Interview de Lova Rabary-Rakotondravony, journaliste

Interview de Lova Rabary-Rakotondravony, journaliste

« On a beau eu six chefs d’État différents depuis 1992, les gens qui les entourent restent finalement les mêmes »

L’organisation des élections, le rôle des médias, gadgets électoraux,… Un tour d’horizon de l’univers électoral avec la journaliste.

Les différentes présidentielles organisées après la seconde République nous-ont elles permis de nous affranchir des régimes autocratiques et de réellement assimiler le discours démocratique ?

Quand beaucoup de Malgaches disent que Madagascar a besoin d’une dictature, et érigent en modèle d’homme d’État des dirigeants étrangers qui ne sont pas particulièrement connus pour leur attachement à la démocratie, je ne pense pas que nous ayons assimilé le discours démocratique. Les élections nous ont peut-être permis de nous affranchir des régimes autocratiques, mais nous n’avons pas compris ce que ces élections pourraient nous apporter dans la réalité.

Du coup, la démocratie est devenue pour nous synonyme de médiocratie. Certains intellectuels regrettent que certains de leurs concitoyens aient le même droit de vote qu’eux, ce qui n’est pas un discours démocratique parce qu’en démocratie, la voix de chaque citoyen compte. Puis, il y a ceux qui estiment que “puisqu’on est en démocratie, tout est permis et, donc que chacun peut faire ce qui lui plaît”. Ce qui, vous conviendrez, n’est pas non plus démocratique.

Résultats : ceux qui sont au pouvoir y arrivent et s’y maintiennent à coup de mesures populistes, en achetant les voix des électeurs qui, comme par hasard, sont maintenus dans un état proche de l’ignorance. De quoi faire détester la démocratie.

Diriez-vous que nous sommes sortis de l’autocratie socialiste pour en intégrer une autre : celle du maintien d’une élite au pouvoir ?

Exact. Et il sera difficile pour les gens qui ne font pas partie de cette élite ou qui ne se soumettent pas aux règles imposées par cette élite de s’imposer. On a beau eu six chefs d’État différents depuis 1992, les gens qui les entourent restent finalement les mêmes.

Les électeurs auront beau se dire qu’ils veulent des “olom-baovao”, des hommes neufs, ceux qui viennent semblent toujours devoir composer avec cette élite qui réussit à se maintenir au pouvoir. L’autocrate est parti, mais ceux qui étaient autour de lui, qui ont bénéficié de ses largesses sont encore là, et sous couvert de démocratie, se maintiennent au pouvoir au prix fort.

 Justement, au début des années 90, l’ancien président français Jacques Chirac avait jeté un pavé dans la mare en jugeant que « la démocratie est un luxe pour l’Afrique ». Pour le cas de la Grande île en particulier, les faits ne lui donnent-il pas raison ? La démocratie n’est-elle pas devenue un luxe, au vu des coûts qu’elle implique et qu’elle engendre (organisation des élections, propagande pour les candidats etc.) ?

Quand on se rend compte que pour gagner une élection, un candidat doit dépenser plus de 20 dollars par voix obtenue, oui, on peut dire que la démocratie est effectivement un luxe. Et le pire, c’est que ce qu’on obtient après n’a même pas la qualité de ce à quoi on est en droit de s’attendre parce qu’on a payé. La démocratie est d’autant plus un luxe qu’elle ne coûte pas seulement ce que l’on dépense pour les élections.

Elle coûte aussi tous les investissements que l’on met dans l’éducation, dans la promotion de la culture, dans la lutte contre la corruption, dans la mise en place de l’État de droit, dans la justice, etc. Ce que nous mettons dans ces domaines ne semblent toujours pas suffire. Donc, oui, la démocratie est plus qu’un luxe.

En sachant que dans les démocraties les plus avancées ils font partie de l’arsenal électoral, les goodies électoraux (T-shirt et autres gadgets) influent-ils réellement sur le choix du votant ?

