Interview du Dr Juvence Ramasy

Interview du Dr Juvence Ramasy

« Madagascar fait preuve d’une routinisation électorale qui s’accompagne de violences électorales »

Auteur d’une étude fort éclairante sur les violences électorales, Dr Juvence Ramasy nous apporte son point de vue sur les élections. Interview.

En tant que citoyen malgache, qu’attendez-vous de ces prochaines élections ?

En tant que citoyen, j’espère que les élections vont se passer dans un climat serein et apaisé et surtout que les résultats seront acceptés par l’ensemble des protagonistes. Toutefois, ces élections ne vont pas apporter de profonds changements tant en matière de politique que de gouvernance. Par ailleurs, j’aurai souhaité que les pratiques politiques puissent changer et que les politiques fassent la politique autrement en proposant des projets de société et qu’ils soient mis en application par la suite.

Mais en l’absence d’institutions solides, les élections tendent plus à catalyser un conflit qu’à le résoudre comme le démontre l’histoire immédiate de Madagascar. Il est donc nécessaire de disposer d’institutions fortes pour définir ce qui revient au vainqueur et quelles sont les garanties offertes aux perdants. Car, faute de telles institutions, les élections ne font que relancer des conflits au point mort et déclenchent une bagarre pour le pouvoir. À côté de cela, il faut, bien entendu, que le pays dispose de partis politiques forts avec des leaders et une équipe ayant une idéologie et une vision.

 Selon vous, pourquoi avions-nous une telle pléthore de candidats ?

La pléthore de candidats s’explique pour certains des candidats par les dividendes auxquelles ils s’attendent après les élections notamment en termes de nomination à des postes et autres. Ils souhaitent participer au partage du “gâteau national”. Nous sommes en présence d’une politique du ventre. De plus, les candidats en lice prétendent représenter des intérêts locaux, régionaux, religieux voire économiques qu’ils pourront marchander à l’issue du premier tour.

Serait-ce un gage de choix pour les électeurs, ou d’une meilleure représentativité de ce que veulent les citoyens ?

La pléthore des candidats va de pair avec celle des partis politiques qui se manifestent par une idéologie relativement faible voire inexistante. Nous sommes donc face à des partis politiques, qui n’existent pas ou à peine durant un mandat électoral, et à la veille d’une élection présentent un candidat. Ces partis politiques se singularisent par leur faiblesse structurelle et idéologique. Il y a un certain nombre de “transhumants” qui, au gré de leurs intérêts, changent de partis politiques. Le choix des électeurs devrait se faire sur la base de critères objectifs tels la question de l’idéologie, du projet de société, des politiques publiques, etc.

Mais cela suppose que les partis politiques les mettent en avant et que les citoyens en retour disposent entre autres d’une certaine culture politique, d’une éducation civique et citoyenne. Or les élections notamment la campagne se déroulent plus à un “carnaval électoral”, voire un “festin électoral”, dans le sens où les campagnes électorales sont caractérisées par une ambiance de réfectoire avec des animations comme des concerts où des dons électoraux ainsi que des consignes, “Mangez, buvez et votez pour mon parti !”, et des contre-consignes de vote, “Mangez, buvez mais ne votez pas !”, se mettent en place. Au sein de ce festin électoral, les électeurs vont pour certains procéder à la location/vente de leur vote.

L’histoire de Madagascar nous rappelle que les élections sont une période délicate à traverser. L’on est même amené à dire que les élections constituent un danger perpétuel pour la Grande île. Qu’en pensez-vous ?

Comme je l’ai précédemment évoqué, la solidité des institutions est nécessaire pour garantir une bonne tenue d’une élection.  En leur absence les élections tendent plus à catalyser un conflit qu’à le résoudre. Madagascar fait preuve d’une routinisation électorale mais celle-ci s’accompagne de violences électorales.

L’explication est certainement à chercher auprès des politiques qui ne disposeraient pas d’une maturité politique suffisante afin d’accepter le jeu électoral notamment celui du respect des résultats et de l’alternance d’une part, et d’autre part celui d’édicter des règles électorales équitables afin de permettre à tout un chacun de participer. Par ailleurs, la patrimonialisation et la personnalisation du pouvoir avec ce refus de perdre et de comprendre que le pouvoir a une fin ne contribue pas à la stabilité.

Vu les pratiques durant les campagnes (spectacles, tombola, distributions de vivres, d’argent, de t-shirts etc.), certains observateurs qualifient les élections à Madagascar de « superficielles ». Quel est votre avis sur cette question ?

Les élections en soi ne sont pas “superficielles”. J’ai évoqué précédemment que les campagnes d’élections font plus penser à un carnaval qu’à autre chose. C’est cette pratique politique qui est superficielle et qu’il conviendrait de changer. Pour cela, les citoyens devront être en première ligne en demandant des comptes aux politiques et exiger de ces derniers des programmes, projets de société. Pour ce faire, il faudrait une amélioration conséquente du niveau de l’éducation, car face à une population instruite et consciente de son pouvoir, ses besoins et ses droits, les politiques devront être à la hauteur.