Crise du Covid-19 : la résilience organisationnelle des entreprises mise à l’épreuve

Crise du Covid-19 : la résilience organisationnelle des entreprises mise à l’épreuve

Suite aux mesures de confinement, à la fermeture des entreprises, l’évolution démesurée du taux de chômage, la hausse des prix de denrées alimentaires et des produits de base, l’interdiction ou la limitation des transports et déplacements des personnes et des produits, ainsi qu’à l’alourdissement des dépenses de santé, des millions de personnes ont été frappés de plein fouet par la crise. Ce qui a creusé les inégalités sociales. Près de 93% des travailleurs dans le monde sont concernés par des mesures de fermeture des lieux de travail sous une forme ou une autre. Selon les estimations de l’Organisation internationale du travail (OIT), au deuxième trimestre de cette année, plus de 400 millions d’emplois à temps plein ont été perdus dans le monde (dont 45 millions en Afrique), par rapport à 155 millions au premier trimestre1.

Évaluer l’impact

Pour les entreprises, la contraction de la demande implique nécessairement des annulations de commandes, des baisses des activités, des problèmes de solvabilité, voire la fermeture des portes pour beaucoup de structures. « Au début du confinement, nous avions perdu près de 60% de notre chiffre d’affaires », déplore un directeur gérant d’une entreprise de fromagerie, exerçant dans la région de Vakinankaratra.

Il est encore tôt et difficile d’évaluer l’impact de la crise sur les activités économiques au niveau sectoriel et national. Dans la Grande île, les retombées ravageuses de la crise sont particulièrement sévères pour l’industrie des services2 comme les commerces de détail, la vente en gros et au détail de produits alimentaires, l’hôtellerie et la restauration, le transport, le tourisme, les spectacles, les loisirs… Plus de 10% des ménages ont connu une perte d’emploi depuis la période de confinement du mois de mars 2020. Au niveau national, cela représente une perte totale de 7,7% sur l’ensemble des emplois. Sur l’échelle urbaine, cela correspond à 20% du total3. Certains secteurs ont été davantage paralysés que d’autres. Pour le seul secteur du tourisme, 344 000 emplois, dont 44 000 emplois directs, ont été touchés par la crise4. Cette perte est évaluée à plus de 61% dans la restauration et l’hébergement (voir article Le tourisme : un secteur naufragé).

Ressources publiques limitées

Afin de maintenir le niveau d’emplois et d’amortir les effets néfastes de la crise sur le niveau de l’investissement, des mesures économiques ont été prises par les autorités malgaches en faveur des Petites et moyennes entreprises (PME) ; telles que le report des obligations fiscales et sociales, la suspension des contrôles fiscaux, la prorogation des échéances bancaires. Néanmoins, compte tenu du caractère inconnu de la durée de la crise, des ressources publiques limitées conjuguées avec la forte prévalence du secteur informel, la portée de ce dispositif connaîtra rapidement ses limites.

Au-delà des questions sanitaires, les entreprises devront faire face aux conséquences économiques et financières de la crise. Comment ces structures pourront-elles résister à des chocs semblables dans le futur ? Pour y répondre, une réflexion en termes de résilience organisationnelle au sein de l’entreprise pourrait être d’une utilité certaine. Rappelons qu’en médecine, « la résilience est un phénomène psychologique consistant à prendre acte d’un événement traumatique de manière à ne pas, ou plus vivre dans le malheur ». Dans le domaine de la physique, c’est également la capacité d’un matériau à retrouver sa forme initiale après un choc. Ce concept a été repris au sein de multiples disciplines.

Les entreprises en mode survie

Selon Tarik Chakor, maître de conférences en sciences de gestion, « la résilience organisationnelle est la capacité d’une organisation à surmonter un danger manifeste, à résister aux chocs et à survivre aux conséquences qui en découlent. »5 En l’absence du rôle de suivi et l’accompagnement des entreprises, notamment les plus vulnérables, par le pouvoir public, il s’agit ici d’un défi pour les entreprises. Celles-ci devant être réalistes face aux changements vécus et être conscientes que ces derniers vont affecter l’organisation en profondeur. En mobilisant principalement les connaissances, les expériences et les multiples ressources (économiques, financières, humaines ou stratégiques), l’entreprise tendra à se protéger le plus possible des turbulences de l’environnement.

« Nous avons dû faire face à une augmentation de 30% des charges d’exploitation (achat de modems, frais de connexion, coûts supplémentaires de transports…) pour promouvoir le télétravail et juguler la perte de chiffre d’affaires », regrette un gérant d’une structure de call center et de développement numérique. Une prime Covid-19 en guise de motivation pour les salariés a été ajoutée aux émoluments. Pour une grande chaîne de pizzeria locale, « l’effectif du personnel a été restreint au dixième » (sur les 950 employés qu’elle compte), selon les dires de son Président directeur général (PDG) dans la presse. La période de confinement a été un moment pour le renforcement de capacité du personnel via une formation en ligne et une rénovation des équipements. « Pour amoindrir les effets du choc dévastateur, les livraisons à domicile ont été promues et la diversification des produits opérée », a-t-il poursuivi.

