Défaite de l’indépendance

Défaite de l’indépendance

«Année magique». 1960 est l’année du destin. Au sortir de la Seconde guerre mondiale qui a vu bon nombre de ses enfants combattre auprès de leurs mères patries et servir de chair à canon, l’Afrique aspirait légitimement enfin à l’indépendance, dans un mouvement global mondial d’émancipation. Oui au XXe siècle, de nombreux pays étaient encore asservis par des puissances coloniales. Ce passé est récent, à l’échelle de l’humanité, mais nous semble déjà si lointain.

Ce chemin vers l’indépendance a été jalonné de sueur et de sang. Les pères fondateurs du Continent noir aspiraient à une indépendance glorieuse et à construire des Nations, peut-être meilleurs que celles qui les ont colonisées : des sociétés se basant sur l’égalité. À nous de dresser le bilan : que diraient nos pères fondateurs s’ils voyaient dans quel état nous avons laissé l’Afrique? Devrait-on célébrer en 2020 la fête de l’indépendance ou notre défaite ?

«Année tragique». 2020 aurait dû être l’année de la liesse. Comme de nombreux pays africains, Madagascar célèbre le soixantième anniversaire de son indépendance. Cette étape essentielle aurait dû être marquée par des festivités importantes. C’était sans compter sur un virus qui a tout détruit sur son passage.

La pandémie qui continue de faire des ravages nous a également ramenés à notre triste réalité. La crise sanitaire a mis à nu nos écueils. Elle nous a mis au devant de la réalité et au devant de ce que nous n’avons pas su faire durant l’indépendance, de ce que nous n’avons pas su consolider : un système de santé efficace, un système de protection sociale au profit de tous les citoyens, une force productive soutenant l’administration publique… Il aura donc fallu qu’une pandémie survienne pour que la plupart des pays reconnaissent la nécessité impérieuse de la seconde indépendance : l’indépendance économique qui sous-tend la nécessité de disposer d’outils de production efficaces et de produire des denrées stratégiques comme les médicaments.

Dans la réalité, la Grande île n’a jamais été entièrement indépendante. Le pays continue à tout importer. Et, comble de l’ironie, une grande partie du budget servant à faire fonctionner la machine administrative provient des aides extérieures, que cela soit sous forme de prêts ou de dons. Le combat pour les soixante prochaines années sera assurément économique. La lutte sera autrement plus difficile, car il ne s’agit plus de combattre une quelconque puissance étrangère mais de combattre nos tares, nos préjugés, nos mauvaises habitudes.

Pour son second numéro hors-série, Politikà revient donc sur l’indépendance : aussi bien le cheminement vers cette émancipation que les jalons historiques, à travers des textes, des analyses pointues ou des interviews. Il ne s’agit nullement de faire du passéisme ou d’être nostalgique, mais d’analyser avec lucidité notre cheminement pour essayer d’établir où nous allons nous diriger et de porter sur la place publique les questions de fond. C’est un exercice, comme un autre, qui nous permettra d’avancer.