Conseillers : plongée chez les initiés

Conseillers : plongée chez les initiés

Souvent, on entend parler ici et là des conseillers spéciaux et conseillers des dirigeants politiques du pays. Mais que cache cette fonction ? Plongeons en terre inconnue.

3 avril. Claudine Razaimamonjy, conseiller spécial auprès de la présidence de la République, est arrêtée sur le parking du Palais des Sports et de la Culture de Mahamasina. C’est une véritable surprise. D’aucuns pensaient qu’elle était intouchable. Nuitamment, c’est branle-bas de combat en haut lieu. Quelques ministres se réunissent avec les têtes pensantes de la Présidence pour définir les stratégies à adopter dans les prochains jours : qui doit dire quoi ? Qui fera quoi ? Car c’est le cœur du « système » qui est touché. Une de leur « sœur », un grand ponte du régime. La dame a toute son importance dans la galaxie Rajaonarimampianina. Souvent, elle s’est permise de court-circuiter les organigrammes officiels avant de se faire rattraper par le Bianco.

Le numéro un du pays est entouré de plus ou moins discrets conseillers, gourous de la politiques, élus, experts et dirigeants, mais la dame est l’une des plus connue car elle est très proche du couple présidentiel. Il y a d’abord le petit cercle des fidèles, les compagnons de route et de lutte qui – s’ils n’ont pas obtenu des portefeuilles ministériels – ont été nommés conseillers et qui ont parfois plus de prérogatives qu’un ministre. La galaxie s’étend ensuite vers des connaissances ou des individus qui ont des compétences particulières. Ces éminences grises meuvent, avec agilité, aussi bien dans les couloirs d’Ambohitsorohitra, que d’Iavoloha ou de Mahazoarivo. « Nous sommes l’équivalent d’un lubrifiant qui fait tourner les rouages de l’Exécutif », décrit Harison Randriarimanana, conseiller spécial et coordonnateur du Collège des conseillers économiques du président de la République (CCE). Structure très formelle, un arrêté a érigé le CCE qui a été mandaté pour « être les yeux et les oreilles dans le domaine économique du président de la République ». Les membres de ce pool ont des termes de référence très clairs, contrairement à d’autres conseillers qui naviguent à vue et qui se permettent quelque « liberté » dans leur décision et dans leur mouvement. « On ne peut pas “standardiser”le cas de tous les conseillers. Mais la décision finale revient toujours au président de la République », apostrophe notre interlocuteur. « Le bilan du président de la République sera le nôtre », ajoute Hyacinthe Befeno, autre membre du CCE, porté à la tête du conseil d’administration de la Jirama. Ainsi, régulièrement, les conseillers donnent le pouls de la vie politique du pays. Parfois, ils sont enjoints de descendre sur terrain avec un ordre de mission très officiel, pour régler les problèmes. Libre au Président, au chef du gouvernement ou aux ministres de les écouter. Dure la vie d’un conseiller, actif mais rarement écouté.

Hier à la tête du pays, Marc Ravalomanana s’était entouré de conseillers de différentes nationalités. « Il s’était attaché les services de six conseillers étrangers. Leur voix était très écoutée, pour ne pas dire que le Président n’entendait que leurs avis », témoigne ce proche qui a rompu les ponts avec l’ancien président depuis quelques années. Et les conseillers malgaches dans tout cela ? « Ils ne servaient que de faire valoir pour respecter l’équilibre régional » soutient notre interlocuteur qui touche un point sensible. Qu’il s’agisse du Président, du Premier ministre, des ministres ou des députés, il est d’usage de s’entourer de personnes venant de diverses régions de Madagascar pour respecter le sacro-saint « équilibre régional  ». Pour l’ancien Président – et c’est le cas pour les anciens chefs d’État qui se sont succédé – il était important d’avoir une garde rapprochée en qui faire confiance. « Cet aspect de la confiance est primordial. Être un conseiller revêt d’une responsabilité politique. Nous travaillons pour le Président et pour concrétiser les promesses qu’il a faites pour le peuple durant la propagande. Toutes les décisions prises sont donc inévitablement de nature politique », précise Eric Randrasana, conseiller du Président et lui aussi membre du CCE.

