Toute poussée de croissance se traduit par un soubresaut politique

Toute poussée de croissance se traduit par un soubresaut politique

La trajectoire économique de Madagascar se caractérise d’abord par une « énigme », à savoir une tendance récessive qui perdure depuis l’indépendance, il y a plus d’un demi-siècle, et que rien ne semble pouvoir endiguer. Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger ont signé un livre référence qui explique, chiffres et argumentaires à l’appui, pourquoi la Grande île ne s’en sort pas depuis son indépendance.

« (…) Peu de pays, y compris en Afrique subsaharienne, peuvent se targuer d’une aussi piètre performance en termes de croissance. Si l’économie malgache fait preuve d’une constance certaine, celle-ci se manifeste avant tout par son inexorable capacité involutive. Selon les données compilées par la Banque mondiale (2017), le PIB par tête était estimé à 132 USD en 1960 et atteignait 402 dollars en 2015. Dans le même temps, le PIB par tête de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, parti d’un niveau légèrement inférieur (117 dollars), était multiplié par quatorze (1 588 dollars) en 2015, soit un niveau quatre fois supérieur à celui de Madagascar. Pourtant l’Afrique est loin de s’être montrée particulièrement performante.

L’Asie du Sud-Est et le Pacifique, plus pauvres d’un tiers en début de période avec 90 dollars, étaient seize fois plus riche que Madagascar en 2015, avec un PIB par tête moyen de 6 552 dollars. Cette comparaison à prix courant cache une partie de l’histoire, que les séries longues établies par Maddison (2011) et son équipe permettent de dévoiler. En dollars constants, non seulement Madagascar décroche du continent, lui-même largement à la traîne des autres régions du monde, mais la Grande Île a vu le pouvoir d’achat de sa population amputé d’un tiers de sa valeur entre 1950 et 2015, alors que celui de l’Afrique subsaharienne a presque triplé (2,8). Au-delà des moyennes anonymes, la comparaison avec un certain nombre de pays d’Afrique permet de prendre une mesure plus palpable de l’échec malgache. Nous avons retenu à titre illustratif : le Cameroun et la Côte d’Ivoire, deux pays de taille comparable en termes de population, également anciennes colonies françaises et qui chacun représentait le centre de développement dans leur région respective, l’Afrique Centrale et l’Afrique de l’Ouest ; le Bénin, avec qui Madagascar a partagé de nombreuses similitudes du point de vue de sa trajectoire politique ; enfin le Burkina Faso, l’autre pays d’Afrique francophone où la même approche d’économie politique a été menée dans le cadre d’un programme de recherche commun1.

Madagascar se fait distancer par tous ces pays, et est le seul qui présente une trajectoire résolument régressive. L’amplitude des variations est certes plus marquée au Cameroun et en Côte d’Ivoire, sous l’impact des cours mondiaux des matières premières et de la guerre civile (pour la seconde), mais ces deux pays ont réussi à enclencher des processus durables de croissance (bien que réversibles), ce dont Madagascar s’est révélé incapable. Madagascar non seulement perd du terrain vis-à-vis de ces deux pays, mais il ne souffre pas la comparaison avec le Bénin et le Burkina Faso, pourtant infiniment moins bien dotés à tous points de vue. En dollar courant, le PIB par tête était deux fois plus élevé que celui du Burkina Faso en 1960. Cinquante ans plus tard, il lui était de 33 % inférieur. Le retard du Bénin qui était de 30% à l’indépendance s’est transformé en un avantage de près du double en fin de période. En moyenne, ces deux pays, bien piètres performeurs à l’échelle mondiale, ont crû environ trois fois plus vite que Madagascar.

Si la trajectoire économique de Madagascar est une “énigme”, c’est aussi un “paradoxe”, et là se niche la seconde composante du “mystère” malgache que nous cherchons à lever. À y regarder de plus près, Madagascar n’a pas connu qu’un long épisode de récession continu. À de nombreuses reprises, le pays a semblé enclencher un cycle de croissance. Néanmoins, à chaque fois que Madagascar a connu une telle ébauche de décollage, celle-ci s’est soldée au bout de quelques années par une crise politique majeure (pour la croissance) qui a remis en question la dynamique positive amorcée. Tel fut le cas au début des années 1970, 1990 et 2000, ainsi qu’à la fin de la dernière décennie (période non encore révolue). Parodiant la formule de Marx, l’histoire tragique de Madagascar se répète comme une farce, ad nauseam.

La seconde moitié des années 1960 voit Madagascar amorcer un début de décollage, après une première moitié atone. Entre 1964 et 1971, le PIB croît de près de 5 % l’an. Pourtant, les mouvements estudiantins et urbains de 1972, qui avaient été précédés par des révoltes paysannes dans le sud du pays l’année précédente, viennent briser cet élan et conduisent à la chute de la première République. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que le pays renoue avec la croissance, qui va en s’accélérant. Entre 1986 et 1990, le PIB par tête augmente de 3 % par an. Les politiques d’ajustement structurel engagées depuis le début de la décennie semblent enfin porter leurs fruits. Las, le mouvement populaire en faveur de la démocratie, amorcé en 1991, met à bas le régime du président Didier Ratsiraka et la deuxième République, et brise l’élan économique à l’œuvre2. Il faudra attendre la seconde moitié des années 1990 pour voir le moteur de la croissance se remettre en marche, après une période de balbutiements et sous la houlette du président Didier Ratsiraka de retour au pouvoir, mais cette fois démocratiquement élu en 1996. Pourtant les élections présidentielles de 2001 auxquelles il concourait avec une confiance soutenue par ses succès économiques seront âprement disputées par son principal opposant Marc Ravalomanana.

Après six mois de contestations violentes, avec ses effets catastrophiques sur l’économie du pays (le PIB par tête reculera de 9% en 2002), le second prendra le pouvoir tandis que le premier s’exilera en France3. À nouveau, Madagascar se relèvera de cet épisode troublé et la croissance repartira à un rythme soutenu. Entre 2004 et 2008, le PIB croît de près de 6 % en moyenne, en accélération progressive, tandis que les prévisions de l’époque annonçaient une croissance encore plus rapide pour les années ultérieures. Pourtant les dérives autoritaires de Marc Ravalomanana conduiront à un coup d’État début 20094. Marc Ravalomanana s’exilera à son tour en Afrique du Sud, tandis que les putschistes conduits par Andry Rajoelina tiendront le pays en coupe réglée, dans un imbroglio juridique et institutionnel ; quant à l’économie, elle végétera ensuite et jusqu’à maintenant dans un état désastreux, faisant craindre l’effondrement du régime (et du pays) à tout moment, malgré la résolution électorale de la crise fin 2013 et l’accession par les urnes du président Hery Rajaonarimampianina.

(…) Madagascar semble donc voué à une loi d’airain difficile à entendre : toute poussée de croissance se traduit par un soubresaut politique qui en efface les traces immédiatement. À l’aune de l’histoire du pays depuis un demi-siècle, la seule exception à cette règle correspond à la période dite d’“investissement à outrance”, à la fin des années 1970 ; encore convient-il d’en relativiser la portée dans la mesure où l’épisode de croissance entièrement imputable à un choc massif d’investissement public, à tous points de vue insoutenable, n’aura duré qu’un an (+10 % en 1979), immédiatement stoppé (+1 % en 1980) et suivi d’une année de récession brutale (-10 % en 1981). (…) »

1. Koussoubé et al., 2015, 2. Raison-Jourde, 3. Roubaud, 2002, 4. Randrianja, 2012a

Par Mireille Razafindrakoto, François Roubaud Et Jean-Michel Wachsberger