La transparence, le défi de cette élection

La transparence, le défi de cette élection

Distribution de t-shirt, forte médiatisation, mobilisation d’artistes, etc. Les candidats doivent avoir les bourses bien remplies pour prétendre devenir locataire d’Ambohitsorohitra. Mais d’où vient l’argent qui finance ces campagnes ?

« Il est soutenu par les Russes». « Les karana lui ont déroulé le tapis rouge ». « Les Français sont derrières lui ». Ces affirmations, sur fond de suspicion, sont monnaie courante dans la sphère politique à l’orée des élections, tant les candidats entretiennent souvent le mystère sur leur fonds de campagne.

 Formations politiques obscures

Les Malgaches iront aux urnes pour élire le deuxième président de la quatrième République. Et à en croire l’ambiance qui règne durant la période de précampagne, qui s’est d’ailleurs étalée sur presque une année, la concurrence sera rude. Chacun des partis et des candidats ne lésinent pas sur les moyens pour se faire élire. L’argent coule à flot. La question de financement des partis et candidats soulève légitimement une vague de questionnements au sein de la société.

Au vu des moyens déployés par les prétendants à la magistrature suprême, il semblerait que chaque parti ait une envergure nationale et une assise inébranlable, ainsi que des membres qui cotisent régulièrement depuis des années. Or, ce n’est pas le cas. Certaines formations politiques obscures semblent ne s’être réveillées de leur torpeur qu’au moment où le dépôt de candidature était ouvert pour servir de cheval de Troie à un candidat. L’opacité régnant autour de l’argent des propagandes est intimement liée à la faiblesse structurelle de la plupart des partis politiques.

Ce sont les candidats qui doivent débourser de leur poche les fonds de campagne. Cette situation met en lumière les dysfonctionnements du monde politique. Rares sont les encartés qui payent leur cotisation ainsi que les partis qui font payer un droit d’adhésion aux nouveaux membres. Aujourd’hui, les adhérents revendiqués dans la plupart des formations politiques ne sont donc pas une source de financement. Par ailleurs, comme la plupart des partis ou des plateformes politiques qui ont présenté les 36 candidats ne disposent d’aucun parlementaire, impossible de compter sur la participation de ceux-ci.

Rasolondraosolo Zafimahaleo, dit Dama, affirme lui ne rien cacher. « Je gère une école de formation agricole à Morondava, nous cultivons du riz. Je suis consultant d’une structure internationale, je suis un artiste et je me produis sur la scène internationale. Durant toute ma vie, j’ai fait des économies et je finance une grande partie de ma campagne. Pour le reste, j’invite mes partisans à verser leur part de “valim-babena” afin de soutenir la cause de la reconstruction de notre pays », soutient ce candidat qui se déclare « antisystème ».

 Contreparties frauduleuses

« Normalement, le financement des partis et de leurs campagnes doit se faire en deux temps : le financement public et le financement privé. Pour le premier, l’État alloue un budget pour les partis politiques, explique Jean Jacques Rakotoarisoa, enseignant-chercheur à l’Université de Toamasina. Ce financement dépend de sa présence sur le territoire national, mais aussi de sa force au sein des parlements. Quant au financement privé, il doit émaner des cotisations des membres, de dons des gens de bonne volonté ou d’entreprises. Cependant, les dons doivent être plafonnés afin de prévenir les risques que les gros donateurs espèrent une grosse contrepartie de la part du candidat, une fois celui-ci élu ». L’enseignant-chercheur a introduit l’éthique politique dans le programme de l’université de Toamasina.

Dans la Grande île, l’opacité règne en maître. « Démarcher les éventuels soutiens au pays et à l’étranger fait partie des habitudes des leaders des formations politiques », nous explique un membre d’une grande formation politique. « Je me souviens, j’avais rencontré un puissant cabinet de lobbying à Paris. Pour pouvoir bénéficier d’un financement, il avait scruté à la loupe mon projet de société, mes capacités électorales et les moyens dont je disposais. C’était un véritable oral que j’avais dû passer », nous dévoile un candidat de 2013. L’histoire n’a pas dit combien notre candidat a gagné, mais sa démarche est loin d’être isolée. Certains binationaux recourent à des emprunts auprès d’établissements bancaires étrangers.

À défaut d’un financement public – comme la pratique le veut dans les démocraties les plus avancées –, ou même dans quelques pays africains, les partis politiques se tournent vers les financements occultes avec la notion de dette morale qu’ils impliquent. Le désir des entreprises d’obtenir, en retour de leur générosité, des contreparties frauduleuses (comme les marchés publics ultérieurement), est perceptible. « Dans les pays où les institutions sont faibles, le financement public des partis politiques peut être favorable aux populations », avance un membre de la société civile comme solution. La percée importante des opérateurs économiques, qui ont pu rencontrer le succès dans les affaires, en politique reflète du discrédit qui frappe les politiciens « traditionnels ».

 Failles

La mise en place de la Commission de contrôle du financement de la vie publique ne tend pas à rassurer outre mesure les observateurs de la vie publique. « Effectivement cette Commission a été mise sur pied. Mais peut-on se fier à ses résolutions ? Comment ses membres ont-ils été nommés, et par qui ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’élection au sein des magistrats financiers ? Pourquoi avons-nous tellement besoin d’un expert-comptable en son sein, alors qu’un candidat est expert-comptable ? Ne sait-on pas que les loups ne se mangent pas entre eux ? », s’insurge Jean Jacques Rakotoarisoa. Aussi bien la composition de cette Commission que le vide juridique qui entoure les modalités de son fonctionnement laissent perplexe. Fano Rakotondrazaka, rapporteur général au sein de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), défend la mise en place de la Commission de contrôle du financement de la vie publique. « Elle marque une volonté de mettre fin à une gabegie autour des élections », glisse-t-il.

Cependant, il reconnait encore que beaucoup de failles sont présentes dans le système, que cela soit pour le financement des partis, ou dans les contrôles (lire son interview par ailleurs). La présidentielle de 2018 risque à nouveau de devenir une scène de surenchère de moyens déployés et de course aux armements au détriment du débat d’idées.