Interview du Général Désiré Ramakavelo : « Rien n’équivaut à la liberté »

Interview du Général Désiré Ramakavelo : « Rien n’équivaut à la liberté »

Il est un acteur de premier rang de l’histoire de la Grande île. Le général Désiré Ramakavelo a passé en revue pour Politikà les principaux événements de l’histoire contemporaine malgache.

C’est sur les hauteurs d’Andrainarivo, à quelques mètres de l’hôtel Panorama – un lieu hautement symbolique – que le général Désiré Ramakavelo a accepté de se confier à Politikà. L’homme reste très actif même s’il a été admis à la retraite depuis plusieurs années.

Écrivain, poète signant sous la plume Madera, enseignant, membre titulaire de l’Akademia malagasy, animateur d’une émission d’éducation à la citoyenneté sur la Radio Don Bosco… cet officier à la retraite touche à tout est un fin observateur de la vie de la nation. Il a accepté de revenir sur l’histoire contemporaine de la
Grande île.

Quel était votre sentiment vis-à-vis de Madagascar à l’accession l’indépendance ?

J’étais parmi la génération qui a vécu la colonisation, cette époque où les Malgaches, classés parmi les autochtones ou les indigènes, ne subissaient que des maltraitances. D’autres Malgaches avaient la citoyenneté française et jouissaient des mêmes droits que les Français. Certains collèges et lycées étaient même réservés uniquement aux Français. Après les réformes apportées par la loi cadre, j’avais accès au lycée Gallieni.

Cependant, les élèves malgaches ne s’entremêlaient pas avec les cinq français qui fréquentaient l’établissement, à l’époque. Puis après, l’indépendance avait été acquise. J’étais marqué par le fait de voir flotter le drapeau malgache sur Manjakamiadana ainsi que par le discours du président Philibert Tsiranana, à Mahamasina, ceinturé par l’écharpe tricolore malgache. J’avais 20 ans et j’avais assisté au premier défilé de l’armée malgache. C’était vraiment émouvant. J’ai ressenti de la libération en moi.

Avez-vous ressenti à l’époque le désir de la jeunesse malgache de s’affranchir des Français ?

Une année après la proclamation de l’indépendance, j’étais parti en France pour intégrer la classe préparatoire pour les grandes écoles au lycée Kléber, à Strasbourg. J’étais particulièrement frappé par le fait de voir un Français balayer la rue ! À Madagascar, ils se considéraient comme des roitelets, des personnes vraiment intouchables. Depuis, ma perception des choses et ma façon de vivre avec les étrangers ont changé. Je me suis rendu compte que nous sommes tous sur le même pied d’égalité.

Comme tout Malgache de cette génération, et de celle qui la précède, surtout ceux qui vivaient en France en ces temps, j’étais pétri d’ambitions, d’assurance et de volonté pour ne se dépasser et pour faire des choses concrètes pour le pays. C’est ce qui m’a poussé à exceller et à toujours vouloir être parmi les meilleurs dans tous les domaines. Les Malgaches se faisaient toujours de plus en plus remarquer par leur courage et leurs manières de faire les choses. Ils avaient toujours cette motivation de démontrer leurs capacités et de réussir. Hélas, je ne pense plus que les jeunes Malgaches d’aujourd’hui ont encore ce sentiment. Sans la colonisation, nous n’aurions pas eu cette fierté et cette ambition de vouloir nous mesurer avec les étrangers.

Durant la première République, l’omniprésence des coopérants ou encore la présence des Français est-elle oppressante ?

Capitaine et chef de bureau du service civique à l’état-major de la Défense nationale, j’avais demandé à ce que les deux coopérants français du conseil technique fussent remplacés par des gradés malgaches à la fin de leurs contrats. Même quand ils étaient encore là, je ne leur accordais plus du tout de responsabilités.

