Identités et histoires, construction identitaire nationale dans le champ de conflit de l’ethnicité merina et «côtière»

Identités et histoires, construction identitaire nationale dans le champ de conflit de l’ethnicité merina et «côtière»

Durant les 60 années d’indépendance, on constate à Madagascar une concurrence permanente entre l’identité nationale et les identités « ethniques », ethno-régionales ou ethno-provinciales. L’opposition Merina-« Côtier » définit largement l’imaginaire de beaucoup de Malgaches. Les identités se basant sur l’ethnicité merina et l’ethnicité « côtière » rapidement renforcées au temps de la colonisation constituent un facteur qui ne favorise pas la construction de nouvelles identités communes et nationales.

Les expansions de la monarchie merina et les traces laissées dans la conscience et l’imaginaire collectif des autres royaumes et tribus qui y ont fait résistance – ou lui étaient soumis à l’époque – constituent la base historique ainsi que l’engrais qui contribue à la fertilisation des stéréotypes liés à la construction de l’ethnicité voulue.

Base historique de la catégorisation merina-« côtier »

Dans le cadre de cette construction, les perceptions des groupes devant être mises en situation de confrontation ont été catégorisées suivant des critères choisis le long des champs de conflits entre les deux groupes à créer, en l’occurrence les Merina et l’autre groupe étiqueté « Côtier ». L’identité ethnique et ethno-régionale « côtière » s’est ainsi constituée dans l’imaginaire des Malgaches. Elle existe par opposition à l’ethnicité merina et inversement. Des résultats de brainstorming réalisés dans le cadre de nombreux séminaires de formation en leadership de jeunes leaders malgaches, femmes et hommes, issus de différents domaines professionnels, de différentes religions et régions de Madagascar font apparaître que ces critères comprennent un énorme champ de croyances, en l’occurrence l’origine (familiale, clanique, ethnique), la race (asiatique, africaine), la zone de peuplement (hautes-terres, côtes, provinces, Antananarivo), la couleur de la peau (noir, blanc), la nature des cheveux (ngita, malama), la religion (protestante, catholique), la langue (malagasy ofisialy, fitenim-paritra, la position vis-à-vis de la France (francophile, nationaliste/anti-français), les performances intellectuelles (naïf, intelligent), les traits de personnalité (arrogant, ouvert, direct, hypocrite), les comportements (lent, habile), les rapports de pouvoirs socio-politique et économique (majoritaire, minoritaire, privilégié, parasite, exploité, déshérité).

En réalité, il existe d’autres Malgaches qui objectivement n’appartiennent pas à ces deux groupes. Beaucoup des critères de catégorisation cités ci-dessus se répartissent de manière transversale sur l’ensemble de la population malgache. La bipolarisation des Malgaches en Merina et « Côtiers » augmente le potentiel de conflit entre Merina et « Côtiers » et l’efficacité de la stratégie de monter la majorité constituée par les « Côtiers » contre la minorité merina et inversement. Cette bipolarisation a été renforcée par la mise en place du système des six provinces et la création des partis Partis des déshérités de Madagascar (Padesm) et Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), ainsi que par la mise en place de l’administration coloniale sur la base des élites, d’abord issues du royaume merina et seulement plus tard issues des autres royautés et tribus malgaches. Ceci a dans une certaine mesure « institutionnalisé » l’ethnicité ethno-provinciale de manière durable.

L’ethnicité entrave la résolution définitive de problèmes fondamentaux

Dans leur imaginaire, les Malgaches croient être divisés en Merina et « Côtiers » suivant les critères et stéréotypes cités ci-dessus. Celui ou celle qui se sent victime d’une catégorisation réagit par la catégorisation de l’autre. Ainsi, tout le monde catégorise, est catégorisé et se positionne en victime ou agresseur, ami ou ennemi, loyal ou traître.

