Le genre dans Madagascar d’aujourd’hui et dans l’avenir

Le genre dans Madagascar d’aujourd’hui et dans l’avenir

Le regard que l’auteure porte sur la thématique du genre est celui d’une militante engagée dans le mouvement féministe de lutte pour les droits des femmes depuis plus de deux décennies. Elle rejette d’emblée la conception du genre en tant que concept purement technique et dépourvu de tout contenu.

J’appartiens au mouvement féministe des pays du Tiers Monde qui a critiqué depuis les années 1980 les effets des politiques et des programmes de développement sur les femmes de ces pays. Ce mouvement a réclamé depuis l’accession des pays africains, comme Madagascar, à l’indépendance que les voix des femmes soient entendues dans le cadre du processus de définition du développement et des choix politiques.

Ceci exige au préalable le démantèlement des structures patriarcales de la subordination des femmes, la reconnaissance du rôle central du travail des femmes dans les processus de reproduction sociale et de développement, ainsi que la libération de la domination coloniale et néo-coloniale, et l’autonomie nationale, tout au moins en matière de besoins de base tels que l’alimentation, les sources d’énergie, l’éducation, la santé et l’approvisionnement en eau (Dawn, 1987)1 .

Prédominance des normes et des structures patriarcales

La plupart des analyses de la place des femmes dans les affaires nationales après l’indépendance2 déplorent leur faible représentation dans les institutions et les instances de prise de décision politique, laquelle est sans commune mesure avec leur forte participation dans les mouvements populaires qui ont porté au pouvoir les régimes qui se sont succédé à Madagascar depuis l’indépendance. Une faible représentation politique des femmes témoigne habituellement d’inégalités et de problèmes plus profonds qui dépassent la simple discrimination sexiste, et touchent la culture et les institutions politiques en général.

En particulier, l’égalité entre les hommes et les femmes représente une mise à l’épreuve décisive de l’engagement démocratique. La gouvernance démocratique ne peut se réaliser pleinement sans la participation et l’inclusion totale des femmes. La nature et la mesure de la participation politique des femmes, en tant que citoyennes, électrices, militantes, fonctionnaires et élues, révèlent clairement la force des institutions démocratiques d’un pays.

Afin de comprendre les causes de la faible participation politique des femmes, il importe de commencer par se poser la question de l’application du concept de genre dans le contexte spécifique de Madagascar et des effets de son intégration dans les cadres légal et institutionnel ainsi que dans les politiques et programmes de développement sur le statut de la majorité des femmes malgaches.

Le contexte spécifique de Madagascar se distingue tout d’abord par la prédominance des normes et des structures patriarcales dans la société. Cependant, « la promotion du genre en politique est nécessairement associée à la démocratie participative. Pour que les femmes ne soient plus exclues en politique, il faut déconstruire les normes sociales inégalitaires. La société malgache, fortement hiérarchisée, doit ainsi s’ajuster avec les principes démocratiques. L’égalité démocratique s’inscrit dans un processus dynamique vers l’octroi d’une plus grande liberté aux femmes (…) La politique demeure encore un espace inégalitaire. » (Andriamahefa 2017:3).

Bénéficiaires passives

La prédominance du système patriarcal qui perdure jusqu’à nos jours est confortée par le fait qu’au niveau des représentations symboliques qui prévalent dans la société malgache, « le fait que cinq femmes ont régné à Madagascar au XIXe siècle est souvent mentionné pour nier la pertinence de la lutte pour l’égalité de genre » (Rabenoro 2012 :75), d’où la conviction très répandue qu’il n’y a pas de problèmes d’inégalités de genre et d’accès au pouvoir entre les femmes et les hommes dans le pays.

D’une manière générale, l’application du concept de genre à Madagascar n’a pas amélioré la situation des femmes, que cela soit sur le plan politique, économique ou social, car elle n’a pas permis les changements nécessaires pour mettre fin aux inégalités structurelles de genre inhérentes au système patriarcal. Paradoxalement, cette situation a plutôt abouti à faire des femmes les gardiennes de facto du système patriarcal.

