Gouvernance : élites, familles politiques et pouvoir à Madagascar depuis le XIXe siècle

Gouvernance : élites, familles politiques et pouvoir à Madagascar depuis le XIXe siècle

Au cours de son histoire, Madagascar a connu diverses formes d’organisation politique. Pendant la période dite « protohistoire » (des origines au XVe siècle), une forme d’organisation socio-politique basée sur la parenté à travers le fhavanana existe. Dans cette organisation qui met en valeur le clan, les individus existent et exercent une fonction bien définie sous l’encadrement des vieux et des aînés (les zokiolona et les raiamandreny). Gouvernance Élites, familles politiques et pouvoir à Madagascar depuis le XIXe siècle.

À partir du XVe-XVIe siècle, l’introduction d’une nouvelle forme d’organisation socio-politique par des groupes d’arabisés et de malais et basée sur des rapports de force met fin à l’organisation clanique gérontocratique. Au cours du « temps des ancêtres » (1500-1810)1 différents groupes de populations entrent ainsi dans l’ère du Fanjakana où un puissant individu doté d’un pouvoir fort et surnaturel (le mpanjaka) domine l’ensemble de la société. Le Fanjakana, qui désigne à la fois un pouvoir et un territoire, est marqué dans son existence par le contrôle du pouvoir par le mpanjaka aidé de ses conseillers ou encore des notables lignagers.

À partir de cette période des royaumes malgaches commencent la personnalisation du pouvoir autour d’un personnage central. Pour l’exercice du pouvoir, ce dernier s’entoure des membres de sa famille ou de ses proches. Cette situation entretient la culture « courtisane », qui est surtout d’actualité en Imerina au XIXe siècle, chez ceux qui veulent toujours graviter autour du cercle du pouvoir pour divers motifs, comme l’appât de gains et la soif de pouvoir.

La confiscation du pouvoir par l’oligarchie merina au XIXe siècle

Au cours du « XIXe siècle malgache » (1810-1896), l’entreprise d’unification de Madagascar menée par les souverains merina a permis l’émergence d’un Fanjakana malagasy reconnu par les puissances occidentales (Grande-Bretagne, France, Allemagne, États-Unis…). L’existence de ce Fanjakana est notamment marquée par le contrôle du pouvoir par une oligarchie ploutocratique avec à sa tête le Premier ministre Rainiharo puis son fils Rainilaiarivony. Durant cette période, les relations au pouvoir sont déjà caractérisées par l’omniprésence d’un réseau de clientélisme où les lettrés et les fortunés occupent une place de choix. A partir du règne de Ranavalona Ière (1828-1861), deux grands groupes hova, les Tsimiamboholahy et les Tsimahafotsy, considérés comme des « faiseurs de rois », s’imposent au détriment des andriana. Leurs membres forment une oligarchie qui a la haute main sur le pouvoir central et sur l’armée2.

Au temps du Premier ministre Rainilaiarivony, cette oligarchie est essentiellement formée de manamboninahitra, les officiers de l’armée, qui ne sont que des exécutants aux ordres de Rainilaiarivony, quelles que soient leurs fonctions3.

Élites et pouvoir pendant la colonisation française

À la fin du XIXe siècle, l’avènement de la colonisation française et le changement de dirigeants n’ont pas modifié en profondeur la nature de la structure étatique. Au Fanjakana malagasy se substitue seulement le Fanjakana frantsay. Ce dernier était incarné par l’État colonial, mis en place par la France à Madagascar après l’adoption de la loi d’annexion du 6 août 1896. Dans cet État colonial, les dignitaires merina du XIXe siècle ou leurs descendants s’efforçaient toujours d’avoir une place au sein du pouvoir, en devenant notamment des collaborateurs ou auxiliaires des Français. C’était, par exemple, le cas de Rasanjy, ancien proche collaborateur de Rainilaiarivony, devenu gouverneur de l’Imerina au début de la colonisation.

Après la Seconde guerre mondiale, en plus des Merina, des élites des régions en dehors de l’Imerina intègrent aussi le cercle du pouvoir colonial. Les Malgaches, du moins les lettrés et les notables, sont associés dans le cadre de la décolonisation (de 1946 à 1960) à l’exercice du pouvoir. Pour favoriser l’augmentation en nombre des cadres malgaches au niveau de l’administration, les autorités coloniales françaises ont mis en place un système de recrutement basé sur des critères politiques. Des agents malgaches de l’administration coloniale ou des notables qui se distinguent par leur loyauté envers la France sont ainsi recrutés à titre politique pour exercer la fonction de gouverneur ou de chef de canton. Un certain nombre de fonctionnaires malgaches, non-Merina, bénéficie aussi de cette mesure car l’objectif des autorités coloniales est de pallier l’insuffisance en nombre des fonctionnaires non merina.

Ces fonctionnaires nommés à titre politique et leurs enfants vont constituer des « familles politiques » après 1960. La prise de responsabilité des Malgaches est effective à partir de 1956 avec la mise en œuvre de la politique de malgachisation des cadres. Avec l’application de la Loi-cadre du 23 juin 1956, la majorité des places disponibles au sein des cadres de l’État (66%) est réservé aux fonctionnaires autochtones4. À partir de 1956, à Madagascar, on assiste également à une « politisation des identités »5 pour l’exercice du pouvoir.