Selon Denis Alexandre Lahiniriko, historien du politique à l’université d’Antananarivo, « l’acceptation de l’ancrage de l’opposition Merina-“Côtiers” dans l’imaginaire des Malgaches et l’intériorisation relativement rapide par l’ensemble des Malgaches de la catégorisation en Merina et “Côtiers” s’expliquent en partie par l’unanimisme malgache constaté dans certaines périodes de l’histoire ».

Le mécanisme de fonctionnement de la politisation des ethnicités merina et « côtière » est très simple et à la portée de tout le monde : transposer son problème ou un événement, même anodin, sur le plan d’une opposition ethnique Merina-« Côtiers » afin d’en créer un prétendu conflit ethnique ou ethno-provincial et en profiter pour atteindre son objectif ou accéder à des intérêts auxquels on pense ne pouvoir accéder autrement. Politiser l’ethnicité merina ou « côtière » se fait à moindre coût et s’avère efficace et efficient.

L’ethnicité, constitutionnellement et juridiquement insaisissable et incontrôlable, va à l’encontre des valeurs républicaines, de l’État de droit et des principes de la gouvernance démocratique. Mettant celui qui la politise au-dessus des lois et des règles, elle promeut le népotisme, le clientélisme ethno-politique, le système de patronage, le raiamandrenisme et l’instrumentalisation du fihavanana. Elle permet le chantage politique, favorise la corruption et l’impunité. Elle rend les institutions fragiles. La politisation de l’ethnicité entrave la résolution définitive des grands problèmes de la société. Dans le cadre de cette politisation, ces derniers sont constamment transposés dans des champs de conflits ethniques, ethno-provinciaux ou ethno-raciaux et n’y trouvent aucune solution mais augmentent par contre le potentiel de conflit en général.

Stéréotypes et politisation de l’ethnicité chez les élites politiques

Grâce à la bipolarisation Merina-« Côtiers », tout évènement socio-politique appelle un contre-évènement. À un 13 Mai 1972 à Antananarivo, perçu comme la province ou la capitale des Merina, suivent des contre-manifestations dans des villes perçues comme étant des villes des « Côtiers » comme Toamasina (perçu comme capitale des Betsimisaraka), Antsiranana (perçu comme capitale des Antankarana) ou Mahajanga (perçu comme capitale des Sakalava). Des Merina se laissent facilement mobiliser contre un mouvement dirigé par un leader « côtier », comme en 1991 contre le régime de l’amiral Didier Ratsiraka (catégorisé en tant que « Côtier » betsimisaraka et se catégorisant lui-même en tant que « petit Côtier ». Mobiliser des « Côtiers » contre un mouvement dirigé par un leader merina se fait facilement et rapidement, comme en 2002 contre Marc Ravalomanana qui parlait de hazalambo et de « pacification ».

Jeannot Rasoloarison, docteur en histoire et professeur à l’université d’Antananarivo, nous livre une explication pour ces comportements. « La revitalisation et les références aux concepts et éléments identitaires du passé dans le cadre d’aujourd’hui, appelé “anachronisme historique” revitalisent les mémoires collectives et (nous) replacent (les acteurs) dans l’ancien contexte au sein duquel ces concepts ont été créés et imposés/utilisés même si c’est peut-être pour d’autres objectifs. Ceci rend la mobilisation et l’instrumentalisation de l’ethnicité plus facile », soutient-il.

Les élites (politiques) malgaches des républiques successives relancent dans le cadre de leurs stratégies de pouvoir des anciens concepts issus et utilisés dans des anciennes périodes de l’histoire, et, ce faisant, elles donnent aux jeunes Malgaches la perception de vouloir retenir la population ou tout particulièrement retenir les jeunes générations dans des histoires ambigües et pleines de ressentiments vécues dans le passé. Salvina Rakotovao, past vice-présidente du Club entrepreneurs étudiants du Rendez-vous des entrepreneurs (Ceere), confirme : « ceci nous fait penser, nous, jeunes, que nos élites politiques ne veulent pas du tout qu’on sorte de ces contextes et références difficiles et figés dans le passé, elles ne veulent pas que de nouvelles identités se construisent, que le pays avance et se transforme. Elles ne cessent de jongler avec des stéréotypies verbales telles que “Côtier”, “Côtiers vs. Merina”, ambany tanàna, hazalambo, “État-nation merina”, “pacification”, “provinces”, “gouverneur”, “cause côtière”, Feon’ny Merina. Un président-candidat utilise une chanson bourrée de stéréotypes ethno-racistes tels que “aiza daholo ry mainty, aiza daholo ry white, aiza daholo ry manga, na haute ville na bakarta” afin de se faire élire ».

