Interview de Mahajoro Rekany et de Nicolas Randrianasolo sur les sénatoriales

Interview de Mahajoro Rekany et de Nicolas Randrianasolo sur les sénatoriales

Après avoir obtenu une fin de non-recevoir en ce qui concerne la suppression du Sénat, l’administration va donc procéder aux sénatoriales pour réduire le nombre des membres à 18. Pour vous, est-ce un forcing ?

Mahajoro Rekany (M.R.) : Oui. Nous prônons les provinces ou les régions autonomes. Au moins, le gouvernement devrait procéder aux régionales et aux provinciales d’abord. La Haute cour constitutionnelle (HCC) a dit lors de la déchéance du Président Hery Rajaonarimampianina qu’il faut un délai raisonnable pour instaurer les institutions de la République. À la base, la mise en place des gouverneurs est déjà anticonstitutionnelle et contraire au principe d’autonomie. Nous sommes étonnés que la HCC ait entériné leur nomination. Néanmoins, ce serait temporaire, selon elle.

Nicolas Randrianasolo (N.R.): Les sénatoriales devront voir la participation de tous les partis politiques existants, et jusqu’ici, beaucoup de ces formations n’ont pas des représentants potentiels. Ce qui fait que leur tenue présente déjà des lacunes en amont. Même si chacun suit sa propre voie, nous ne devons nullement négliger les partis politiques. Personnellement, la tenue des sénatoriales m’importe peu. Aucun changement majeur n’est attendu de ces élections. Dans la circonscription où j’ai été élu, l’impact des actions des sénateurs qui ont été élus et désignés pour représenter la province est très faible. Le Groupe de jeunes malgaches patriotes (GJMP), l’entité politique qui m’a fait élire, ne participera pas aux sénatoriales. Nous comptons dans nos rangs des maires élus, des conseillers municipaux et des députés, mais nous n’avons pas encore décidé de donner des consignes formelles pour soutenir untel ou untel candidat.

La tenue de ces sénatoriales est-elle un acte purement politique ?

M.R. : La politique est une bonne chose. Cependant, nous craignons qu’après les sénatoriales, les gouverneurs soient maintenus. Nous sommes étonnés que le chef de l’État ait jugé la nomination de gouverneurs comme étant une forme de décentralisation (voir son tweet1). Ses propos selon lesquels les gouverneurs assisteront au Conseil des ministres ou que le plan Marshall soit exécuté par les représentants de l’État au niveau des districts et non les élus renforcent une la tendance à la centralisation. Nous nous doutons aussi que le Président retente un référendum pour supprimer le Sénat après les sénatoriales. On voudrait avoir à choisir entre plusieurs Constitutions, dont celle à régions ou à provinces autonomes.

N.R. : Oui, c’est purement politique. Cependant, la tenue des sénatoriales respecte la Constitution. Rappelons qu’initialement la suppression du Sénat était l’une des promesses de campagne du président de la République. Même s’il n’a pas pu y procéder, il a tenu à réduire les membres de l’institution. Ce qui est tout à fait légitime. Cependant, je mettrai mon bémol : nous devrions quand même donner la place aux autres partis et les écouter, car Madagascar est un pays démocratique. Le plus important pour moi est que les dirigeants sachent tirer des leçons du passé. Souvent, ils peinent à voir le fond du problème. Dans ce sens, il est évident qu’il est difficile d’instaurer la stabilité politique à Madagascar ou de songer à tout développement du pays.

Devrait-on reporter les sénatoriales ?

M.R. : Soit on respecte la Constitution, c’est-à-dire aller aux élections régionales et provinciales d’abord, soit on doit la changer ou la réviser. Il n’est pas question de la violer. Le vide constitutionnel est un faux problème. Le Président Albert Zafy n’a jamais mis le Sénat en place durant son mandat (février 1993 – septembre 1996). Didier Ratsiraka l’a instauré, mais seulement en 2001. Sous la Transition, elle était remplacée par le Congrès supérieur de la Transition (CST), composé de personnes exclusivement nommées. Deux articles de l’actuelle Constitution dans ses dispositions transitoires prévoient qu’en l’absence du Sénat, l’Assemblée nationale assurera la plénitude du pouvoir législatif. Il s’agit d’une inscription dans les dispositions transitoires, mais cela existe.

N.R : Ce n’est pas vraiment une question de calendrier mais d’approche politique. Il faudrait avant tout savoir s’écouter. Il est important que les dirigeants actuels osent affronter les critiques des autres acteurs de la vie publique. C’est l’essence même du bon leader. Il faut savoir reconnaître les lacunes évoquées par l’opposition. C’est à partir de cela que les questions de report, ou non, seront considérées. Nous avons encore le temps pour les discussions. Prenons exemple sur la vie politique dans les pays occidentaux. Malgré les clivages, la Gauche et la Droite discutent régulièrement en France sur des sujets de société. Le Président sollicite parfois même l’opposition. Madagascar, en tant que pays en voie de développement, devrait se référer à ces pays. De plus, la Grande île a ses propres valeurs de fihavanana. C’est un pays qui est particulièrement reconnu pour la sagesse de sa population.