L’approche genre adoptée à Madagascar a consisté essentiellement à intégrer les femmes dans les processus de développement en les traitant comme des bénéficiaires passives des programmes et politiques y afférents, sans traiter les causes profondes des inégalités de genre. Ainsi, cette approche a extirpé du concept de genre le contenu politique qui est lié à l’essence même de sa définition, à savoir les rapports sociaux entre les hommes et les femmes qui sont fondamentalement des rapports de pouvoir.

La faible participation politique des femmes est aussi due à une approche genre qui n’a pas cherché à promouvoir la création d’un mouvement de femmes avec la masse critique suffisante pour impulser les changements nécessaires à l’amélioration du statut et des conditions de vie de la grande majorité des femmes malgaches. De ce fait, elle s’est résumée à une approche élitiste qui a concerné une minorité de femmes du milieu urbain aisé et proche de la classe politique et qui a marginalisé la grande masse des femmes qui vivent en milieu rural, sans accès aux ressources nécessaires à un engagement en politique et loin des cercles du pouvoir politique.

Changements systémiques

Après 60 ans d’indépendance et en vue des 60 ans à venir, la question centrale à poser est celle de savoir si l’intégration du genre dans les cadres légal et institutionnel ainsi que dans les politiques et programmes de développement, telle qu’elle a été effectuée à Madagascar au cours des dernières décennies, a réellement changé le statut et la vie de la grande majorité des femmes malgaches.

 Une réponse exhaustive à cette question dépasserait largement le cadre de cet article, aussi nous résumerons-nous à partager le constat selon lequel « la culture du patriarcat politique domine encore le fonctionnement du système politique malgache, en mettant les femmes à l’écart » (Andriamahefa 2017:3). À cet égard, il importe de faire le lien avec d’autres facteurs déterminants qui se croisent et interagissent avec le système patriarcal pour perpétuer la marginalisation et la subordination des femmes.

Cet exercice est d’autant plus important dans le contexte actuel de la pandémie du Covid-19 qui se superpose aux crises climatique, économique et sociale traversées par Madagascar, avec des impacts et des implications qui remettent fondamentalement en question le système néolibéral extractiviste et patriarcal de développement qui a été imposé au pays par les institutions financières internationales à travers la première vague des programmes d’ajustement structurel des années 1980.

Surexploitation des femmes

À ce propos, le mouvement féministe des pays du Tiers Monde avait déjà dénoncé le caractère néo-colonial de ces programmes d’ajustement structurel, et remis en question le consensus général autour de l’hypothèse selon laquelle le problème était simplement que les femmes ne participaient pas suffisamment dans les processus « bienfaisants » de développement et de croissance économique. Le mouvement avait rejeté la définition étriquée du progrès comme étant la croissance économique, et avait soutenu que le consumérisme effréné dans les pays riches et l’endettement des pays du Tiers Monde étaient les facteurs clés des crises qui ont aggravé les conditions de vie des femmes de ces derniers (Dawn 1987).

Le mouvement avait aussi décrié la surexploitation des femmes à travers « leur intégration dans les processus de développement » et leur prise en charge – avec leur travail de soins non rémunéré – des coûts sociaux générés par la réduction des dépenses publiques dans les secteurs sociaux qui avait été exigée par les pays riches créditeurs dans le cadre des programmes d’ajustement structurel (Dawn 1987).

D’une part, face aux ravages du Covid-19, il faut rappeler que la tragédie actuelle de l’insuffisance des services de santé et de leur délabrement résulte de ces mesures d’austérité budgétaire. D’autre part, il faut souligner que les femmes constituent la grande majorité du personnel des services de santé et sociaux qui sont en première ligne dans la lutte contre le Covid-19, et que ce sont aussi les femmes qui s’occupent des malades au sein des ménages.

En conclusion, la question du genre est inséparable de celles de la décolonisation et de la démocratisation du paradigme de développement de Madagascar pour les 60 années à venir. La principale leçon à tirer des 60 années d’indépendance est que les femmes malgaches ont été en grande partie victimes du système néolibéral extractiviste et patriarcal de développement, mais que ce sont leurs perspectives et leurs voix qui doivent primer dans l’articulation d’une alternative radicale à la pensée unique et à l’hégémonie du néolibéralisme.