Dons électoraux contre voix

Dons électoraux contre voix

Distributions de t-shirts, de casquettes, de vivres, etc. sont devenues des pratiques courantes dans les campagnes électorales à Madagascar. Gagner la sympathie des citoyens, acheter leurs voix à travers du pécuniaire est une pratique déplorable mais qui entre dans les mœurs politiques.

Dans les états-majors des candidats, durant la précampagne, l’un des sujets de discussions tourne bien souvent autour des T-shirt et autres goodies à distribuer. « J’ai un million de T-shirts confectionnés en Chine prêts à être dédouanés », fanfaronne un candidat. Meetings enflammés, distribution de casquettes, de T-shirts et de pagnes à l’effigie des candidats, voire de billets de banque, tout y passe. La puissance relative d’un candidat se calcule à la lumière de sa capacité à rassembler les foules et à distribuer les goodies à tout va.

 Pratiques arrogantes

Il est devenu monnaie courante pour les candidats et leurs équipes de miser sur la satisfaction des besoins primaires des citoyens pour gagner leur sympathie et surtout, – comme le fait remarquer l’humoriste et chroniqueur Herinaivo Andriamasinoro, Gothlieb –, « afin de créer chez eux, un certain sentiment de redevabilité qui les poussera à voter pour ce candidat qui leur a offert “quelque chose”. » Ce n’est pas une nouveauté, les gadgets électoraux sont offerts dans le but immédiat de convaincre cet électorat potentiel de voter en faveur d’un tel ou tel candidat. En plus des différents cadeaux répandus, de l’argent frais est quelque fois distribué au cours des bains de foule, lors des meetings.

Ces pratiques sont qualifiées d’« extrêmement arrogantes » par Coralie Gevers, responsable des opérations de la Banque mondiale à Madagascar et aux Comores. « Je trouve cette approche extrêmement arrogante, de considérer que, parce que l’on est un paysan ou parce que l’on vit dans un bas quartier, notre vote sera guidé pécuniairement à très court terme plutôt que par une vision à long terme », souligne-t-elle. Pour elle, il s’agit d’une vue « élitiste ».

« Se dire que : “parce que les gens sont pauvres et ignorants, je vais les payer” est le signe manifeste du mépris des citoyens, note l’historien Manassé Esoavelomandroso. Si vous estimez ces gens-là, vous ne les méprisez pas en vous conduisant ainsi avec eux. » Toavina Ralambomahay, candidat dans le cinquième arrondissement de la capitale lors des dernières législatives et premier opposant légal déclaré, affirme même que « l’on achète carrément les Malgaches ». Au lieu d’être des lieux de débats idéologiques, les campagnes électorales et politiques se déroulent plutôt dans une ambiance de « réfectoire ». « Les campagnes élections font plus penser à un carnaval qu’à autre chose. C’est cette pratique politique qui est superficielle et qu’il conviendrait de changer », réplique Dr Juvence Ramasy, dans une interview qu’il nous a accordée.

Hold-up

Ceux qui usent et abusent des ruses pour amadouer les électeurs sont ainsi, selon Gothlieb, les vrais coupables en instaurant ce principe et en le perpétuant. Aujourd’hui encore, le métier de politicien continue d’être pour certains une passerelle pour opérer un véritable hold-up sur les ressources de l’État. Ainsi, « se lancer dans une course électorale est un investissement comme un autre, confie un journaliste politique. C’est un placement qu’il faut rentabiliser ». Le plus dangereux dans ce système étant le fait que « les électeurs deviennent convaincus qu’ils doivent donner leur voix à ce candidat qui leur a versé le plus d’argent ou leur a offert le plus de biens. Les citoyens acceptent malheureusement une telle situation », déplore Toavina Ralambomahay.  

Corruptions morale et matérielle

Distribuer des vivres, des T-shirts, des casquettes, de l’argent etc. en période électorale, se font et fonctionnent bien, du fait de « la faiblesse du niveau de culture politique des malgaches », comme l’estime Gothlieb. Cependant, l’impact de ces dons électoraux est difficilement mesurable et quantifiable. Le gouffre de l’inégalité accroît le risque que l’argent et autres gadgets électoraux viennent corrompre la politique. Même les actes les plus banaux, l’expression de la générosité d’un candidat, ou de son épouse, envers une population, semblent s’inscrire dans le registre des corruptions morale et matérielle.

Les raisons d’une telle dérive sont à chercher auprès des formations politiques, qui, pour accéder au pouvoir, « profitent de la crédulité de notre socle sociale ». « Étant donnée la situation économique et social dans laquelle se trouve notre pays actuellement, je donne tort à ceux qui offrent car, soutient-il, ceux qui reçoivent et prennent ces biens et surtout cet argent vont, pour la majorité, l’utiliser pour s’acheter de quoi se nourrir. Dans presque tous ces partis politiques qui existent, je ne vois aucune ligne idéologique. » Les partis, groupements de partis et plateformes sont souvent identifiés suivant leurs leaders.

La question légitime qui se pose est de savoir si ce manège électoral a une incidence sur le choix des électeurs. Il est difficile de quantifier les voix obtenues mais ces manœuvres électorales ont sûrement des répercussions. Au moins sur les pratiques politiques, il sera difficile pour les candidats de ne pas s’aligner sur ces pratiques. « Soit, tu joues le jeu, soit tu ne le joues pas. La pression marketing est très importante. Les élections seront biaisées », conclut placidement le sociologue Honoré Augustin Rabekoto, plus connu sous son nom d’artiste Bekoto.