Les bégaiements de l’Histoire

Les bégaiements de l’Histoire

L’histoire ne se répète pas, elle bégaie. Madagascar apprend à ses dépens cette phrase célèbre en s’embourbant dans une crise politique cyclique.

2002. Marc Ravalomanana chasse Didier Ratsiraka à l’issue d’une crise post-électorale de près de huit mois. 2009. Après un mandat et demi, il est, à son tour, éjecté par Andry Rajoelina, le maire de la capitale, après plusieurs mois de frictions et d’inimitié, débouchant sur un mouvement de rue.

Après des mois de violence, le 17 mars 2009, Marc Ravalomanana confie le pouvoir à un directoire militaire, avant que ce dernier ne le passe à Andry Rajoelina à la suite d’une situation particulièrement tendue et confuse. Marc Ravalomanana part en exil. Pendant six longues années, les partisans de Marc Ravalomanana bravent les éléments dans la rue, puis au Magro pour le retour de leur « Dada ».

En 2013, évincé, Andry Rajoelina désigne son ministre des Finances et du Budget, Hery Rajaonarimampianina, comme étant un
« candidat de substitution », après une forte pression visant à retirer également de la liste des candidats Lalao Ravalomanana, épouse de l’ancien président Marc Ravalomanana, et l’ancien président Didier Ratsiraka. L’ancien Grand argentier prend les rênes du pouvoir et fait tout pour s’affranchir de Andry Rajoelina, provoquant une forte animosité entre les deux personnalités. Globalement, dès le moment où le président Hery Rajaonarimampianina s’est défait de l’emprise de Andry Rajoelina, il savait qu’il allait passer un mandat difficile. « Je ne suis pas un candidat pour les législatives mais à la présidentielle », avait-il lancé juste avant la présidentielle, pour éluder la question.

Mais la réalité lui rappelle qu’un Président de la République a besoin d’un soutien parlementaire dans un régime de collaboration de pouvoir alors que Hery Rajaonarimampianina n’avait même pas de liste de candidats qui le soutenait à la députation. L’absence de parti rôdé dès l’entame de son mandat n’arrange pas les choses. La logique du chef de l’État a suivi celle de ses prédécesseurs. Une fois arrivé au pouvoir, ils ont renforcé leur parti respectif (cas du PSD, de l’UNDD) ou créé ex nihilo un parti (cas de l’Arema, TIM, TGV…).

L’attelage hétéroclite, avec des députés « indépendants » et des parlementaires « transfuges » des autres partis ou groupes de partis, permet au Président de la République de gouverner le pays tant bien que mal. Mais il n’a jamais été à l’abri d’une menace. Les difficultés pour la nomination du Premier ministre et la formation de gouvernement qui ne reflète pas le rapport de force à l’Assemblée nationale, en sont l’illustration. Il en est de même de la motion de destitution en 2015 ou encore de la motion de censure contre le gouvernement qui s’ensuivit.

De l’eau a coulé sous les ponts, en quatre ans. Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina font, à leur tour, front commun, derrière les députés Tim et ceux du Mapar, avec des parlementaires du MMM et des parlementaires
« indépendants ». Initialement, le front vise à faire face à la tentative du régime d’adopter des lois électorales « sources de fraudes massives et des crises »,
selon Me Hanitra Razafimanantsoa, vice-présidente de l’Assemblée nationale. Mais la revendication ne s’arrête pas là et va jusqu’à demander le départ du Président de la République. Qualifiée par ses détracteurs d’ « alliance contre nature »,
la coalition nouvellement formée, quoique conjoncturelle, confirme les adages consacrés :
« en politique, il n’y a ni d’amitié ni d’inimitié éternelle », « il n’y a ni amis, ni ennemis, il n’y a que des intérêts ». Le décor est planté.

En géométrie, les parallèles ne se rejoignent jamais. En politique si. Ce que d’aucuns qualifieraient d’« alliance contre nature », Me Hanitra Razafimanantsoa préfère plutôt y voir un « un rapprochement pour soutenir une cause commune : dénoncer la loi électorale ».
« Les lois électorales sont taillées à la mesure des gouvernants à chaque fois pour pouvoir s’accrocher et perdurer au pouvoir, regrette Imbiki Herilaza, magistrat. Ces derniers font tout pour gagner une majorité présidentielle confortable au Parlement pour pouvoir faire passer toutes les lois voulues ».

L’adoption au forcing des lois électorales, dans des conditions discutées, constitue la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ce n’était visiblement que la partie émergée de l’iceberg, qui sous-tend un ensemble de facteurs, et qui alourdit par la pesanteur socio-économique (inflation, insécurité, etc.) de ces quatre dernières années. Ces derniers temps, des observateurs avertis soulignent l’existence de « signes qui montrent un dérapage précédant une crise ».

« Les causes de la crise actuelle sont les crises de 2009 et de 2002, les difficultés d’application de certaines dispositions constitutionnelles mais également les comportements déviants de certaines institutions, explique Imbiki Herilaza. En l’absence d’un véritable jeu démocratique, quand tous les mécanismes démocratiques sont verrouillés et bafoués, la seule issue devient la descente dans la rue et le renversement du pouvoir d’une manière non démocratique. Le pouvoir législatif ne joue pas son rôle de contrôle des activités de l’Exécutif.