Selon vous, le décret pris en conseil du gouvernement du 9 septembre dernier et qui convoque le collège électoral pour les prochaines élections est-il légal ?

M.R. : Oui. De toute façon, nous n’avons pas les moyens financiers pour proposer un candidat au Sénat. Nous avons par contre 15 grands électeurs. Nous n’aurons donc pas de candidat et nous ne voterons pas.

N.R. : Je pense que vous-même avez la réponse à cette question en tant qu’observateur avisé ! Les problèmes de Madagascar sont d’ordre éminemment politique. De Didier Ratsiraka à l’administration actuelle, nous avons pu constater que toutes politiques menées au forceps n’ont abouti à rien de concret pour le pays. Par peur de l’oppression orchestrée par les tenants du pouvoir, les politiciens sont réduits au silence. J’espère que les dirigeants et les politiciens, ceux qui sont dans l’opposition ainsi que les jeunes partis politiques, fassent entendre leurs voix. Tout le monde part d’une bonne intention. Cependant, de nombreux politiciens mettent en avant leur ego avant le patriotisme.

Le collège électoral serait composé uniquement des maires et conseillers municipaux ou communaux. Les sénateurs élus seront-ils légitimes ?

M.R. : Ils ne le seront pas. Si le gouvernement procède aux régionales et provinciales après les sénatoriales, les nouveaux élus ne se sentiront pas représentés par le Sénat. Or, ce dernier représente les Collectivités territoriales décentralisées (CTD), dont les régions et les provinces.

N.R. : Sans la participation des autres partis politiques, il n’y aura pas de légitimité. Ceux qui font de la politique devront avoir une vision élargie. Il ne faut pas refaire les mêmes erreurs du passé.

Nous risquons donc de nous retrouver avec des institutions quasiment acquises à la cause de l’administration en place. Quel est votre avis ?

M.R. : Le pouvoir actuel a entre ses mains la présidence, le gouvernement, l’Assemblée nationale, les gouverneurs, la majorité des mairies avec les indépendants… Or, le statut de l’opposition n’est pas encore entré en vigueur. Maintenant, le Sénat sera composé de partisans du pouvoir ou d’indépendants. Remarquez que la loi sur l’opposition dispose : “ceux qui sont de l’opposition s’inscrivent au ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation (Mid)”. A contrario, ceux qui ne s’y inscrivent pas sont donc partisans des tenants du pouvoir, dont les indépendants. L’histoire démontre que le verrouillage n’est pas une bonne chose. On verra pour le futur.

N.R. : Nous avons déjà vu le même scénario avec Didier Ratsiraka, Marc
Ravalomanana ou, dans une moindre mesure, avec le régime Hery vaovao ho an’i Madagasikara (HVM). Qu’en était-il de la stabilité politique ? L’histoire a jugé. Et maintenant, nous allons refaire les mêmes erreurs avec des ministres ou des députés issus, dans presque leur totalité, de la mouvance présidentielle. Il n’y a aucun changement. Nous devrions élargir notre champ de vision.

Le Sénat est-il une institution utile ?

M.R. : Cela dépend de la Constitution. Durant la deuxième République, Madagascar n’en avait pas. Il est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de propositions venant du Sénat, mais on peut juger également de la faiblesse de la productivité législative du côté de l’Assemblée nationale. De nombreuses raisons peuvent expliquer cette situation, mais je retiendrai que, pour une utilité de cette institution, il faudrait aussi un régime parlementaire. Cela implique que les élus aient un budget conséquent. Aux États-Unis, à l’époque du Congressional government, ils ont eu la Library of Congress, des assistants, des commissions et des budgets parlementaires raisonnables. Les partis étaient surtout puissants grâce à leurs membres. Mais même aux États-Unis, le pouvoir du Congrès a bien diminué. Pour nous, les provinces ou les régions autonomes sont la priorité.

N.R : Oui, nous avons besoin du Sénat. Cette institution est prévue par la Constitution. Rappelons que ce texte fondamental a été voté durant la Transition et a été concocté par l’équipe du président actuel. Ce dernier est quelque peu pris au piège. Il veut supprimer une institution qu’il a lui-même mise en place à travers la Constitution de la quatrième République. Il a annoncé sa suppression pendant la campagne électorale. Il avait aussi promis que le budget du Sénat allait être utilisé pour d’autres priorités. La réduction du nombre de sénateurs est une tentative ultime ou une échappatoire pour honorer, même à moitié, son engagement.