État postcolonial malgache, une greffe qui a mal pris

État postcolonial malgache, une greffe qui a mal pris

L’État malgache a, au cours de la postcolonie, emprunté diverses trajectoires dans son processus de formation voire de déformation/transformation. Comme nombre de ses pairs africains, le modèle d’importation n’a pas réussi sa greffe1, voire n’a pas pu supplanter la construction.

L’État postcolonial malgache s’inscrit ainsi dans une hybridation3 qui est un « prolongement » de sa construction à travers un processus précolonial4. Il empruntera tour à tour voire en même temps la forme de l’Etat colonial, de l’Etat intégral et de l’Etat prébendier5.

Toutefois, l’image d’un État « fort » ne correspond pas à la réalité dans le sens où cette « force » ne s’applique pas à l’ensemble du territoire. Pour ce faire, des arrangements avec des élites locales étaient et sont d’ailleurs toujours nécessaires. La déformation/transformation de cet État « fort » en État « faible » ou « failli » dans sa capacité à répondre aux défis sécuritaires et de développement sera de plus en plus manifeste.

État : un produit d’importation

L’État malgache, classé dans la catégorie d’États « fragiles » en juillet 2013 par la Banque mondiale et en mai 2014 par la Banque africaine de développement (Bad), se voit concurrencer dans son monopole de la violence légitime sur certains pans du territoire. Cependant, la faillite ou la fragilité de l’État ne conduit pas à son effondrement, nous sommes plutôt face à un État résilient reposant sur la puissance de réseaux politiques informels chevauchant une « faible » bureaucratie6. Dans cette perspective, s’entremêlent deux structures étatiques, une officielle et une officieuse qui influent sur la transformation ainsi que le fonctionnement de l’Etat malgache. L’État en Afrique et en Asie serait un pur produit d’importation7.

Il s’agit du modèle européen, wébérien ou westphalien, qui a été greffé au sein de ces sociétés. Or d’après Jean-François Bayart, la thèse de l’extranéité de l’État est erronée car des États ou des formations politiques existaient bien avant le fait colonial aussi bien en Afrique qu’en Asie. Ce fut le cas notamment en Chine, en Corée, au Japon, en Afghanistan, en Iran, en Éthiopie, en Égypte et à Madagascar8. La diffusion de l’État moderne en Afrique s’est faite à travers la colonisation et le processus de décolonisation donnant naissance à l’État postcolonial qui est le prolongement de l’État colonial9. Les États d’Afrique et d’Asie, réputés artificiels, disposent en réalité d’une assise sociale propre et n’étant nullement dépourvus de « racines structurelles dans la société », pas plus qu’ils ne ressemblent à des « ballons suspendus en l’air10 ».

En effet, nous ne sommes pas face à un processus de « construction de l’État », en tant que création délibérée d’un appareil de contrôle politique, mais plutôt face à un processus de « formation de l’État » en tant que processus historique conflictuel, involontaire et largement inconscient, conduit dans le désordre des affrontements et des compromis par la masse des anonymes11. La greffe de l’État importé ne se limite pas seulement à sa « construction » par une élite « d’importateurs » mais elle a bel et bien trait à sa « formation », étant entendu que celle-ci donne à une minorité d’autochtones l’opportunité historique de capter à leur avantage les nouvelles institutions12 et de participer à la vulgarisation du pouvoir de Bruce Berman et John Lonsdale.

État colonial, État intégral et État prébendier

En tant que prolongement de l’État colonial, l’État postcolonial ou néocolonial dispose donc des mêmes caractéristiques autoritaires et bureaucratiques au sein duquel la transparence n’est pas de mise13. Ce nouvel État résulte de la combinaison de trois formes d’États selon Crawford Young : l’État « colonial », avec sa relation de commandement à la société à caractère quasi militaire auxquels, son interventionnisme marqué en matière économique, sociale et éducative entre autres ; l’État « intégral » avec sa vision totalisante ainsi qu’une forme de contrôle direct et global sur la société à travers les appareils politiques et administratifs évacuant ou subordonnant toutes les formes de pouvoirs intermédiaires (chefferie coutumière, entreprises privées, Église…) ; l’État « prébendier » ou « néopatrimonial-clientéliste », un système où gouvernants font des détenteurs de charges (ministres, fonctionnaires, chefs militaires…), leurs clients et en échange d’une soumission personnelle ces derniers sont autorisés à profiter de cette charge et à en faire une source de prébendes, de revenus personnels.

