Précampagne et campagne électorale : à la conquête des territoires mentaux

Précampagne et campagne électorale : à la conquête des territoires mentaux

À Madagascar, comme dans d’autres pays, la ville – ou plus précisément les représentations collectives de la population urbaine – jouent un rôle prépondérant dans la tenue de la précampagne et dans l’issue des élections.

Une élection est qualifiée d’ « événement politique fonctionnel » par le prof. Gaston Bouthoul1. Elle intéresse bon nombre de citoyens et les sociologues, surtout ceux qui ont étudié de près chaque phénomène ou chaque « fait social » dans ce microcosme ou champ politique propre à cette élection.

Précampagne insidieuse

La précampagne est-elle un « phénomène social total », c’est-à-dire un fait social qui engage la ville dans son ensemble ? Les analystes avisés ont déjà compris que, depuis le mouvement initié par les 73 députés sur la place du 13-Mai, la période proprement dite de la précampagne menée par l’opposition a été lancée d’une manière insidieuse pour la conquête du pouvoir qui était fortement concentré aux mains du président jusqu’au moment de la formation du dernier gouvernement.

À l’approche des élections, la « ville » – dans le sens de la représentation collective – est tombée dans le rythme du phénomène pré-électoral. Ce phénomène est un fait social total puisque les secteurs du transport, de l’éducation, des services publics ont participé d’une manière directe ou indirecte à ce mouvement. Dans les phases de précampagne et campagne, la population urbaine joue et influe beaucoup sur les évènements.

 Élection : une danse nuptiale

Un danger guette pourtant : les exemples des choses passées et des mœurs politiques2 nous rappellent que la crise de la représentation politique, c’est-à-dire les institutions en place, est une réalité. Elle se manifeste par les flambées de violence ou par une inflation. Ce sont des catalyseurs qui engendrent ce phénomène social total. Le phénomène important de la macrocéphalie urbaine3, surtout dans la capitale, est un indice non négligeable pour l’observation de la précampagne et de la campagne électorale en tant que phénomène social total.

Sur le plan sociologique, il est intéressant d’analyser l’influence de la conquête de « territoires mentaux », menée de différentes façons par les candidats, sur la population, à travers les propagandes. « Une élection est une danse nuptiale. Sans création du désir, pas d’acte. Traduisez : pas de vote. D’où la nécessité, d’où la nécessité, pour tout candidat, de charmer, d’étonner, de séduire »,4 écrivent Jacques Séguéla et Thierry Saussez.

 Voyeurisme sociologique

Depuis l’avènement du marketing politique, le système de propagande commerciale façonne en profondeur l’imaginaire du public. Dépassant le strict modèle de Laswell5, de nouvelles et de séduisantes approches des opinions de masse cherchent à « distraire » les citoyens/consommateurs au niveau du champ du consumérisme politique6. Le profil, le programme du candidat, la campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, les panneaux publicitaires, communication téléphonique… tout est fait pour servir la « coer-séduction », un néologisme liant coercition et séduction. Certes, une ville comme Antananarivo est souvent qualifiée de rebelle, car elle souvent un bastion de l’opposition, il est vital pour les candidats de réussir à « propagander »7 les électeurs.

La mobilisation de certains candidats durant la précampagne et la campagne nous montre la présence du phénomène du « voyeurisme sociologique »8. Malgré l’ère de « la citoyenneté utilitaire »9, dans laquelle nous vivons, les représentations collectives de la population sont déjà prédisposées et très vivaces. Il est donc difficile de « propagander » cette population et de l’engager dans la vie publique.

Références : 1 Événement politique fonctionnel : par exemple, un ministre qui succède à un autre – 2Parmi les sept choses qui gouvernent les hommes, selon Montesquieu, dans L’esprit des lois – 3C’est la tendance à la concentration de la population dans les villes principales – 4La prise de l’Elysée (Plon, 2007) – 5Les cinq fameuses questions : qui dit ? quoi ? à qui ? à travers quel canal ? avec quel effet ? – 6Dans ce champ, « l’individu-roi » manifeste constamment son plaisir/déplaisir face au produit politique qui lui est proposé – 7Selon le penseur politique Jacques Ellul, le citoyen « propagandé » est celui dont sa décision n’existe plus car elle est absorbée par le système technicien – 8Les candidats nous écoutent avec attention mais se plient mal aux directives qui en découlent – 9Le citoyen pense la citoyenneté en termes de « pouvoir d’achat », selon l’essayiste Zaki Laïd

Par Jerry Andriamihaja