Lettre aux anciens du pays

Lettre aux anciens du pays

Énième nuit. Dernière nuit de confidences. Quelques murmures. Bruit léger de crépitement de flamme. Faible lumière bleue et jaune. Parfum de cire fondant. Vent léger faisant valser les rideaux des fenêtres. Ils sont là. Ils patientent. Ils ont soif d’apprendre. Ils ont faim de comprendre.

Comme chaque soir, je leur parle, ils m’écoutent et ils écrivent. Je leur raconte le pays ici. Ils ont besoin de savoir, ils ont le devoir de transmettre. Il faut connaître son histoire. On n’y échappe pas. Parce qu’ils doivent survivre là où ils sont. Pour qu’ici ne soit pas un rêve, il faut qu’ils existent par là-bas.

Tout a commencé hier. À mon anniversaire, à la fête nationale. Il y a 60 ans. Hier n’est jamais loin quand on perpétue la mémoire. Hier soir, le ciel était sombre et le quartier silencieux. Aucun feu d’artifice ne venait exploser pour faire éclater notre cœur de joie avant d’incendier nos yeux d’espoirs et d’étincelles. Aucune guirlande ni lumière n’habillait cet ange gardien, seul comme l’île, mais fatigué de veiller sur une population longtemps désemparée. Celle-là même qui flottait comme des fantômes dans les promesses creuses de ses dirigeants. Celle-là même qui s’abîmait comme de la chair en décomposition dans une spirale de crises et de pauvreté. Celle-là même qui priait tous les dieux possibles pour se faire bénir du Seigneur comme le peuple d’Israël. Celle-là même qui ne croyait aux morts qu’après l’enterrement, mais qu’une pandémie venait de gangréner, avec des courbes aussi alarmantes qu’un résultat de détecteur de mensonges. Celle-là même qui avait le fil de son histoire emmêlé comme une pelote tombée dans les griffes d’un chat noir.

Clignement de paupières. Comme un sommeil empoisonné, et elle – cette population somnambule – se réveille le lendemain, sans rien reconnaître, sans se reconnaître elle-même. Deuxième clignement de paupières. Toujours rien. Pincement de soi. Tentative de souvenirs. Rien. Que le vide. Que le noir. Que l’oubli. Une amnésie partielle longtemps simulée qui a fini par devenir totale et réelle. Plus personne là-bas ne sait rien. Aucun ne se souvient d’hier. C’était il y a soixante ans. Sauf moi. Et les miens, la nouvelle génération.

Nous sommes aujourd’hui, mais ils sont encore perdus dans ce qu’hier leur a été. Nous sommes ici, mais ils sont encore égarés dans un pays qu’ils ont longtemps habité, dont le souvenir les a quittés.

Ma mission n’est pas de leur raconter ce qu’ils ont vécu, ni ce qu’ils ont fait ou dit, mais de leur parler d’aujourd’hui. C’est ce qui se passe maintenant qui donne sens au chemin traversé. Parfois, l’essentiel n’est pas de savoir par où on est passé, mais de simplement savoir qu’on est arrivé quelque part. Là où aucun espoir n’a pu se glisser dans leur présent, qui n’existe plus désormais d’ailleurs. Ma mission n’est pas de leur expliquer, mais simplement de leur raconter ici. C’est en se forçant à trouver des explications partout qu’ils ont fini par se tromper eux-mêmes, à se mentir chaque jour et à fournir de fausses preuves selon l’humeur de la tension sociale à dissoudre ou à provoquer. Je ne leur apporte aucune preuve de ce que je dis. Aucun chiffre. Aucune date. Aucun lieu. Aucune photo. Je parle. Ils écoutent. Je raconte. Ils écrivent. Ils savent que c’est la vérité. Parce qu’aujourd’hui, la parole vaut ce qu’elle vaut vraiment. Parce qu’aujourd’hui, plus personne ne gagne en abusant autrui. Parce qu’aujourd’hui, plus personne ne s’enrichit en volant autrui. Parce qu’aujourd’hui, plus personne n’est fort en détruisant autrui.

