Enthousiasme et détachement à Antananarivo à la proclamation de l’indépendance

Enthousiasme et détachement à Antananarivo à la proclamation de l’indépendance

Helihanta Rajaonarison, maîtresse de conférences à la Faculté des lettres et sciences humaines, Université d’Antananarivo, effectue un travail de mémoire en interrogeant les témoins de cette journée historique, à la manière d’un journaliste.

« Tous nos témoins s’accordent sur un point : le stade de Mahamasina n’avait jamais accueilli autant de monde que le 26 juin 1960, jour de proclamation de l’indépendance. La presse, elle aussi, l’affirme. “Des milliers de Tananariviens sont venus à Mahamasina pour écouter la déclaration officielle de l’indépendance de Madagascar.” Ou encore : “Plusieurs heures avant la cérémonie, des milliers de gens ont rejoint Mahamasina et les vallées environnantes”.

Certains Tananariviens ont assisté à la cérémonie, installés sur les hauteurs de la ville. Les femmes ont bien été associées à la célébration ; en témoigne le nombre impressionnant de parasols qui, déployés ou non, font partie, avec les lamba, de la panoplie de l’élégance. Le lamba, grande étole dans laquelle on se drape, est assimilé par le Malgache au vêtement et représente, symboliquement, la personne elle-même. Alors que depuis des décennies les hommes de la ville avaient abandonné le lamba, sans s’être donné le mot, ce jour-là, chacun chercha à donner une touche malgache à sa tenue, arborant ce signe d’une identité malgache. Le Maire de la ville, fervent défenseur de la cause de l’indépendance durant ses études en France au début des années 1950, en tant que militant de l’Association des étudiants d’origine malgache et, plus tard, à Madagascar, en tant que président de l’AKFM, marqua l’événement, se distinguant de la majorité des personnalités officielles. De leur côté, les artistes de la troupe d’Odeam Rakoto posèrent devant l’un des symboles de la souveraineté malgache du temps passé, ce palais que le général de Gaulle évoquait dans son discours. Tous ont revêtu leurs habits des grands jours.

C’est surtout après les discours officiels que la foule en liesse générale laissa éclater sa joie. Jean-Louis Rafidy, reporter de Radio Madagascar chargé de couvrir l’événement, se rappelle qu’un “moment de silence absolu suivit le discours du président Tsiranana” avant que n’éclate un tonnerre d’applaudissements. Il dit avoir alors ressenti, comme d’autres témoins, une vive émotion. À la sortie du stade, aux rires et à la joie vinrent s’ajouter cris, sifflements, klaxons : autant de manifestations d’enthousiasme selon le journal Gazety hehy du 1er juillet 1960.

Cette adhésion d’une partie probablement importante de la population tananarivienne, pourtant critique à l’égard de Tsiranana, est confirmée par le journal d’opposition, Imongo vaovao qui écrit : “Le public venu nombreux écouter le général de Gaulle en 1959 était composé essentiellement d’écoliers et d’habitants des périphéries de la capitale pour lesquels on avait spécialement affrété des moyens de transport et sur les visages desquels se lisaient contrariété et manque de joie.

Au contraire, la foule présente à la cérémonie du 26 juin 1960, est bien d’Antananarivo. On n’est pas allé la chercher à 100 km à la ronde ; elle est venue spontanément consciente de l’importance de l’événement. Et les visages irradiaient de joie.” Il faut ajouter que la célébration tombant quelques semaines après la moisson du riz, les paysans des environs, venus en ville effectuer leurs achats les plus importants de l’année, ont grossi le public des festivités.

Pourtant, la proclamation de l’indépendance s’est faite dans un climat ambigu au point que l’historienne Lucile Rabearimanana évoque “un accueil mitigé des Antananariviens” malgré la présence d’une foule nombreuse mais disparate et aux sentiments mêlés. De plus, une partie des habitants est restée à l’écart de la célébration. Il en est ainsi des opposants et des Malgaches ayant la citoyenneté française. Gaby Rabesahala se souvient être venu très tôt à Mahamasina en chef scout pour assurer le service d’ordre. Citoyen français, il dit avoir vécu l’événement avec quelque confusion et ajoute : “Ma seule motivation était que le mouvement scout malgache allait être cité dans le discours du Président parce que nous avions aidé les sinistrés des grandes inondations de 1959. Ce fut la seule chose qui occupait mon esprit et évidemment, je n’ai rien retenu des discours. D’ailleurs après le défilé, j’étais directement rentré à la maison où il n’y avait pas de fête et on ne parlait pas du tout de cette histoire d’indépendance.” Micheline Rasoamiaramanana, alors adolescente, dit avoir éprouvé un détachement par rapport à ce qui se passait : “De citoyenneté française, j’étais indifférente. Depuis chez nous (à Ambatonakanga), je voyais les gens descendre à Mahamasina mais cela ne me touchait pas.”

Des opposants au régime ont également pris une certaine distance par rapport à la célébration. Par exemple, le journal Basy Vava, quotidien proche de l’AKFM, n’évoque aucunement l’événement dans son numéro 816 du lendemain de la proclamation officielle de l’indépendance. Interrogée en 2010, Christiane Andriamirado, une proche d’un leader du “non” au référendum, se rappelle que chez elle personne ne s’était rendu à Mahamasina. De tels choix peuvent expliquer l’absence de photos privées car les habitants de la capitale connaissent la photographie depuis le XIXe siècle. En 1856, dignitaires et notables affluaient vers le Révérend William Ellis de la London Missionary Society, le premier photographe installé dans la capitale2. Plus tard durant la colonisation, des Malgaches ouvrirent des studios dont le succès durant l’entre-deux-guerres témoigne de l’engouement des citadins pour les portraits. Pour Gisèle Ravoniharoson, par exemple, qui a voté “non” au référendum, les photographies étaient d’abord réservées aux “grands événements familiaux ou religieux”. Mais elle ajoute une précieuse remarque : “En fait, c’était pour nous (ma famille et moi) un jour férié comme un autre mais avec les discours de Tsiranana en plus. Nous étions perplexes car c’est vrai que nous désirions l’indépendance mais pas comme “celle-là” [sic] !

L’idée de faire des photos ne nous a même pas effleuré l’esprit !” Pour sa part, Armand Randrianasolo, fils de photographe, ne se souvient pas avoir vu des gens venir au studio de son père se faire photographier, en ce jour historique. “Je me souviens juste d’une photo de nous enfants avec une de mes cousines que mon père a faite à la maison. On tenait chacun une lettre pour former ensemble le mot fahaleovantena (“indépendance”). Tout le monde dans la famille se rappelle de cette photo aujourd’hui introuvable”. La journée du 26 juin s’est estompée rapidement dans l’esprit des Malgaches de la capitale après l’annonce par Tsiranana du retour des anciens députés Ravoahangy, Raseta et Rabemananjara, prévu pour le 20 juillet. D’ailleurs, le président en escomptait bien un profit sur le plan politique. »

Helihanta Rajaonarison