Dans leurs pratiques politiques, des porteurs de nos républiques sont à la tête ou membres d’associations d’originaires, d’associations ethno-provinciales et d’associations de descendants d’anciennes royautés malgaches. Allant plus loin que le général Gallieni, ils appellent à la sécession, à l’établissement d’un « territoire libéré », à la mise en place de structures à caractère ethno-racial (« État-nation merina », « États fédérés provinciaux », monarchie merina) et au déplacement de la capitale de Madagascar. Ils vont jusqu’à faire des menaces de guerre civile et de adim-poko. Ils favorisent le népotisme, le clientélisme et le système de patronage en instrumentalisant l’ethnicité merina ou « côtière ».

« Malgré leurs stéréotypies verbales et pratiques politiques malsaines, je trouve honteux aux yeux des jeunes générations de ce pays de voir des élus nationaux et des chefs politiques se présenter comme un messie sauveur de l’unité nationale, raiamandreny du firenena malagasy ou raiamandreny ethno-provincial, déclarant la lutte contre la corruption et l’impunité, postulant la bonne gouvernance, l’État de droit et la consolidation de l’unité nationale, appelant au “jugement de l’histoire” et à une réconciliation nationale, plaidant pour la “vérité et sainteté”, pour le respect des valeurs républicaines et des soatoavina malagasy, du fitiavan-tanindrazana et du hasin’ny tanindrazana», réplique Hemerson Andrianetrazafy d’un ton ferme et grave.

Stéréotypie et catégorisation chez les jeunes malgaches : pourquoi et comment ?

L’opposition imaginaire « Merina-Côtier » pénètre aussi les différentes couches de la population, en l’occurrence les jeunes générations. « On peut dire que la plupart des jeunes Malgaches de mon âge fonctionnent aux stéréotypes, comme à peu près tout le monde d’ailleurs. On nous a sûrement éduqués dans ce sens, ou bien personne ne nous a rien raconté là-dessus de manière à ce que nous en prenons conscience, ni dans nos familles ni à l’école ni à l’église ni dans notre milieu professionnel », répond Govina Damy, journaliste freelance, polyglotte, jeune tandroy, présidente fondatrice de l’Association Gasiko.

Est-ce parce que les jeunes ne connaissent pas l’histoire ou ne veulent rien savoir de leurs histoires parce qu’ils n’étaient pas encore là ? « C’est possible que nous ne connaissons pas l’histoire de notre pays. D’ailleurs, de nombreux domaines de notre histoire sont laissés dans l’ombre, ne sont traités ni à l’école ni dans les universités ni lors des débats publics ni dans les médias ni dans les discours politiques ou prononcés lors des événements commémoratifs », répond Ludonie Velotrasina, jeune enseignante à l’université d’Antananarivo et doctorante en philosophie de l’art. Des jeunes Malgaches engagés socio-politiquement admettent que la catégorisation en Merina et « Côtiers » ne tient plus la route et est dépassée par la réalité des choses à Madagascar. Nombreux d’entre eux restent toutefois figés dans des histoires ambigües du passé de leurs parents sans vouloir chercher à les clarifier. « Il appartient en premier lieu à nous jeunes de prendre conscience des enjeux, de l’importance de la construction de nouvelles identités nationales parce que l’avenir nous appartient, parce que nous voulons construire l’avenir. Notre génération ne faisait pas partie des acteurs de l’histoire, nous n’étions ni agresseurs, ni victimes, ni collaborateurs, ni traîtres », soutient Ludonie Velotrasina. Hoby Rainilaiarivony, jeune syndicaliste et activiste dans le domaine de la formation en entreprise renchérit, non sans une certaine émotion : « Les enfants de ceux qui dans l’histoire se sentaient victimes ou vaincus, comme les enfants de ceux qui dans l’histoire étaient perçus comme agresseurs, traîtres, collaborateurs ou vainqueurs peuvent souffrir des perceptions ou des souvenirs supposés ou réels liés aux histoires de leurs parents ou grands-parents victimes ou oppresseurs. Dans les deux cas, les descendants ne sont responsables ni des actes ni de la culpabilité de leurs parents. Notre unique responsabilité consiste à être conscient des responsabilités et des actes manqués de nos parents, à ne plus tomber dans les moules des stéréotypes à la manière du passé et à agir de telle sorte que de telles histoires n’arrivent plus jamais ».