Nous sommes ainsi en présence d’un État hybride oscillant entre fiction et réalité. En tant que fiction, bien que l’État dispose par exemple du monopole de la force publique légitime sa capacité de mise en œuvre de politiques publiques s’avère très faible. Il se trouve par ailleurs concurrencé dans son monopole de la force publique par une violence illégitime perpétrée par des entrepreneurs de l’insécurité tels que les dahalo au sein du monde rural et qui se répand à l’heure actuelle au « croissant de l’insécurité » recouvrant 15 des 22 régions de Madagascar13.

Cette violence se confond parfois avec la violence publique légitime. La réalité de l’État se manifeste par contre comme site et enjeu de la lutte pour le pouvoir politique et économique afin de s’approprier le « gâteau national » au sein du régime de manducation politique. I1 existe aussi par l’impact considérable qu’il exerce sur l’ensemble des sociétés. Même dans les cas limites où 1’État ne parvient à contrôler ni son territoire ni sa population, il conserve une réalité symbolique, il existe dans la tête des gens et pas seulement dans celle des élites.

Patrimonialisme et patronage

Les post-colonies instaurèrent toutes, peu ou prou, des ordres à vocation totalitaire, dotés de partis uniques, d’États « forts » aux projets démiurgiques et généreux en matière de services publics, de politiques économiques centralisées et de programmes ambitieux de développement, le plus souvent lourdement assistés. Dans cet ensemble, l’État postcolonial malgache met en œuvre une grande falsification des situations politiques et économiques passant par une surenchère politique se manifestant par des investissements à outrance et éléphants blancs sous couvert d’élan patriotique et de politiques symboliques.

S’y affirmèrent des logiques propres d’instrumentalisation de la dépendance et de la pauvreté, des logiques de cooptation des élites fondées sur le patrimonialisme et le patronage combinées à la mise en place d’un pouvoir d’État déchargé de responsabilité politique réelle, pourvu d’une base sociale restreinte. Au regard des spécificités de l’État postcolonial, il ressort que celui-ci est fort éloigné du modèle unique ainsi que de l’État du colonisateur. Si bien qu’il est avancé que la greffe de l’État a mal pris14.

Références : 1. Badie&Birnbaum, 1982, 2. Fournet-Guérin 2009, 3. Bayard 2006, 4. Berman&Lonsdale, 1992 ; Ramasy, 2010, 5. Young, 1994, 6. Ramasy& Vallée, 2013, 7. Badie B. et Birnbaum P., 1982, op. cit., pp. 178 et 181, 7Raison-Jourde F., 1986, « Un État pré-colonial affronté à la modernisation occidentale : le royaume merina au XIXe siècle » in Coquery-Vitrovitch C. et Forest A., Décolonisation et nouvelles dépendances, Presses Universitaires de Lille, pp. 123-158. Voir aussi Bois D., 2002, « Empire merina, royaume malgache », in Raison-Jourde F. et Randrianja S. (dir), La Nation malgache au défi de l’ethnicité, Paris, Karthala, pp. 93-106, 8. Amin S., 1973, Neo-Colonialism in West Africa, Hardmondsworth: Penguin Books, p. 274, 9. Hyden G., 1983, No Shortcuts to Progress. African Development Management in Perspective, Londres, Heinemann, p. 19, 10. Berman B. et Lonsdale J., 1992, Unhappy Valley: conflict in Kenya and Africa, London, J. Currey, Nairobi, Heinemann Kenya, Athens, Ohio University Press, 2 vol., 504 p, 11. Bayart J-F., 1996, « L’historicité de l’État importé », Les Cahiers du CERI, n° 15, p. 4, 12. Mafeje A., 2002, op. cit., p. 7, 13. Ramasy, 2018, 14. Badie B., 1992, L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 334 p.