Il ne faut pas oublier que dans les démocraties les plus avancées, je prends l’exemple des États-Unis ou de la France, les goodies électoraux qui pullulent à chaque élection ne sont pas donnés gratuitement aux électeurs. Ces objets sont vendus, parfois à des prix très élevés. Les électeurs paient pour les avoir. À travers cet acte d’achat, ils affichent leur engagement en faveur d’un candidat, leur soutien. Dans ces pays, ce ne sont pas les goodies qui influent sur le vote, c’est le choix du votant qui dicte l’acquisition des goodies.

 À Madagascar, un goodie et un spectacle avec un artiste célèbre peuvent-ils alors réellement influencer un choix ?

Je ne sais pas s’ils influencent directement un choix. Je suis néanmoins certaine qu’un goodie et un spectacle ont une influence importante sur la visibilité d’un candidat. Quand on n’entend et quand on ne voit qu’un candidat, il ne peut laisser indifférent. Pour faire le plein dans un stade, et donc pour être vu et entendu, un candidat doit souvent recourir au concours d’un artiste célèbre. Parfois, il doit même assurer le transport, indemniser ceux qui se déplacent, et bien sûr, donner des T-shirts en souvenir.

 Cependant, n’est-ce pas plutôt le discours, avec les promesses et les programmes, qui prévalent, dans une société qui a une tradition fortement orale comme la société malgache ?

Je parlais plus tôt de visibilité. Les discours, les promesses et les programmes ne sont entendus que si on arrive à faire venir les gens dans les meetings. Pour les faire venir, rien de tel que des T-shirts, des vivres et des concerts gratuits.

La tendance des candidats qui n’ont pas beaucoup d’argent aujourd’hui est de dire : prenez ce qu’on vous donne, mais ne votez que suivant votre conscience. Mais qui forge la conscience des gens ? N’est-ce pas ceux qu’ils entendent à longueur de journées à la radio, à la télé ? N’est-ce pas ceux qui, entre deux tours de chants, ou entre deux distributions de vivres et de goodies leur promettent monts et merveilles en quelques mots ?

 La presse joue un rôle déterminant dans les élections. Est-elle condamnable dans ses choix, alors que la plupart des sociétés de presse sont à vocation commerciale et la période électorale est une aubaine pour faire des profits ?

Le principe veut que la presse, les journaux fassent des profits grâce aux publicités et/ou aux ventes. Pas grâce au contenu éditorial. Ce principe ne devrait souffrir d’aucune exception. Si des articles, ou du contenu éditorial ont été payés, ce sont des publi-reportages, et donc, des publicités déguisées en reportage journalistique. Ils doivent clairement être identifiés comme tels et les journalistes ne doivent en aucune manière y être associés. Le public saura ainsi que ce qu’ils sont en train de regarder a été payé, et commandé par un candidat ou un parti.

Évidemment, les rédactions doivent aussi faire attention à ce qu’elles publient et diffusent même quand c’est payant. Elles doivent s’assurer que le contenu ne soit ni discriminatoire, ni diffamatoire, ni mensonger et n’appelle ni ne provoque la haine, etc. Si toutes ces règles de fond et de forme sont respectées, je ne vois pas en quoi le choix d’un média d’être à vocation commerciale puisse être condamnable. Maintenant, sur un plan légal, les entreprises de presse et les candidats ne doivent pas oublier que, selon la loi sur le régime général des élections, l’utilisation à des fins de propagande électorale de tout procédé de publicité commerciale par tout moyen de communication audiovisuelle est interdite.

 Entre la pression du patron de presse et sa conviction personnelle, sur quel pied le journaliste doit-il danser durant la phase électorale ?

Sur le pied du professionnalisme, de l’éthique et de la déontologie. Quand un journaliste intègre un organe de presse, il connait la ligne politique et la ligne éditoriale de l’entreprise. Il sait donc qu’il doit promouvoir une idée ou une personne. Ce qui implique une certaine forme de traitement éditorial.