La croyance à l’imaginaire « Côtier » par opposition à l’ethnicité merina et la croyance à l’identité merina par opposition à l’unité imaginaire « Côtier » ne se basent plus exclusivement sur des ressentiments par rapport à des faits ou perceptions historiques vécus par les parents ou les aïeux. Les inégalités régionales et sociales flagrantes et croissantes depuis les temps des royautés et des tribus, de la colonisation et des républiques sont venues renforcer de manière objective ces croyances. Ceci contribue à la justification et à la persistance de ces croyances.

Mialisoa Razanarivony, magistrate et directeur dans un ministère nous partage ses perceptions concernant ce point : « Se basant sur les histoires anciennes et les vécus des inégalités régionales et sociales d’aujourd’hui, des jeunes se mettent à suivre les chemins tracés par les anciens politiciens de la république : relancer les “États fédérés ethno-provinciaux”. Les uns se disent vouloir se libérer de la domination perçue des autres et disposer de l’utilisation des richesses de leurs provinces, les autres se disent ne plus vouloir jouer le rôle de bouc émissaire et supporter les perceptions de menaces et de campagnes de peurs à leur encontre ». Sans juger de leur volonté réelle ou non de faire avancer le pays, beaucoup de ces jeunes veulent profiter des intérêts auxquels ils ne peuvent accéder autrement que par la porte de la politisation de l’ethnicité, ils se laissent recruter par les systèmes de clientélisme et de patronage offerts par les raiamandreny ethno-provinciaux merina et « côtiers ».

Rejet de la catégorisation chez les jeunes malgaches

Il est vrai que les stéréotypes incitent les jeunes à porter jugement facilement et rapidement. Ils induisent aussi souvent en erreur les perceptions et jugements des jeunes gens. Toutefois, nombreux sont les jeunes Malgaches qui ne carburent pas aux stéréotypes « Merina-Côtier ». Nombreux sont ceux qui, informés et avertis, ont pris conscience et ont changé de position ou de comportement. « J’avais l’opportunité d’en discuter assez profondément et longuement avec des co-apprenants, des historiens et des formateurs lors de ma formation au sein du YLTP de la FES. Je suis Malgache avant d’être Tandroy, et le fait d’être Tandroy fait de moi une Malgache brandissant son identité. Ainsi, je suis plus nationale que ethnique car je ne fonctionne pas ethno-racialement… Actuellement, j’ai fondé une association au sein de laquelle, je milite pour la construction de nouvelles identités saines, nationales et bien ancrées dans notre histoire et dans notre langue, le malagasy sous toutes ses variantes régionales, rurales et urbaines », nous confie avec fierté et assurance Govina Damy.

