Interview de Rivo Rakotovao, président du Sénat : « Notre indépendance économique a été reléguée au second plan »

Interview de Rivo Rakotovao, président du Sénat : « Notre indépendance économique a été reléguée au second plan »

A la tête du Sénat, Rivo Rakotovao, un baron du HVM, le parti de l’ancien président de la République, Hery Rajaonarimampianina, mène la barque contre vents et marées. Il nous parle du cheminement économique, de l’indépendance politique, du passé et du futur de la Grande île.

C’est l’une des rares voix discordantes dans la communication institutionnelle de l’administration. Il préside aujourd’hui la Chambre haute, et en tant que tel, a été chef d’état par intérim. Rivo Rakotovao entretient une relation tendue mais néanmoins cordiale avec la majorité. Le Sénat étant le dernier bastion de l’opposition.

Comme la plupart des pays africains, Madagascar célèbre le soixantième anniversaire de l’indépendance cette année. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Mon premier sentiment a été la joie. Il est important, en tant que Malgache et en tant qu’être humain d’être indépendant et de l’avoir vécu durant ces 60 ans. Mais après, on se pose des questions. Que sommes-nous devenus en 60 ans d’indépendance? Personnellement, je trouve que nous avons marqué un grand recul. Du moins nous n’avons pas avancé. Auparavant, Madagascar était une référence régionale en termes d’enseignement supérieur ou de médecine. Mais maintenant, où en sommes-nous? En termes économique, nous avons exporté nos produits. Maintenant, ce n’est plus tellement le cas.

Il est peut-être vrai que les relations internationales ont changé, mais la Grande île n’a pas suivi ce mouvement et les indicateurs tendent à nous prouver ce fait. Nous n’avons pas assez d’hôpitaux pour accueillir les malades, pas assez d’écoles pour nos élèves, pas assez d’universités pour préparer nos élites. Contrairement à beaucoup de pays qui étaient au même niveau que nous en 1960, nous n’avons pas fait assez de projection pour prévoir les évolutions auxquelles nous avons à faire face. Pourtant, le rôle de l’État est de planifier. Mais nous ne l’avons pas fait.

On aime présenter 1972 comme la deuxième indépendance. Partagez-vous ce point de vue ?

Une dizaine d’années après la vague de décolonisation, des prises de conscience se sont opérées au sein des élites des pays nouvellement décolonisés. Je dis que nous avons retrouvé notre indépendance en 1960, officiellement. Mais pendant une décennie, la France a été présente pour nous comme l’aurait été les parents après l’émancipation de leurs enfants. 12 ans plus tard, nous avions décidé de voler de nos propres ailes. Mais nous étions-nous préparés? Les douze années que nous nous sommes donnés pour quitter définitivement la France, sa “protection” et son “influence” ont-ils suffi pour préparer notre émancipation ? La réalité est qu’en termes d’idéologie, nous avons été bien préparés ; mais l’économie en a pâti car nos élites d’antan ne se sont pas préparées à ces défis économiques.

L’indépendance économique a été reléguée au second plan. Pourtant, nous avions nos potentiels. Durant la colonisation, Madagascar était un fournisseur de matières premières. Même après le retour de l’indépendance, rien n’a vraiment changé dans ce sens. C’est pour cela que sur le plan international, il a été de notoriété publique de dire que l’Afrique noire était mal partie, à l’image de Madagascar.

Comment appréciez-vous la manière dont la « nouvelle indépendance » a été utilisée par l’amiral Didier Ratsiraka ?

Les Malgaches se sont réjouis du retrait de l’accord de coopération, en 1972. En effet, nous avions pensé que nous étions à même de gérer nos propres affaires. Nous avions des élites formées à l’étranger, nous avions une armée et nous avions les matériels. Nous nous sommes dit que nous étions capables de diriger notre propre développement. Etait-ce une nouvelle indépendance?

Je trouve juste que c’est le cours normal de l’histoire. Car il y avait des étapes à suivre. La “nouvelle indépendance” était un langage politique. Elle n’avait aucun sens dans la pratique. À cause du manque de préparation à l’émancipation, Madagascar a tâtonné en matière d’idéologie. Nous n’avons plus rien construit pour faire face à toute l’évolution que cela demandait à un pays indépendant. Bien évidemment, cela a conduit à diverses crises et explosions sociales.

Notre indépendance a-t-elle été utilisée à bon escient ?

Il y a des personnes qui sont nostalgiques de la colonisation. Peut-être parce que durant cette période, il y avait un certain ordre et de l’harmonie dans la société. Je ne suis pas de ces gens-là. Mais je les comprends dans le sens où, finalement, la réalité ne reflète pas les promesses qui ont été formulées. Un écart considérable se creuse entre ce qui a été dit et ce qui se passe réellement. La plus grande partie de nos infrastructures est héritée de la colonisation. Pourtant leur reconstruction devrait être le rôle de l’État.

L’expérience de la démocratie est-elle concluante pour Madagascar ?