Existe-t-il un texte pour réguler le cadre de travail des conseillers spéciaux d’un président de la République, d’un chef d’institution ou d’un ministre ? « À ce que je sache, il n’y a aucun texte régissant les attributions et le fonctionnement des conseillers », concède l’ancien Premier ministre Omer Beriziky. Seules des notes circulaires fixent le nombre des membres du cabinet au sein de l’Exécutif ou du Parlement. Les ministères ont un contingent de conseillers bien défini, présidés par le directeur de cabinet. En ce qui concerne les avantages octroyés, le conseiller a droit à un quota de carburant, des crédits téléphoniques et il gagne un émolument spécifié par le ministère des Finances et du Budget. « Mais pour certains, le plus important c’est la carte de visite. Un précieux sésame qui ouvre toutes les portes, souffle un haut cadre du fonctionnariat, requérant l’anonymat. C’est un secret de polichinelle. Beaucoup usent et abusent de leur statut de conseiller pour faire pression, par exemple, sur des opérateurs économiques ». Ces pratiques, peu avouables, ont toujours eu lieu et ne sont pas prêtes de s’arrêter du jour au lendemain. « Conseiller un président de la République ou un Premier ministre, cela vaut son pesant d’or dans le monde des affaires », assure une ancienne éminence de Andry Rajoelina.

Mohamed Rachidy, conseiller spécial du Président, évoque le rôle qui lui incombe ainsi qu’à ses collègues. « Le président de la République est le patron. C’est lui qui nous confie les dossiers selon ses appréciations. Et nous nous exécutons sans nous poser de question sur les raisons du choix », détaille-t-il. Eric Randrasana précise pourtant que l’absence de cadre juridique clair ne devrait pas empêcher les conseillers de prendre des initiatives. « Vous êtes l’œil et les oreilles de votre patron. Il vous appartient de devancer les situations et de lui apporter des propositions. C’est à lui de donner suite ou non à la démarche », expose-t-il. Harison Randriarimanana évoque le cas particulier de l’équipe qu’il dirige. « Notre attribution, notre mission et nos tâches sont décrites dans un décret après discussions avec le chef de l’État. Nous travaillons dans ce cadre très précis, explique-t-il. Personnellement, j’ai également été nommé par décret conseiller du président de la République ». Ainsi, le CCE a instauré une jonction aussi bien avec la primature que les ministères pour que les résultats des actions initiées soient palpables et tangibles. « Faisant suite à la CBI, les financements vont affluer. Il faudrait avoir la capacité de les absorber. Il faut être prêts », explique Hyacinthe Befeno.

Une source familière avec les rouages des hautes sphères du pouvoir lâche pourtant l’existence de cercles qui conseillent les hauts dignitaires du pays. « Officiellement, certains individus sont nommés par décret. Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont les seuls à conseiller leur patron. Il se peut qu’un individu, disposant d’une compétence particulière, soit sollicité par le chef, pour un ou des dossiers particuliers. Celui-ci pourrait-il, ou pas, se prévaloir d’être conseiller du patron ? », s’interroge-t-il. Avec humour, la même source explique la tâche des membres du cabinet d’un dirigeant du pays. « Comme son nom l’indique, les conseillers, qui sont membres d’un cabinet, s’occupent des basses besognes de leur patron. Mais ils peuvent aussi s’occuper des “hautes” besognes », confesse la personne. « Nous nous occupons de dossiers hautement stratégiques. Par exemple, le cas de la vanille. Dans la même logique, nous étions partie prenante à part entière dans la préparation de la Conférence des bailleurs », glisse Harison Randriarimanana. Que se passe-t-il alors si un conseiller « dépasse » ses attributions ?

Omer Beriziky précise que la personnalité et les qualités du chef devraient permettre de gérer ce genre de situation. Il affirme qu’il appartient au chef d’institution de cadrer les missions de ses collaborateurs et d’inculquer l’état d’esprit qu’il souhaite imprimer pour réaliser sa mission. « J’ai failli nommer un individu, qui, après enquête et recoupement, n’a pas une mentalité irréprochable pour assumer la fonction de conseiller au sein de mon cabinet. J’ai immédiatement pris la décision de l’écarter de mon équipe. C’est vous le chef, il vous appartient de trancher à tout moment », confie l’ancien chef du gouvernement de la Transition. En écho, Hyancinthe Befeno soutient que « nous ne sommes pas une institution. Nous ne sommes qu’un outil d’aide à la décision. Même des ministres font appel à nous sur des dossiers car ils n’ont pas forcément la compétence dans leur département. Nous donnons notre point de vue. Notre rôle s’arrête là ». « Nous essayons de garder le cap, défend de son côté Harison Randriarimanana. Nous travaillons pour le président et nous travaillons avec le président. Nous n’interférons pas dans les autres domaines ». Un clin d’œil à peine voilé à l’affaire Claudine Razaimamonjy qui a incontestablement enrayé la mécanique bien huilée du rouage présidentiel.