« Lors de ma candidature au YLTP, ma famille m’a déconseillée d’aller à l’interview dans la capitale à Antananarivo. Parce que j’ai vraiment insisté pour tenter ma chance, ma mère m’a conseillée de ne pas y aller avec les cheveux tressés mais de les lisser ; mais je lui ai dit que je garde mes cheveux tressés puisque cela représente mon identité. Dès que j’ai vu la tête de la personne qui m’a invitée à entrer dans la salle où se tenait l’interview, je me suis que j’aurais dû écouter ma famille. Moi, qui en ce moment-là me sentait la “petite Côtière aux cheveux tressés” au pays des Merina, je me disais qu’“ils” allaient me mépriser et me sacrifier. Mais une semaine plus tard, j’ai été informée par la personne qui m’a accueillie à la porte de la salle d’interview que j’ai été reçue pour le YLTP », témoigne Floriane Loris Razafiarinivo, jeune infirmière originaire de la région Analanjirofo travaillant en tant que responsable régionale de la Santé de la reproduction à Fenoarivo Atsinanana, heureuse et pleine d’émotions positives. « J’ai beaucoup appris de cette expérience. Je suis malgache avant d’être betsimisaraka », ajoute-elle.

L’appartenance ethno-régionale multiple et le lien de mariage exogamique réduisent les loyautés à l’ethnicité « Merina-Côtier ». L’identité nationale prime alors sur les identités ethniques, ethno-régionales ou ethno-provinciales. « J’ai un père tandroy, ma mère est betsileo, mes enfants sont merina, j’ai grandi dans la région bara. Je parle les langues betsileo, vezo, merina et antaisaka, j’apprends maintenant le tsimihety. Je suis “national et multiethnique”, je ne peux être que malgache avant d’être ceci ou cela », confirme, non sans fierté, Fanahimanana Tiaray, Magistrat financier et Directeur général de la Communication. Des jeunes Malgaches rejettent tout simplement l’opposition Merina-« Côtiers » et sa politisation, pour différentes raisons. Jean Arnaud Baraka, magistrat, Saintmarien comme il est, explique sa position et conviction : « Je ne m’identifie pas du tout avec l’appellation “Côtier”. Ça me révolte qu’on veuille me catégoriser, catégoriser toute une population sur la base de critères ethno-raciaux et l’étiqueter en tant que “Côtier”.

Dans la logique de l’opposition Merina-“Côtier”, si je me définis en tant que “Côtier”, je définis “l’autre » comme Merina ; alors qu’à Madagascar, il existe en dehors des Merina et des“Côtiers” (qui ont accepté d’être catégorisés comme tels) d’autres olombelona qui ne veulent pas du tout catégoriser les autres et se catégoriser. Malgré nos ressemblances, je pense qu’il est enrichissant en termes identitaires et de développement de respecter et d’entretenir nos différences et nos diversités. Personnellement, je pense que ce sont surtout les jeunes qui ne connaissent ou ne veulent pas connaître notre histoire et nos histoires qui tombent dans de tels pièges de catégorisation », réagit Michael Randriamaniraka, anthropologue, yltpien.

Laissons l’histoire nous parler, anciens ou jeunes !

Combien de fois nous, Malgaches, dirigeants et gouvernés, nous jurons-nous par l’histoire (ny tantara no hitsara) afin de nous justifier et de justifier nos choix et décisions ? Soixante ans après l’indépendance, écoutons notre histoire nous juger : Vous Malgaches catégorisés « côtiers » et merina, vous n’avez pas fait la guerre entre vous ni avec les autres Malgaches, vous êtes pourtant tous dans la mer des stéréotypes jusqu’au cou. Vous êtes encore loin d’une prise de conscience collective par rapport à vos identités, vous tournez en rond dans le champ des loyautés merina et « côtière ». Vous ne trouvez pas la sortie vers l’autoroute des identités nationales. Vous les jeunes générations, vous n’avez aucun repère, vous ne vous connaissez pas, vous ne connaissez pas l’histoire. Arriveriez-vous à consolider votre nation ?