« Ce sont des chambres de validation où la corruption et l’inexistence du sens de la responsabilité parlementaire sont flagrantes. Je suggère même la suppression du Sénat qui, finalement, sert de décorum ». Pour Marie Michel Raobivelo, enseignant-chercheur en sociologie, droit et économie, la Constitution imposée, sans adhésion des citoyens constitue la base des crises successives. « Nous constatons un manque de participation des citoyens à tous les niveaux », observe-t-il. L’Enseignant-chercheur suggère l’élaboration d’une Constitution à partir de la base, à savoir le fokonolona. « Nous aurons à ce moment-là une Loi fondamentale qui reflète la culture malgache et qui aura l’adhésion de toutes les composantes de la société », milite-t-il

 21 avril 2018, un nouveau pas a été franchi. La revendication, initialement axée sur la dénonciation de l’adoption des lois électorales, se déplace dans la rue. Les députés « pour le changement » exhortent leurs partisans à rallier le parvis de l’Hôtel de Ville, qui abrite au fait la Place du 13 Mai, pour un « compte-rendu » du travail parlementaire, pourtant interdit par les autorités. Une place historique de la capitale, là où les régimes se font et se défont. Le face-à-face avec les forces de l’ordre, s’est, officiellement, soldé sur deux morts et une quinzaine de blessés. La même ritournelle.

Ce sont les images de 1972, de 1991, de 2002, de 2009 qui ressurgissent. Les spectres de la crise survolent de nouveau la Grande île. Dans les ministères, au plus haut sommet de l’État, c’est le branle-bas de combat alors que les rumeurs les plus folles, accentuées par l’effet des réseaux sociaux, circulent. Le mouvement de rue, la mobilisation de la foule et la surenchère dans la revendication d’un côté, accusation de « coup d’État » et de « déstabilisation » de l’autre. Le rapport public initialement prôné par les parlementaires se mue en un mouvement pour réclamer la démission du Président de la République comme une « question de principe et de légalité ».

Les forces armées constituent un élément incontournable dans l’histoire des mouvements de grève. Elles constituent un élément essentiel dans leur évolution et leur dénouement. Elles ont toujours été accusées d’être un instrument de répression entre les mains de l’Exécutif avant qu’elles ne basculent, au gré du rapport de force entre les protagonistes. L’exécution de la réquisition émise par le général Angelo Ravelonarivo, préfet de police, pour interdire la manifestation sur le parvis de l’Hôtel de ville, est perçue par l’opposition comme un schéma classique au vu de l’histoire des crises politiques traversées par le pays. Mais un élément nouveau survient, constituant un tournant dans le bras de fer entre les « députés pour le changement » et le régime.

Le 23 avril, les forces de l’ordre déclarent leur intention d’assumer leur mission à savoir la protection des personnes et de leurs biens ainsi que des institutions. Elles tentent de se mettre au-dessus de la mêlée et invitent les forces politiques à trouver une issue politique à la crise dans le respect de la Constitution, refusant toute démarche extraconstitutionnelle. La prise de position est perçue comme étant un élément permettant de faire estomper les bruits les plus fous d’une alternance brutale. Elle contribue à stabiliser les lignes après la période d’affrontement, ouvrant la voie à la possibilité du dialogue. Dans une certaine mesure la situation ressemble à celle de 1991 sans que les forces de l’ordre interviennent directement dans la résolution de la crise, du moins dans sa phase actuelle.

 Antananarivo, Dakar, Maputo, Addis-Abeba… Ces villes rappellent la période de discussions entre les protagonistes pour la recherche de voie en vue de la sortie de crise. Comme en 1991, en 2002 et en 2009, le Conseil œcuménique des Églises chrétiennes (FFKM) se positionne dans ce sens. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), l’Union africaine, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et les Nations unies ont déclaré leur intention d’envoyer des émissaires. La Feuille de route du 17 septembre 2011, obtenue à l’arraché, a mis en place une transition débouchant sur la présidentielle et les législatives de 2013. Sa mise en œuvre a traversé des épreuves, comme c’est le cas du retour de l’ancien président Marc Ravalomanana, tandis que d’autres dispositions, comme la mise sur pied d’un fonds de solidarité des victimes de crises de 2002 et 2009, restent lettre morte.

Malgré l’expérience de la crise, aucune solution pérenne n’a encore été trouvée pour briser une fois pour toutes ce cycle de plus en plus réduit malgré les promesses de refondation à chaque Transition. La course contre la montre est lancée dans la mesure où les électeurs devraient être convoqués au plus tard au mois d’août pour pouvoir tenir la présidentielle en novembre. D’ici là, beaucoup d’obstacles restent à surmonter afin d’assainir le climat politique, à commencer par la loi électorale (voir encadré). Tôt ou tard, seule l’élection constitue une voie viable pour la sortie de crise. La question qui se pose est la condition dans laquelle celle-ci aura lieu. Tout autre schéma risque de plonger le pays dans une longue nouvelle Transition.