Ici, c’est le meilleur des mondes. Aucun autre pays n’est mieux. Pour la simple raison qu’il n’y a pas de raison de se comparer ailleurs. Nous sommes chez nous. Ceux qui sont partis sont revenus. Le retour de l’enfant prodigue. Ils nous conseillent à chaque décision à la Grande Table. C’est ainsi que leur retard a été notre avantage, nous ayant permis aujourd’hui d’éviter les erreurs des voisins avancés. Ceux-là même qui ont dû faire quelques pas en arrière pour retrouver le droit chemin. Chacun est ici à sa place, accepté à sa juste valeur. Je me demande d’ailleurs comment ils ont dû se battre autrefois pour se faire valoir. Comment ils ont pu acheter des diplômes, des carrières et des places pour avoir une fonction stable ? Comment ils ont pu soudoyer quelqu’un pour tenir un poste à « responsabilités » ? N’y a-t-il pas plus naturel que d’être là où on aime être sans avoir à (se) mentir ? Que l’île est suffisamment vaste et fertile pour une population aussi créatrice, aussi dynamique et motivée ? Ma mission n’est pas de leur poser de questions. Ils ne se souviennent de rien de toute façon.

Ici, nous nous comprenons tous, nous parlons la même langue. Non. Les mêmes langues. Aucune cartographie ethnique. Aucune ligne ne sépare une cité d’une autre. Les dialectes ont remplacé les langues étrangères à l’école. Aucune n’est supérieure à l’autre. Toutes sont valables auprès des bureaux et des administrations. Toutes sont autorisées et utilisées dans les lettres et les communications, officielles ou officieuses. Les plaques publicitaires exposent cette richesse linguistique, cette harmonie, cette compréhension, cette unité. Je me demande comment ils ont dû débattre autrefois pour décider entre malagasy et malgache. Ma mission n’est pas de leur poser des questions. Ils ne se souviennent de rien de toute façon.

Ici, nous ne tombons pas malades, nous sommes naturellement immunisés. Nous savons que nous sommes une partie du Tout qui constitue l’univers. Nous nous en remettons à nos plantes, à nos racines, à nos feuilles et à nos fleurs. Nous nous nourrissons de ces vertus au quotidien, qui nous renforcent et nous apportent la Santé. Chacun de nous est son propre guérisseur. La Nature n’a plus de secret.
Solila. Beroberoka. Vahona. Mandravasarotra. Fanalasimba. Mokotra. Velonarivotaona. Talapetraka. Dingadingana. Ahidronono. Vonenina. Amboafotsikely. Valanirana. Harongana. Voafotsy. Mazambody. Katrafay. Ravintsara. Vahintsokina. Masonjoany. Mapaza. Ananambo. Tamotamo. Taniditra. Tanantanana. Moina. Ahibalala. Aferotany. Tsihitafototra. Kininimpotsy. Aviavy.
Satrikoazamaratra, etc.

Ici, nous mangeons à notre faim, car chaque famille a son terrain et cultive ce dont elle a besoin. Légumes et feuilles comestibles sur une parcelle par-là. Forêt de fruits de saison derrière la maison. Poulailler et bétail à l’arrière-cour. Carrés de rizières partout. Que du vert. Que des couleurs. Que la Vie. Ici, nous récoltons ce que nous semons. Rien n’est aussi simple. Comment ont-ils pu acheter ailleurs ce qu’ils ont pu produire ici, sous prétexte que c’est mieux emballé et étiqueté ? Comment ont-ils dû payer pour se nourrir ? La nourriture n’est-elle pas un don de Mère Nature autant que le soleil qui se lève, que la lune qui miroite la lumière, que le vent qui souffle ou même l’air qu’on respire ? Ma mission n’est pas de leur poser des questions. Ils ne se souviennent de rien de toute façon.

Dernière nuit de confidences. J’entends leur soulagement à travers le bruit léger de crépitement de flamme. J’entrevois l’espoir étinceler dans leurs yeux à travers la faible lumière bleue et jaune. Je respire leur nouveau souffle à travers le parfum de cire fondant. La valse des rideaux des fenêtres rejoint le battement de leur cœur. Il est temps pour eux de partir. De rentrer là-bas et raconter ce que vivent leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.

Je lève mes yeux. La lumière cendrée de la lune embue mon regard d’émotions. Diffuses et intenses à la fois. Arc-en-ciel dans le pays. Réconciliation après l’œil du cyclone. Couleurs d’ici. Rouge du soleil levant. Lendemain tant attendu. Blanc du drapeau. Voyage d’une colombe de la paix, depuis ce passé jusqu’à aujourd’hui. À mi-chemin, cent-vingt ans après l’indépendance.

Ce dernier soir, je leur révèle mon identité. Une confession qui les aidera à comprendre comment j’en sais autant sur ce qui se passe ici. Je m’appelle Ampelamanajary, actuelle présidente du pays.