Accompagner les jeunes dans leur quête identitaire

Au début de la colonisation, le Malgache, indépendamment de son identité ethno-régionale, perçoit le Français comme « l’autre ». Durant les républiques, lorsque le colonisateur est parti et le colonisé n’existait plus, la conscience nationale développée dès les premières luttes anticoloniales ne s’est ni renforcée, ni généralisée. Bien au contraire, chez le Malgache catégorisé par l’opposition Merina-« Côtier », le Merina ou le « Côtier » prend la place de « l’autre ». Comment expliquer ou faire croire aux jeunes qu’ils peuvent changer tels comportements et se construire de nouvelles identités ?

Ici interviennent les historiens qui peuvent faire dire à l’histoire ce qu’elle a à dire. Les éducateurs, les enseignants et les médias doivent transférer et/ou enseigner ce que dit l’histoire aux jeunes dans une perspective nationale. Ils doivent confronter les jeunes avec le fait précolonial, colonial et postcolonial en rapport avec les questions identitaires, en particulier celles liées à l’opposition Merina-« Côtier », aux catégorisations ethniques, ethno-provinciales et ethno-raciales du Malgache ainsi qu’avec les questions relatives à la transformation des représentations des histoires et identités en nouvelles croyances et en nouvel imaginaire collectif des Malgaches. L’objectif étant d’accompagner les jeunes dans leur quête de nouvelles identités nationales. Mais transférer et/ou enseigner l’histoire aux jeunes devrait aussi s’orienter à une perspective mondiale, incluant les relations avec la France en tant que principale source du renforcement et de la politisation de l’opposition Merina-« Côtier ». La France sera-t-elle prête à couper définitivement ses rapports coloniaux avec Madagascar ?

60 ans après la fin officielle de la colonisation, est-ce que mettre fin définitivement à la colonisation que l’actuel président français décrit comme « un crime contre l’humanité » doit en 2020 encore faire l’objet de négociation ? Est-ce que la restitution de ce que la France nous a pris (ou volé) durant la colonisation, par exemple en termes artistiques (œuvres d’art) et territoriales (Îles Éparses), donc identitaires, constitue-t-elle un objet de négociation d’une coopération bilatérale ? Est-ce que la définition (officielle) actuelle de notre identité par rapport à la France nous permet-elle de vraiment être un pays indépendant et souverain ?

La clarification de ces questions aiderait les jeunes Malgaches à se (re)positionner ou à clarifier leur question identitaire par rapport à l’histoire vécue avec la France et à l’histoire future à construire avec la France d’aujourd’hui et de demain dans le cadre de la mondialisation.

Déconstruire les catégorisations, changer les perceptions des jeunes

Si le concept d’effets structurants des infrastructures et des nouvelles technologies vise la réduction des inégalités sociales et régionales, alors il peut impacter sur la déconstruction de la catégorisation et de l’opposition Merina-« Côtier » établi au sein des républiques pendant maintenant 60 ans. Toutefois, il est nécessaire d’expliquer aux jeunes qu’il est possible pour nous de réduire ces inégalités, que nous allons les réduire, et ancrer cette volonté de réduction dans les politiques publiques, afin de pouvoir changer leurs perceptions. Cette démarche concerne aussi d’autres domaines de problèmes perçus comme fondamentaux.

La décentralisation perçue par beaucoup comme non effective constitue un argument objectif pour la loyauté des jeunes à l’opposition Merina-« Côtier », pour leur facile mobilisation politique et pour leur intégration dans les réseaux de clientélisme à travers leurs loyautés ethnique, ethno-provinciale, ethno-raciale par les raiamandreny et chefs politiques. La catégorisation Merina-« Côtier » ne nous permet pas jusqu’ici de choisir, de mettre en place et de faire fonctionner de manière effective et durable les structures politiques et administratives appropriées et surtout acceptées par les Merina et les « Côtiers » stéréotypés et catégorisés. Par contre, la décentralisation devient un champ de politisation de l’ethnicité par excellence à Madagascar. Et 60 ans après l’indépendance, nous sommes encore là : les uns veulent la « décentralisation effective », une « décentralisation puis plus tard un fédéralisme » ; les autres des États fédérés et des États-nations, des monarchies constitutionnelles, une monarchie dirigée par un roi (merina ?), des provinces autonomes etc. La fédéralisation se fait sur la base de visions et valeurs communes comme solidarité, liberté, égalité, équité, justice et vouloir vivre ensemble.