J’avais dit à mon chef de corps qu’à compétence égale, je préfèrerais plutôt travailler avec mes compatriotes. Je n’avais nul besoin de coopérants français. J’avais envoyé cette impression d’être un anti-français, ce n’était pas le cas. Je ne voulais que responsabiliser les Malgaches. Le général Gabriel Ramanantsoa a remarqué et apprécié le fait que j’avais ce caractère.

Quelle est votre perception quant au fait que les militaires se sont aussi mis à faire de la politique ?

Cela a commencé déjà en 1972 avec la prise de pouvoir du général Ramanantsoa. Les militaires y ont pris goût. J’étais ministre de la Défense nationale parce qu’on m’avait désigné, mais je ne trouvais pas également d’inconvénient au fait que Cécile Manorohanta fut nommée à ce poste, tant qu’elle avait la compétence. Avec la deuxième République, l’idée était surtout de faire des militaires des militants en uniforme. À partir du moment où vous intégrez les militaires dans le domaine politique, il faut s’attendre à tout.

Toutefois, la politique, c’est pour les politiciens, et les militaires devraient défendre le pays et le bien du peuple, tout en respectant la discipline et la hiérarchie. Mais ce qui a créé vraiment un mauvais état d’esprit, c’est quand le général Ramanantsoa avait annoncé durant un discours: “Pour moi, c’est le soldat de deuxième classe (qui m’importe) d’abord”. Cet acte allait inverser complètement la hiérarchie militaire. J’appelle cela du populisme, pour ne pas dire de la démagogie. Une situation qui ne devrait pas avoir sa place dans l’armée nationale.

On dit souvent que 1972 est la deuxième indépendance pour Madagascar. Partagez- vous ce point de vue ?

Tout d’abord, je tiens à rappeler qu’il y a deux dates importantes : le 14 octobre 1958 et le 26 juin 1960. Je préfère la première, quand Madagascar est devenue une République. Pour moi, l’indépendance devrait se traduire par des actions et des situations bien précises. Car la réalité de Madagascar, avec les appuis et les aides de l’extérieur, ne reflète guère l’indépendance. Beaucoup de faveurs ont été octroyées aux étrangers plutôt qu’à nos concitoyens. Mais en quoi, sommes-nous indépendants ? Toujours est-il que nous pouvons parler quand même de souveraineté.

Ainsi, les accords de coopération de 1960, jugés opprimants pour les Malgaches qui semblaient demeurer dans un état d’esclave, ont été dénoncés en 1972. Ils étaient baptisés dinam-panandevozana. Lors de son retour des négociations qu’il a menées, Didier Ratsiraka avait été reçu à Ivato par une foule incommensurable. Je pense que c’est à cause de cet accord de coopération qu’il avait fallu attendre deux ans, après la proclamation de la République en 1958, avant que l’indépendance n’ait été prononcée. Nous étions restés sous la responsabilité française, la nation dépendait toujours de l’étranger. Au sein du gouvernement de la première République, il y avait encore trois Français.

Le problème reposait sur la base même du fondement de la République malgache et de l’indépendance de la Grande île car la Constitution malgache avait été calquée sur celle de la cinquième République française. Les Français avaient toujours cette mainmise sur Madagascar. Ce qu’il fallait contester.

La seconde République a plongé Madagascar dans les affres de la pauvreté. Comment l’avez-vous vécu de l’intérieur ?

Il y avait trop d’égoïsme durant la deuxième République. Les dirigeants ne travaillaient que pour s’enrichir et pour profiter de tous les avantages que leur poste leur offrait. Les discours politiques semblaient refléter une proximité avec le peuple, mais dans la réalité, les dirigeants s’enrichissaient d’une façon éhontée et scandaleuse en face d’un peuple qui s’appauvrissait à vue d’œil. Pour moi, être patriote est agir pour le bien du peuple, chercher tous les moyens pour pousser l’ensemble de la population dans le progrès en passant par l’amélioration du pouvoir d’achat.

