga, Ambohikobaka, Ho aiza), les pratiques dépassées d’antan et leur instrumentalisation (Rivotra, Ambodibonara), le manque de vision et d’idéologie des gouvernants (Hiara-hiakatra sa hiara-hidina, Mazava atsinanana), la répression violente (Ramiaramila, Notifiriny ireo namanay, Renin-dRainivoanjo), l’insécurité grandissante (Aomby, Tonga ny alina), les approches top-down (Kara borosy, Aza manadino anay, Ambohikobaka). Des valeurs chères à la société malgache sont égratignées avec objectivité par les Mahaleo, à l’image du fihavanana « intéressé » des Malgaches (Raha mila fanampiana). Dans l’ensemble, ces constantes historiques et sociales sont encore valables en 2017.