En Suisse, au Brésil et en Allemagne (après sa réunification), des entités politiques se sont unies et se sont fédérées afin de mettre ensemble leurs forces face aux enjeux de la globalisation, l’État fédéral constitue dans ces pays une émanation de l’unité des entités politiques qui les avaient composées. Pour le cas de Madagascar, créer des « États fédérés » ou des « États-nations » à base ethnique ou ethno-provinciale équivaut à déclencher un mouvement centrifuge tendant à diviser a posteriori un État d’abord unitaire. Des structures politiques et administratives conçues et créées dans le cadre de débats dominés par les conflits entre l’ethnicité merina ou « côtière » ne pourraient que produire des structures fonctionnant sur la base de l’opposition Merina-« Côtier » et ne peuvent que reproduire les mêmes résultats des dernières 60 années.

Du malagasy au malagasy iombonona

La langue malagasy constitue un élément fondamental et un des piliers sinon le pivot de la construction identitaire du Malgache et de la nation malgache. La langue malgache est certes unique du point de vue linguistique. Mais l’existence de ses variantes régionales ne facilite pas sa consécration en tant que langue codifiée officielle et nationale. «Depuis la codification de différentes variantes régionales de la langue malagasy à travers le sorabe, puis en alphabet latin et à travers la traduction de la bible, beaucoup d’efforts ont été réalisés pour la promotion de la langue malgache», constate Ludonie Velotrasina. Les travaux de codification commencés durant la première république ont été renforcés après 1972. En 1975, le boky mena du président Didier Ratsiraka postule la création du malagasy iombonona (Malgache commun) à partir des différentes variantes régionales y compris celle qu’on qualifie de malagasy ofisialy.

Pour ce faire, le malagasy ofisialy devrait passer un processus (de longue haleine) de standardisation concernant l’orthographe, le vocabulaire, la grammaire, la cohésion entre le parler et l’écrit, et le contexte d’utilisation. Aujourd’hui, l’essentiel pour Madagascar n’est pas d’ordre technique ou financier mais plutôt le côté visionnaire de la démarche : le malagasy iombonana sera et sera alors considéré comme une langue pluricentrique ayant plusieurs normes régionales et nationales, qui de manière générale ne diffèrent plus sur la base de catégories ethniques ou ethno-provinciales. Cette vision permettra aux jeunes et aux futures générations d’avoir une perspective par rapport à la question identitaire linguistique, de croire à un malagasy iombonana et de rejeter des stéréotypies liées à l’opposition Merina-Côtier en tant que blocage à ce processus.

Le malagasy iombonana promeut des identités au pluriel qui permettraient aux jeunes malgaches de rapidement basculer entre les différentes variantes de la langue malgache, donc entre les différentes identités partiellement liées avec ces dernières, selon la situation dans laquelle ils se trouvent. Il deviendra la langue maternelle de tous les Malgaches sans que les variantes du malagasy n’aient aucunement à disparaître. L’association des Malgaches et des langues de toutes les régions de l’île à ce processus de standardisation est décisive pour la réussite ou l’échec de ce processus qui ne se décrètera pas. Mais est-ce que nous tenons encore à la vision du malagasy iombonana? Sinon quelle est la vision actuelle?