Un dirigeant est comme un père de famille. Il doit être cette personne responsable, celle qui vise le progrès et le développement de son foyer et de son entourage. Il ne peut délibérément s’enrichir alors que son foyer demeure dans la pauvreté. Le premier élément constitutif d’une nation est la famille. Tant que le pays demeure dans la pauvreté, cela veut dire qu’un dirigeant occupe juste son poste, mais qu’il est loin d’être responsable. S’il l’est, des résultats positifs devront se faire sentir.

Le choix de Madagascar de quitter la zone CFA n’est-il pas regrettable, vu la situation actuelle et la stabilité de certains pays en Afrique qui y sont restés ?

Sous couvert par la zone CFA, la monnaie locale valait le double du franc français et un ariary équivalait à
5 CFA. Actuellement, un euro vaut dans les 4 300 ariary. Cette comparaison nous permet de mettre en perspective l’idée du pouvoir d’achat actuel de la population. On ne peut pas tomber plus bas. Mais pourquoi cette régression ? Tout d’abord, j’estime qu’il y a toujours un fondement culturel qui est le socle d’une nation. Ensuite, la pratique même de la politique a été biaisée. Faire de la politique nécessite de la préparation, une stratégie définie, un programme, une idéologie bien fondée et un parti ayant des représentants sur toute l’île, et surtout, des membres prêts à militer activement. À Madagascar, c’est plutôt le contraire qui arrive.

Les personnalités qui répondent à ce critère n’ont jamais pu accéder au pouvoir, à l’exemple des pasteur Richard Andriamanjato avec l’AKFM, Manandafy Rakotonirina et le MFM, Dr Marojama Razanabahiny de Vonjy iray tsy mivaky ou encore Monja Jaona du Monima. Depuis Philibert Tsiranana, les personnes qui sont arrivées au pouvoir ont mené une politique sans préparation, négligeant même tout ce qui constitue la culture malgache. Le nomadisme politique est de plus en plus courant. 60 ans après notre indépendance, nous continuons toujours à parler de progrès ou de développement, alors que la réalité reflète plutôt le contraire. On ne cesse de parler des potentialités de Madagascar, de ses richesses, mais pourquoi la population est-elle pauvre et continue à s’appauvrir sans qu’on n’ait jamais connu les affres de la guerre ? C’est malheureux mais c’est
la réalité.

Parlez-nous du tournant de la vie politique malgache dans les années 1990.

La population avait réclamé davantage de liberté. Les mouvements populaires leur avaient donné la liberté de faire de la politique et celle de communiquer à travers les médias. À la fois importante, utile et indispensable, rien ne vaut la liberté. Elle donne une responsabilité à quelqu’un et lui permet de choisir. Mais à Madagascar, cette liberté est réservée à ceux qui sont avec le pouvoir. Ceux qui ont des idéologies différentes sont souvent jugés et condamnés pour leurs opinions. Ils ne jouissent pas de la liberté qui part du principe du respect des droits…

Est-ce à cause de cette privation de liberté au sein même d’une République censée promouvoir la liberté qu’on n’en finit pas avec les mouvements de protestations comme en 1991, en 2002 puis en 2009 ? Jouissons-nous réellement de cette liberté face à l’armée qui se doit d’être garante de la stabilité d’une administration ?

Nous ne savons pas tirer des leçons du passé. Dès que nous changeons de régime, nous avons cette fâcheuse tendance de vouloir recommencer à zéro. Le cycle a tendance à se répéter. En effet, la politique que les dirigeants mènent devrait guider le pays à travers un programme bien pensé, une idéologie précise exécutée par des personnes expérimentées et compétentes. Malheureusement, le népotisme est ancré dans le système administratif malgache, là où il devrait y avoir question de connaissances, de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être. Quand j’étais ministre, j’ai toujours martelé que l’armée est, à la fois la garante de la sécurité du pays et également celle de la Constitution et de son application stricto-sensu.