Aujourd’hui, certaines franges de la société prônent le retour à la monarchie. Je trouve que Madagascar essaie tant bien que mal de réussir l’expérience de la démocratie. En tant que républicain, je serai en faveur d’un État fort. Je ne serai jamais pour la monarchie. Cependant, il faut aussi se dire que nous n’avons pas encore mis en avant la vraie société que nous voulons. Bien sûr, nous voulons une société qui respecte les structures républicaines, qui consulte l’avis de ses citoyens ; nous voulons un État qui s’autorégule et non un État qui serait le seul détenteur de la vérité. C’est tout un exercice, surtout pour des dirigeants qui n’ont pas encore la maturité politique. Le pouvoir, dit-on, rend aveugle. Il faut s’y exercer et s’y préparer.

Dans les pays en voie de développement, comme Madagascar, il n’y a pas de vraie préparation pour accéder au pouvoir. Quand il y a un affrontement politique, le premier réflexe de celui qui ne s’est pas préparé est de penser que le camp d’en face veut le déstabiliser ou le destituer. L’on ne cherche même pas à comprendre pourquoi un désaccord s’installe.

Toujours dans ce sens, nous parlons toujours de la démocratie comme d’une valeur à laquelle nous tenons, pourtant, nous sommes adeptes de la nomination. Aux oubliettes la représentativité ! Les chefs fokontany, selon la Constitution, devraient être élus. Mais les dirigeants en font fi. C’est bien dommage car, dans la réalité, ils sont les premiers représentants de l ’État dans la société. Pourtant, ils n’ont pas la légitimité des urnes.

Comment avions-nous géré les sociétés étatiques ?

Dans ma jeunesse, j’ai travaillé dans la gestion des sociétés d’État. Durant ce temps, je savais déjà que ces structures n’allaient pas survivre, du seul fait qu’il n’y avait pas de concurrence. L’interventionnisme à outrance de l’État n’était pas une bonne option. Il est impossible de penser que l’État à lui seul allait pouvoir acheter les produits de tous les paysans et de les revendre. Tel a été le cas pour le riz. C’était peut-être une situation par laquelle il fallait passer, en situation de crise, mais elle a été intenable à long terme. Même en constatant cette inefficacité, nous n’avons pas pensé à changer de direction. Nous avons été contraints par les partenaires techniques et financiers à sortir de la nationalisation par l’ajustement structurel de 1989. Une fois de plus, nous ne nous sommes pas préparés à cela.

Depuis 1960, nous sommes allés de crise en crise. Pensez-vous que c’est une fatalité ?

Bien sûr que non, ce n’est pas une fatalité. Le fait est juste que toute situation est le fruit de notre propre manière de gérer le pays. Les méfaits se ressentent jusqu’à l’étranger : les investisseurs se méfient de nous. Depuis toujours, nos dirigeants ne sont pas partisans de la continuité de l’État. Nous avons changé de Constitution quatre fois en 60 ans. Nous n’envoyons pas le bon signal à l’extérieur. Les partenaires ont peur de venir à Madagascar car nous n’arrivons pas à mettre en place une assise stable. C’est un cercle vicieux, qui continuera à nous embrigader.

De l’autre côté, c’est aussi une brèche politique que les dirigeants creusent eux-mêmes en accroissant le fossé entre les promesses et la réalité. Quand ce fossé devient trop grand, les soulèvements populaires surviennent, inévitablement. Bien entendu, ces brèches sont utilisées par les adversaires politiques à leurs avantages. C’est aux dirigeants d’y remédier.

Quelle peut être la place d’un Sénat dans la République ? Est-il utile ou le président a-t-il raison de vouloir le supprimer ?

Madagascar a choisi d’avoir une structure bicamérale. Le rôle politique du Sénat est de maintenir un équilibre du pouvoir et d’assurer une représentativité dans les discussions sur les affaires de l’État. Nous n’avons pas le pouvoir de destituer un président de la République. En d’autres termes, le Sénat ne représente pas une menace pour le chef de l’État. Le maintenir ou le supprimer est un choix politique. Le Président est libre de le faire ou pas. Néanmoins, il doit passer par le changement de la Constitution à travers un référendum. Dans un exercice démocratique, je trouve qu’avoir un système législatif à deux chambres n’est pas négatif.

Du point de vue politique, le Sénat n’a pas voulu mettre des bâtons dans les roues de l’administration, même si la majorité y est occupée par l’opposition ; Au contraire, l’institution lui a octroyé le pouvoir de légiférer par ordonnances en l’absence de l’Assemblée nationale. Combien de textes sont passés au Sénat ? Combien ont passé avec succès notre examen? Le Sénat, tel que je le dirige actuellement, n’est pas une entrave au pouvoir. Nous devons être droits et impartiaux et examiner sans parti pris les textes qui nous sont soumis afin de répondre aux besoins et attentes de la population et de les orienter dans l’intérêt de la Nation.

Les communications de l’administration actuelle se focalisent sur le fait que Madagascar veuille devenir un « centre » en Afrique. Est-ce un choix passager ou l’illustration d’une mue de notre diplomatie, plus agressive ?