Revoir le contenu des programmes scolaires par rapport au facteur ethnicité

Un autre domaine fondamental constitue le système éducatif et de l’enseignement qui est dans l’ensemble caractérisé par une incapacité de répondre aux défis auxquels font face les jeunes malgaches sur le plan identitaire. Il est difficile et presque impossible de changer les perceptions des parents et des anciens déjà ethniquement catégorisés par rapport à leurs loyautés ethniques et ethno-raciales. Par contre, il est recommandé de revoir le contenu des programmes scolaires et les outils pédagogiques par rapport aux valeurs républicaines et au facteur ethnicité en particulier. Par rapport aux inégalités régionales, il est nécessaire d’expliquer et de rattraper le retard des régions autres que Analamanga, Vakinankaratra et Haute-Matsiatra qui ont profité de l’enseignement introduit par les missionnaires du LMS bien avant la colonisation.

Afin que les jeunes dans les collèges et lycées puissent dès leur jeune âge renforcer leur instruction civique et en histoire, s’armer et s’outiller face aux stéréotypies, à l’ethnicité et à leur politisation, une formation au politique (et non politique) s’avère nécessaire. La formation au politique favorise la promotion du civisme social et politique, de la participation politique et la construction de nouvelles identités citoyennes, nationales. Face aux défis de l’émergence, l’éducation civique ne suffirait pas. L’éducation et les formations amèneront les jeunes (citoyens) à respecter les valeurs républicaines, à lier leur identité et l’identité nationale à des valeurs libérées de l’exclusion, de la discrimination, et promouvant l’ascension sociale dans une solidarité ancrée dans la liberté et la justice pour tous.

Madagascar et tous les Malgaches comme source de légitimation

Soixante ans après notre indépendance, nous pouvons concevoir et réaliser notre culture selon nos volon-tany (les couleurs de nos terres) et les aspirations exprimées dans toutes nos régions, et y ancrer la construction identitaire de notre nation toute entière. Nous pouvons légitimer nos visions, nos politiques publiques et nos décisions par rapport à la nation entière, et non plus par rapport aux Merina ni aux « Côtiers », ni à la France ni à la communauté internationale. Ainsi, les Malgaches d’aujourd’hui s’identifieront avec leur pays, avec l’actuel État-nation. Les jeunes accepteront de jouer leur rôle pour changer la réalité, transformer les tanin-drazana (terres des ancêtres) et le tanindrazana (patrie) en un taninjanaka émergeant, prêt à accueillir les générations futures.

Sources : Alain Djacoba Tehindrazanarivelo, Zafera Antoine Rabesa, Jean Robert Gara, Ferdinand Velomita, Max Ramaroasy, Madagascar : Quelles vérités sur nos échecs et quels défis pour notre avenir ?, Afrique Express, juin 2005; Aldo Dam, la passion de l’indépendance: choix de textes, L’Age d’hommes, Lausanne, 1980 ; Charte de la révolution socialiste malagasy tous azimuts, Tananarive, août 1975 ; Eric Revel, Madagascar l’île rouge. Les remords d’un président déchu Didier Ratsiraka 1976-1993, Balland, Paris, 1994 ; Françoise Raison-Jourde et Gérard Roy, Paysans, intellectuels et populisme à Madagascar, De Monja Jaona à Ratsimandrava, Karthala, Paris, 2010 ; Françoise Raison-Jourde, Solofo Randrianja, La Nation malgache au défi de l’ethnicité, Karthala, 2002 ; Janine Ramamonjisoa, L’ethnicisation des rapports sociaux à Madagascar, L’Express de Madagascar, mars 2005 ; Jean-Aimé A. Raveloson, Demokratisierung und Perspektiven der bäuerlichen Partizipation in Madagaskar, Bonner Studien zur Wirtschaftssoziologie, Bd. 16, Wehle, Witterschlick/Bonn, 2000 ; Muhr, Rudolf (Hrsg.), Standardvariationen und Sprachideologien in verschiedenen Sprachkulturen der Welt, Frankfurt am Main, Wien (u.a.), Peter Lang 2005 ; Rainer Tetzlaff, Politisierte Ethnizität: eine unterschätzte Realität im nachkolonialen Afrika, In: Africa Spectrum, Hamburg, Vol. 26, No. 1 (1991), pp. 5-28