Qu’un journal prenne une position politique n’est pas interdit mais il est important de respecter en toutes circonstances les principes et les règles de la profession : l’exactitude, l’équilibre, l’équité et la pluralité de l’information. Ce n’est pas parce que le patron fait pression sur le journaliste qu’il doit oublier de recouper une information ou qu’il peut verser dans la diffamation ou même la désinformation. Si le patron invite le journaliste à faire un sujet sur une personne, à plus forte raison un sujet qui la met en cause, il est de l’obligation du journaliste de donner la parole à cette personne.

Les différents titres et les organes de presse sont engagés, moyennant finance ou par conviction, pour un ou des candidats sans le mentionner dans sa ligne éditoriale. N’est-ce pas condamnable vis-à-vis de l’audience ? Les prises de partie se confondant aisément avec les articles.

À partir du moment où un organe de presse est engagé pour un ou des candidats, quelles qu’en soient les raisons, il doit mentionner et rappeler le plus grand nombre de fois possible cet engagement, ce soutien pour ne pas trahir le public et pour ne pas l’induire en erreur. Et cela est valable même au quotidien. L’obligation pour les organes de presse d’indiquer dans leur publication le nom de leur propriétaire va dans ce sens. Mais encore une fois, même quand on affiche son soutien, dans un contenu éditorial, les règles journalistiques devraient être respectées.

N’est-il pas temps d’intégrer une régulation de la presse en période électorale aussi bien pour les médias publics que privé ? Cela ne permettrait- t-il pas de compenser la différence de moyens entre les mains des candidats ?

En effet, il est plus que temps de réguler la presse en période électorale. Sans régulation, les candidats dotés des plus gros moyens auront toujours un temps d’antenne et un temps de parole plus élevés que les autres parce qu’il aura payé ses apparitions. Les lois font des principes d’équité et d’égalité une obligation pour les médias publics, mais rien dans ce sens n’est prévu pour les médias privés.

Il est regrettable que les dispositions relatives à la régulation des médias privés aient été extirpées de la dernière loi organique sur les élections pour des raisons pécuniaires. C’est comme si les profits commerciaux primaient sur les responsabilités sociales des médias qui, à mon sens, ne sont pas des entreprises privées comme les autres en ce qu’ils remplissent une mission de service public.

Dans la même logique, n’est-il pas temps d’ouvrir le territoire national aux médias privés ? Le média public est devenu un outil au service des tenants du pouvoir…

…Et les médias privés un outil au service de ceux qui ont de l’argent. Ouvrir le territoire national aux médias privés serait une bonne chose pour la liberté d’expression, mais c’est une décision qui doit être prise avec plusieurs mesures d’accompagnement. Il faut éviter que les médias qui couvrent le territoire national soient concentrés entre les mains d’une ou de quelques personnes. La diversité et la pluralité doivent absolument être maintenues. Il faut surtout faire en sorte que les radios et les télévisions locales puissent continuer d’exister en leur permettant d’avoir accès aux revenus et ressources publicitaires malgré la présence de mastodontes dans leur localité.

 Pourquoi la presse malgache, dans son ensemble, est-elle si réfractaire dès qu’il s’agit de régulation, de changement et de légifération qui peuvent contribuer au « mieux vivre » ensemble ?

L’ensemble de la presse paraît réfractaire parce que l’objectif de ceux qui mettent en place les règles n’est pas de permettre aux médias de contribuer au mieux vivre ensemble. Chez nous, les règles sont mises en place pour mieux contrôler et surveiller les médias, pour limiter l’exercice de la liberté d’expression, pour mettre au pas les médias.

Mais il ne faut pas non plus se voiler la face. Une bonne partie de la presse est réfractaire, parce qu’elle veut pouvoir faire tout ce qu’elle veut. Dans l’état actuel de notre démocratie, les règles, qu’importe qu’elles soient législatives, déontologiques ou autres, sont pourtant plus que jamais nécessaires pour encadrer une profession en quête d’identité et qui est tout sauf libre et indépendante.