L’omniprésence des élites et familles politiques au sein du pouvoir après 1958

 En 1958, après 62 ans de colonisation française, intervient la mise en place de la République. Cela constitue l’aboutissement du processus de décolonisation entamé par la France pour ses colonies en Afrique noire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La République que certains appellent Fanjakana repoblikana succède ainsi à l’État colonial. Après l’adoption de la Constitution de la République malgache par l’Assemblée nationale constituante et législative le 28 avril 1959, Philibert Tsiranana, leader du Parti social-démocrate (PSD), et jusque-là président du Conseil de gouvernement, est élu président de la République par le Parlement le 1er mai 1959, avec 113 voix sur 114, pour un mandat de sept ans. Le gouvernement constitué le 14 mai 1959 illustre la place prépondérante du PSD dans le pays. Parmi ses six membres figurent des personnalités acquises à la cause du parti, comme Alfred Ramangasoavina, un ancien adversaire du parti, qui a la charge du ministère du Plan, et Albert Sylla, ancien cadre de l’Union des démocrates sociaux de Madagascar (UDSM), qui occupe la fonction de Vice-président du gouvernement chargé de l’Agriculture.

En juin et juillet 1959, le PSD parvient à contrôler toutes les institutions de la République avec la domination de ses éléments dans les bureaux de l’Assemblée nationale et du Sénat et dans les Conseils généraux de province, issus de la transformation des Assemblées provinciales. Pour l’Assemblée nationale, la présidence est assurée par Jules Ravony, un ancien dirigeant de l’UDSM qui est passé au PSD, tandis que pour le Sénat, elle est assurée par Gabriel Rajaonson, un ancien membre du parti d’opposition Antokon’ny Kongresin’ny Fahaleovantenan’i Madagasikara (AKFM, le parti du Congrès de l’indépendance de Madagascar) qui est passé au PSD. Lorsqu’il était au pouvoir, le PSD avait mis en place « une aristocratie à majorité côtière »6. Ceux qui occupent des postes de haute responsabilité dans le pays (ministres, directeurs, …) sont majoritairement recrutés parmi l’élite «côtière» et issus, pour la plupart, des rangs de l’ancien Parti des déshérités de Madagascar (PADESM). Des personnalités comme Philibert Tsiranana, André Resampa, Albert Sylla et Norbert Zafimahova exercent ainsi le pouvoir ensemble.

Le contrôle du pouvoir par les « côtiers » continue pendant la deuxième République. Le poste du président de la République est occupé par Didier Ratsiraka, issu du groupe des Betsimisaraka7, et dans les autres institutions de l’État (Conseil suprême de la révolution, gouvernement, Assemblée nationale populaire), les personnalités d’origine «côtière», composées de civils et de militaires, figurent également en nombre. Par la suite, les Merina ont contrôlé le sommet du pouvoir à partir de la fin de la troisième République. Néanmoins, que cela soit pendant la deuxième ou la troisième République, l’exercice du pouvoir reste toujours une affaire des « familles politiques ». Les descendants des détenteurs du pouvoir dans le royaume de Madagascar au XIXe siècle et les enfants des élites politiques malgaches de l’après-Seconde Guerre mondiale de tous bords exercent ensemble le pouvoir. Constitués d’hommes politiques et de techniciens, ils forment la classe politique qui dirige Madagascar depuis 19588.

Depuis l’indépendance, les « familles politiques », comme les Tsiranana, les Ratsiraka, les Sylla, les Zafimahova, et bien d’autres, incarnant les élites politiques de l’île, font un « verrouillage par le haut »9 du système politique, empêchant ainsi l’entrée ou l’intégration de nouveaux acteurs. Quelle que soit la République, on assiste toujours à une personnalisation du pouvoir par le président de la République. Ce dernier doit son accès à son poste grâce à l’aide ou à l’action des familles politiques, soucieuses de préserver leurs intérêts. Cet état de fait entretient toujours l’omniprésence d’un État clientéliste à Madagascar.

Références : 1. Hubert Deschamps, Histoire de Madagascar, Paris, Editions Berger-Levrault, 1972. 2. Guy Jacob, « L’armée et le pouvoir dans le Royaume de Madagascar au temps du Premier ministre Rainilaiarivony (1864-1895) », Omaly sy Anio, 33-36, 1991-1992, p. 381-402. 3. Manassé Esoavelomandroso, La province maritime orientale du « Royaume de Madagascar » à la fin du XIXe siècle (1882-1895), Antananarivo, Imprimerie FTM, 1979, 432p. 4. Emile Joseph Ramarosaona et Zaïveline Razafindrakotohasina Ramarosaona, Quatre années de « loi cadre ». L’aube de la souveraineté internationale 1956-1960, Antananarivo, Edition Tsipika, 2010, 83p. 5. Didier Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. Etat postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002), Paris, Editions Karthala, 2009, 575p 6. Didier Galibert, op. cit, 2009. 7. Cécile Lavrard-Meyer, Didier Ratsiraka. Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, Paris, Editions Karthala, 2015, 613p. 8. Manassé Esoavelomandroso, « Classe politique et sous-développement à Madagascar (1958-1993). Les mirages de la démocratie consensuelle », in Manassé Esoavelomandroso et Gaëtan Feltz, dir., Démocratie et développement : mirage ou espoir raisonnable ?, Paris, Editions Karthala, 1995, p. 341-352. Manassé Esoavelomandroso, « Classe politique et sous-développement à Madagascar (1958-1993). Les mirages de la démocratie consensuelle », in Manassé Esoavelomandroso et Gaëtan Feltz, dir., Démocratie et développement : mirage ou espoir raisonnable ?, Paris, Editions Karthala, 1995, p. 341-352.