Durant les mouvements populaires de 1991, quand le pays s’était enlisé, à l’occasion d’un point de presse, entouré par des officiers et des généraux, je me suis adressé aux politiciens en leur disant de prendre leurs responsabilités pour ne pas tenir en otage la population malgache. J’avais ajouté : “autrement l’armée prendra la sienne”. C’était tout. Je n’avais pas donné d’explications ni de clarification. Les politiciens ont été tenus de trouver obligatoirement et rapidement un consensus pour faire sortir le pays de la crise, d’où la signature de la convention de Panorama, le 31 octobre 1991. Enfin, on avait pu respecter, à la fois la Constitution et les aspirations populaires du professeur Albert Zafy. Comme convenu, un gouvernement destiné à préparer les élections avait été mis en place par la suite avec Guy Willy Razanamasy comme Premier ministre. Didier Ratsiraka était resté au pouvoir. Les affrontements ont été évités avec le respect de la Constitution et des lois existantes.

Gardez-vous un souvenir particulier de cette période ?

J’étais un peu haï de partout. On m’avait taxé d’être l’homme de Didier Ratsiraka, mais comme j’étais au sein de la Haute autorité de l’État (HAE), on m’avait taxé d’être l’homme du président Albert Zafy. Or, les accords avaient été conclus durant la convention de Panorama. Je ne voulais pas être “l’empêcheur de tourner en rond”. Il est navrant qu’à Madagascar, quand on essaye de respecter la légalité, les gens vous voient d’un mauvais œil. Je ne suis pas adepte de la compromission. Ce n’est pas mon genre.

En 2002, la légalité, incarnée par Didier Ratsiraka, avait été virulemment opposée à la légitimité, incarnée par Marc Ravalomanana. Comment analysez-vous cette situation ?

Il faut faire la part des choses. Je suis peut être incompris par notre classe politique sur ce point. Je dis toujours qu’à partir du moment où un Président est élu au suffrage universel, il reflète la légalité que j’estime primer sur la légitimité. Ce n’est pas une question de nombre qui donne la légitimité, mais c’est une question de droit. Nous avons eu la tendance de penser que dès qu’il y a des manifestations, la légitimité est en jeu. C’est la raison pour laquelle cela devient une habitude.

Comment voulez-vous travailler de cette manière ? Dès que des citoyens ne sont pas contents et qu’ils essayent de réunir des milliers ou des dizaines de milliers de personnes, devraient-ils être légitimes par rapport aux 25 millions de Malgaches ? Je donne le pas à la légalité. Mais à partir du moment où les personnes qui sont dans la légalité ne respectent pas les lois, la légitimité a le droit de primer.

Dans quelle direction le pays avance-t-il ? Qu’espérer pour les 60 prochaines années ?

Il est très difficile de faire des projections avec la pandémie qui sévit actuellement. Le pays fait et fera face à de multiples difficultés : sociales, économiques et surtout sur le chapitre de l’éducation. Ces problématiques vont peser sur l’avenir de notre pays. Nous ne pouvons pas espérer un rebond en un an, nous aurions besoin de plusieurs années, à condition qu’il y ait une cohésion populaire avec les dirigeants. Si on se divise encore, il est impossible d’atteindre les buts.

Vous avez occupé de hautes fonctions de l’État. Y a-t-il des choix que vous regrettez ? Si c’était à refaire, les referiez-vous ?

Je regrette que nous ayons perdu notre culture et nos valeurs. Une nation ne peut vivre sans sa culture et ses valeurs qui constituent des éléments fondamentaux dans son développement et dans son progrès. Nous devons nous recentrer sur notre culture sans pourtant négliger le progrès.

Regardez le Japon ou la Chine. Ces pays avancent dans la modernité sans renier leur passé ou leur culture. Pour nous, le fihavanana est cette relation familiale sacrée dans le sens large du terme qui inclut la famille, les voisins, tous les Malgaches. Nous nous devons de nous entraider, de nous respecter et d’arrêter de nous saborder mutuellement. Le respect commence par soi-même et se répartit dans toutes les directions.