Interview de Fela Mijoro Razafinjato : « Nous recherchons l’équité non pas l’égalité pour les personnes en situation de handicap »

Interview de Fela Mijoro Razafinjato : « Nous recherchons l’équité non pas l’égalité pour les personnes en situation de handicap »

La directrice du centre et activiste pour la cause des personnes en situation de handicap est consciente des chemins qu’il faut parcourir pour que ces citoyens à part entière apportent leur pierre à l’édification du pays.

Comme à son habitude, Fela Mijoro Razafinjato accueille ses invités avec un large sourire. Pour l’interview, elle a accueilli l’équipe dans les locaux modernes du Centre sembana mijoro (CSM), à Analamahitsy. La construction de ce bâtiment est une véritable fierté pour elle.

Que pouvez-vous dire sur ces soixante années d’indépendance de Madagascar?

Nous célébrons actuellement le soixantième anniversaire de l’indépendance de Madagascar. Personnellement, je trouve que la conjoncture et le développement ne reflètent guère ces années qui devraient, pourtant, déjà nous assurer de la maturité sociale, économique et politique. Ayant visité récemment l’île Maurice, qui a été colonisée également, nous étions stupéfaits de la différence entre elle et Madagascar.

Malheureusement, notre pays est vraiment en retard sur le plan socio-économique, comparé à Maurice. Des écarts énormes se voient facilement, que cela soit sur le niveau de vie de la population, les salaires, la propreté et surtout en termes d’infrastructures. Maurice a bien marqué son développement. Si ce pays est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est dû à la bonne gouvernance. Contrairement à ce qui se passe à Madagascar, dont les infrastructures sont déplorables, les plans d’urbanisme font défaut dans les villes et la population vit dans l’insalubrité.

Personnellement, il m’est difficile de me réjouir des 60 ans d’indépendance face à cette réalité. Notre pays demeure parmi les moins développés avec une indépendance qui est seulement de façade. Nous avons notre drapeau, notre hymne national et notre chef d’État, mais d’un autre côté Madagascar semble encore être entièrement colonisé.

Quel est votre plus grand regret en termes de politique?

La protection sociale nous fait énormément défaut. Dans certains pays, les personnes qui souffrent d’un handicap physique ou mental bénéficient d’indemnités d’invalidité, d’allocations sur le handicap ou d’autres mesures d’accompagnement. Mais à Madagascar, rien de cela n’existe. C’est ce qui nous a poussés à faire des plaidoyers, mais en vain. La difficulté repose sur l’inexistence d’une politique concrète sur la protection sociale à Madagascar, politique qui est malheureusement prise à la légère, jusqu’à présent, par les dirigeants.

La politique existante actuelle se base sur un régime contributif à l’exemple de la Cnaps. Il est bien regrettable que les plus défavorisés, les chômeurs ou encore les handicapés ne peuvent toujours pas jouir d’une politique de protection sociale à régime non contributif après tant d’années d’indépendance et les différents dirigeants qui se sont succédés.

Comment les personnes en situation de handicap sont-elles perçues dans la société malgache?

Certaines personnes raisonnent encore comme si le handicap était une maladie, comme cela a été le cas il y a 30 ans de cela, alors que le handicap est un état. L’enjeu est seulement d’éviter le “sur-handicap” pour une meilleure intégration dans la société, cela en offrant un environnement social plus accessible aux personnes atteintes de handicap. Ainsi, comme tous les citoyens, les personnes en situation de handicap ont la liberté de circuler, mais les questions d’accessibilité constituent généralement d’importants obstacles.

Pouvez-vous apporter quelques précisions sur ces questions d’accessibilité?

L’accès à l’information et aux infrastructures constituent les principaux blocages. En effet, l’accès à l’information est vital, la situation dans laquelle nous vivons nous le démontre, avec la pandémie du Covid-19 qui sévit aussi dans la Grande île.

Des efforts ont été déployés récemment par le gouvernement à travers ces interventions du président de la République et des différents responsables de la gestion de cette crise sur la chaîne nationale traduites en langue des signes, que nous avons vues. Avant cette épidémie, on ne voyait que rarement de tels traductions ou gestes en faveur des personnes en situation de handicap. En guise d’exemple, au niveau des fokontany actuellement, les personnes en situation de handicap physique se trouvent en difficulté pour obtenir les aides comme les tosika fameno ou les vatsy tsinjo. L’accès aux informations doit être privilégié pour les personnes vulnérables. Pour ce qui est des infrastructures, Madagascar est loin d’offrir un cadre adéquat, un environnement inclusif dans lequel nous pouvons évoluer. Je veux dire par là que jusqu’à présent, l’accès aux infrastructures existantes, aux écoles publiques ou aux bureaux administratifs n’est toujours pas facilité pour les personnes souffrant d’un handicap physique,par l’inexistence de rampes par exemple.

En somme, en 60 ans d’indépendance, les personnes handicapées sont toujours contraintes de dépendre des autres dans leur vie quotidienne, alors que Madagascar ne devrait plus être à ce stade. Si le facteur environnemental, c’est-à-dire si les infrastructures et les informations étaient plus accessibles pour nous, il nous sera possible de surmonter nos handicaps physiques et de vivre sans l’aide et l’assistance d’une tierce personne. Nous pourrions ainsi contribuer au développement socio-économique du pays.

Comment se présentent vos relations avec les institutions gouvernementales?

À travers une plateforme, dont je suis moi-même membre du comité directeur, nous ne cessons de faire des plaidoyers pour une meilleure considération des personnes handicapées, et plus encore en cette période de crise que nous traversons. Nous avons diffusé un communiqué de presse récemment et avons vivement sollicité le ministère de la Population. Dans cette démarche, nous tenons à préciser que nous recherchons l’équité et non pas l’égalité.

L’égalité est la reconnaissance des droits, et une équité par rapport à la jouissance et l’exercice des droits en adoptant des mesures exceptionnelles considérant nos handicaps. Il est triste de constater que les personnes en situation de handicap sont peu considérées. À chaque fois, nous devons faire des interpellations, des revendications et des relances pour attirer l’attention du gouvernement. Alors que tout ce dont on a besoin, c’est seulement de ce minimum de considération.

Quelle réforme doit-on entreprendre pour améliorer le cadre de vie des personnes en situation de handicap à Madagascar?

La mise en place d’un cadre législatif est primordiale. L’instrument juridique international le plus récent est la Convention internationale relative aux Droits des personnes handicapées, signée par Madagascar en 2007. La ratification date de décembre 2014, ce qui fait déjà preuve de plus d’engagement.

Mais jusqu’à aujourd’hui, la domestication de cette Convention internationale fait défaut. En effet, la loi 97-044 doit être désormais mise en conformité avec les dispositions imposées par la convention, incluant elle-même la protection sociale. Toutefois, nous ne cesserons pas nos actions de plaidoyer, de revendication et de relance, qui constituent entre autres nos tâches principales, et les raisons d’être de notre plateforme.