L’objectif est noble. Néanmoins, cela ne se décrète pas, cela s’acquiert. Nous avons besoin de travailler, et travailler dur pour y arriver. Il est vrai que nous avons besoin de rattraper le temps perdu, mais nous devons avoir une vision claire de ce que nous voulons devenir. Quand est-ce que nous allons être le “centre de l’Afrique”? Comment allons-nous y arriver? Dans quels domaines? Ce sont autant de questions auxquelles nous devons répondre. Il n’y a pas de magie dans la diplomatie et les relations internationales.

Il faut se préparer. En 2020, la question qui se pose est le genre de préparation que nous avons effectué pour clamer haut et fort que nous sommes le “centre de l’Afrique”. La jeunesse et l’arrogance de l’âge ne suffisent pas pour faire face au monde extérieur. Il ne faut pas mener le pays dans un va et vient incessant, chaque pas doit compter car il n’y a plus de marche arrière possible. Sans une démarche réfléchie, le pays risque d’être la risée du monde entier. Aujourd’hui, Toamasina n’est plus un port d’éclatement parce que nous n’avons pas une vision assez éclairée de la situation mondiale en termes de transit maritime. Nous n’avons pas su nous projeter dans l’avenir. Résultat des courses : nous avons été détrônés par La Réunion et l’île Maurice. Ce n’est pas du jour au lendemain que la situation va se rétablir. Ce n’est pas grave d’avoir une politique étrangère plus agressive. Cependant, il faut être réaliste. Des étapes sont à suivre.

Avez-vous bon espoir pour la restitution des Îles Éparses. Avons-nous les moyens de nos ambitions?

Pour ma part, la question de la restitution des Îles Éparses ne se pose plus. Elles sont à nous. Les Nations unies l’ont reconnu. C’est écrit. Il n’y a plus de débat là-dessus. Maintenant, la question est à la gestion ou la co-gestion. La co-gestion est une manière de gérer. Personnellement, c’est une option à étudier. Je ne pense pas que nous ayons les moyens de gérer tout seul ces îles. Nous ne connaissons pas réellement leurs potentiels.

Nous ne les avions pas explorées. Je pense que nous n’aurions rien à perdre si nous acceptions de gérer les Îles Éparses aux côtés d’un pays qui les a jalousement préservées durant toutes ces décennies. Nous aurions plus à gagner si nous arrivons à négocier des termes mutuellement avantageux pour les deux pays, et faire rentrer des ressources qui pourront nous aider à financer notre développement.

Que pensez-vous du cheminement vers le libéralisme, avec un fort accent mis sur le capitalisme, en Afrique ?

Madagascar, comme l’Afrique, a ses ressources, renouvelables ou non, qu’il faut exploiter. Madagascar, comme l’Afrique, a besoin de ces ressources pour financer son développement. Nous avons besoin de capital pour ce faire. Heureusement pour nous, nous avons encore ces ressources. Maintenant, il serait question de mettre en place un partenariat intelligent et mettre de côté un nationalisme déplacé. Nous devons mettre à profit ces richesses afin de les transformer en infrastructures dont nous avons besoin pour notre développement. Nous ne pouvons pas nous vanter d’être autosuffisants si nous ne commençons pas par utiliser nos ressources. Ce n’est pas forcément un diktat du capitalisme.

 C’est un besoin impérieux. Prenons l’exemple du Botswana avec ses diamants. Avant que l’État n’ait choisi de travailler avec les spécialistes dans le domaine, le pays a été sujet à la corruption de grande envergure et à la violence. Maintenant, le diamant a permis à ce pays de se développer avec une célérité incroyable. Le défi repose sur la question de la redistribution de ces ressources. Les fruits de ces richesses doivent se répercuter sur le quotidien de la population. Les négociations sociales doivent permettre de renforcer toutes les couches de la société, pour que le fossé ne se creuse pas entre les capitalistes, apporteurs de fonds, et les travailleurs.

D’aucuns pointent du doigt la responsabilité – ou l’irresponsabilité, c’est selon – de l’élite dans l’étiolement économique surtout de la Grande île. Partagez-vous cet avis ?

La politique est toujours considérée comme une activité malsaine dans laquelle il ne faut pas se mouiller. Nos élites préfèrent être définies comme étant des techniciens et non des politiciens. C’est bien dommage. Nous pouvons changer les choses qu’à travers la politique et à travers la politique. Nous ne pouvons être un bon technicien sans être un bon politicien. Inversement, un politicien ne sera pas bon s’il n’est pas un technicien dans son domaine.

Malheureusement, dans la Grande île, la situation est telle que les élites préfèrent se détourner de la chose publique et laisser le secteur économique s’appuyer sur les seules épaules de l’État. Il faut aussi se dire que l’État ne se donne pas vraiment les moyens de valoriser ces ressources en ne leur donnant pas les moyens de marquer leur présence et de s’attacher au pays. Maintenant, les rares personnes que l’on considère comme étant nos élites sont des personnes qui font de l’État une forme de loterie sur laquelle elles misent pour bénéficier de soutien et de privilèges ; sans être ni franches, ni sincères dans leurs contributions.