Du « Fanjakana lehibe » à l’État-nation : entre transformation et déformation

Du « Fanjakana lehibe » à l’État-nation : entre transformation et déformation

Le processus de mise en place de l’État au cours de la postcolonie se fit à travers une imitation des modèles historiques tels que le modèle wébérien. À ce titre, les États postcoloniaux prirent le relais de l’État colonial (A) et se caractérisèrent par une greffe limitée (B) aboutissant ainsi à une déformation du modèle étatique. La décolonisation fut, à la fois une politique des puissances coloniales, et un processus résultant du nouveau rapport de force dans le système international de l’après-guerre. En effet, les différentes populations exprimèrent leur souhait de pouvoir s’administrer elles-mêmes à travers différents mouvements ainsi qu’à travers l’entremise de leurs élites.

La mise en place d’un Etat souverain

La formation de l’État en Afrique fut la résultante de deux phénomènes : la décolonisation et l’indépendance, « le premier permet la réunion d’un peuplement humain sur le territoire “autonome”, le second leur confère le troisième élément de l’État : la capacité juridico-politique »1. Toutefois, le processus de décolonisation et d’indépendance fut un processus ayant germé tout au long de la colonisation avec les différents mouvements anticolonialistes, sinon nationalistes, tels que le Vy vato sakelika (VVS) dans les années 1916-1920 ou les événements de 1947 à Madagascar.

Ce processus prit des formes diverses notamment celle de guerre de libération nationale comme en Algérie, en Angola, au Mozambique, au Cap-Vert et en Guinée-Bissau ou celle d’une décolonisation à l’amiable. Tous ces processus débouchèrent à l’émergence de nouveaux États à travers différentes vagues de décolonisation. La première vague a commencé dans l’après- Guerre (1946-1950) et a principalement concerné l’Asie du Sud-Est. La seconde vague a concerné la majorité des pays africains et s’est déroulée durant les années 1960. Une troisième vague de décolonisation a eu lieu au cours des années 1970 et une dernière vague durant les années 19802. Madagascar fit partie de la seconde vague de décolonisation.

Indépendance en trois étapes

Le processus de décolonisation, amorcé par la Grande-Bretagne, commença en Inde en 1947 à la suite duquel, le gouvernement travailliste décida à travers le Livre Bleu de 1948 d’appliquer le même schéma à l’ensemble de ses colonies. Des réformes en trois étapes furent prévues : dans un premier temps, un gouvernement responsable dans lequel le gouverneur britannique partagea le pouvoir avec une assemblée locale élue fut mis en place. Dans un second temps, un autogouvernement interne au sein duquel le gouverneur n’eut plus de pouvoir fut créé. Et, enfin, les différentes colonies accédèrent à l’indépendance3. Elles héritèrent d’un régime parlementaire de type Westminster.

Dans le cas des pays d’Afrique francophone, le processus de décolonisation se fit aussi en trois étapes. La première étape fut l’adoption de la Loi- cadre de 1956 instaurant un système semblable au gouvernement responsable britannique. Il s’agit d’accorder une plus grande autonomie à l’ensemble des colonies. La deuxième étape se manifesta par l’organisation du référendum de 1958 qui instaura une association entre la France et les territoires autonomes dans le cadre de la Communauté. Ainsi, Madagascar à l’instar des pays d’Afrique francophone, organisa un référendum le 28 septembre 1958 afin de déterminer son statut en tant que République autonome au sein de la Communauté française. Et, enfin, la troisième étape fut celle de l’indépendance en 1960.

Il revint aux Assemblées provinciales, réunies en congrès d’après l’ordonnance du 6 octobre 1958, de se prononcer sur le statut de l’île selon trois possibilités : soit le maintien en tant que territoire d’Outre-Mer (Tom), soit l’accession au statut de département d’Outre-Mer (Dom), soit la transformation en État autonome membre de la Communauté française. Le congrès se prononça, le 14 octobre 1958, en faveur du statut d’État membre de la Communauté4. Ce moment constitue celui de la fondation de l’État postcolonial malgache en tant que République bien que l’indépendance officielle ne soit pas encore acquise. Philibert Tsiranana, à la tête d’un exécutif provisoire d’après l’article 6 de la Loi constitutionnelle n°1 du 14 octobre 1958, est élu président de la République le 1er mars 1959 et fait figure de fondateur de l’État postcolonial. Des négociations en vue du transfert de compétences eurent lieu à partir du 12 février 1960 entre les gouvernements français et malgache.

Un Etat importe

Le 2 avril 1960, une série d’accords de coopération fut signée avec le maintien de Madagascar au sein de la Communauté française avec le statut d’association libre, et au sein de la zone Franc et du CFA. Les négociations aboutirent à la modification du statut de l’île vers un État indépendant et souverain le 26 juin 1960. La République malgache faisant office de modèle pour la transmission de l’État. Le décalage chronologique entre la mise en place des institutions et la proclamation de l’indépendance fait de l’État malgache postcolonial une modalité de l’État importé, issu d’une stratégie d’adaptation et d’incorporation d’une démocratie induite par la modernité politique européenne et mise en œuvre sous la tutelle française, directement ou par l’entremise d’une élite diplômée en voie d’élargissement. Madagascar est ainsi passé du Fanjakana lehibe (grands royaumes au Fanjakana malagasy) à État-nation malgache (Galibert, 2008). Les nouveaux États postcoloniaux s’inspirèrent des structures de l’État du colonisateur mais aussi de celui du modèle unique d’État.

Références : Pambou Tchivounda G., 1982, Essai sur l’État africain postcolonial, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, pp. 35-36, 2. Cadoux C., 1981, « Les décolonisations dans l’océan Indien et l’émergence des nouveaux rapports », Annuaire des Pays de l'Océan Indien, vol. VIII, p. 45, 3. Coquery-Vidrovitch C. et Moniot H., 2005, L’Afrique noire de 1800 à nos jours, Paris, PUF, pp. 122-123., 4. Sur les 240 conseillers, 208 ont voté pour, 26 se sont abstenus (il y avait 13 conseillers UPM d’Antsiranana et 13 conseillers UIT d’Antananarivo) et 6 étaient absents. Voir Cadoux C., 1972, op. cit., p. 20. Voir aussi Spacensky A., 1970, op. cit., p. 283.