Facultés d’adaptation

Bien qu’ayant engendré des coûts supplémentaires, qui seront répercutés sur les prix de vente in fine, la communication via les réseaux sociaux et les livraisons à domicile ont été les échappatoires privilégiées par de nombreuses structures. Selon un pâtissier artisanal à Mahamasina : « les livraisons porte-à-porte ont été multipliées pour écouler nos produits, bien que cela ait occasionné des charges supplémentaires ». Un directeur d’un institut privé d’apprentissage de langues étrangères a opté pour la promotion des cours en ligne afin de survivre. N’ayant pas eu ces facultés d’adaptation, bon nombre d’entreprises ont succombé. Près de 74% des startups et PME sont en manque de liquidité pour fonctionner sans vendre sur une période de trois mois. 85% d’entre elles envisageraient de réduire l’effectif du personnel, soit 1 036 postes pour 129
entreprises6.

Force est d’affirmer que les six semaines de confinement dues à la Covid-19 ont dévoilé la vulnérabilité du monde de l’entrepreneuriat en général à Madagascar et mis à l’épreuve la capacité de résilience des entreprises, en particulier dans les régions Analamanga, Atsinanana et Haute Matsiatra. La région Analamanga abrite près de 71% des établissements nouvellement créés en 2019. La même année, près de 85% des nouvelles structures sont des entreprises individuelles, laissant penser généralement à des Petites et moyennes entreprises (PME), peu résistantes.

Par ailleurs, plus de 94% d’entre elles s’exercent dans le secteur tertiaire, le plus vulnérable et jugé précaire. « Nombreuses sont les PME qui naissent à Madagascar depuis ces dernières années. Mais la majorité d’entre elles ont une durée de vie moyenne de cinq ans et changent ensuite d’activité ou ferment carrément leurs portes », avait soutenu Ange Rakotomalala, responsable du Campus numérique francophone d’Antananarivo (CNF)7. Selon elle, le manque de vision et le problème de marché en sont les principaux facteurs. De surcroît, l’insécurité, le coût de l’énergie entre autres peuvent également mettre à mal la sphère de l’entrepreneuriat, tout comme l’insuffisance de la demande8. Cette complexité de l’environnement local est soulignée par le directeur gérant d’une entreprise de fromagerie. « La production locale n’a pas été priorisée (…). Voyez ce qui se passe dans les rayons des grandes surfaces ou de nos épiceries : les rayons sont remplis de produits laitiers qui sont la plupart importés (…), explique-t-il. Indirectement, nous dépendons de la production étrangère. C’est pour cela que notre tissu économique
est fragile. »
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Remèdes

En plus, évalués à 72% en Afrique, les emplois informels à Madagascar sont estimés à 84%10 de l’emploi total non agricole et 70% des entreprises malgaches s’exercent dans le secteur informel11, les privant ainsi du cadre légal de financement. De ce fait, seulement 13% des entreprises ont recours aux banques pour financer leurs investissements12. La pandémie de la Covid-19 pose à notre monde des défis sans précédent, la lutte n’est pas terminée, le niveau final de pertes pour les entreprises en 2020 dépendra de manière décisive de l’évolution de la pandémie et des mesures prises pour en limiter l’impact. Soutenir les PME en temps de crise peut s’opérer de plusieurs manières et par de nombreux acteurs. Les remèdes peuvent venir de l’administration, des institutions financières, des consommateurs ou des entreprises elles-mêmes. Essentiellement, des mesures d’aide immédiates seront indispensables pour les entreprises et les travailleurs évoluant au sein de l’économie informelle.

Il serait envisageable de rendre impératif pour toutes les entreprises excédant une certaine taille de présenter, dès leur création, un Plan de continuité des activités (PCA), pour accroître leur résilience. Il s’agit d’une stratégie leur permettant de maintenir leurs activités opérationnelles essentielles lorsqu’une crise survient (incendie, inondation, intrusion informatique, fraudes, crises sanitaires…), mettant en péril son fonctionnement. Le plan préalable consiste à anticiper les impacts possibles et à se préparer aux types de réponses à y apporter, tout en fournissant les garanties sécuritaires et sanitaires appropriées aux salariés mobilisés. Le PDG de la pizzeria a évoqué la répartition des ressources à des investissements multiples et des rapporteurs. Bref, le succès de cette stratégie repose également sur l’ingéniosité, la proactivité dans la recherche d’opportunités et la créativité des entreprises pour faire face à une situation inhabituelle et non anticipée.

Références : 1. Observatoire de l’OIT : la COVID-19 et le monde du travail. Cinquième édition Estimations actualisées et analyses, juin 2020, 2. À Madagascar, le secteur service pourvoit 27% des emplois formels. Banque mondiale, 2020, https://datacatalog.worldbank.org/, 3. Institut National de la Statistique (INSTAT) Madagascar, Impact de la Covid -19 sur les conditions de vie des ménages, juin 2020, 4. Economic development Board of Madagascar (EDBM), 5Résilience organisationnelle : une condition sine qua non de développement pérenne ?, In: Blog CAHRA, 14 sept 2020, https://www.cahra.com/resilience-organisationnelle-condition-sine-qua-non-developpement-perenne/#:~:text=Selon%20Tarik%20Chakor%2C%20ma%C3%AEtre%20de,en%20d%C3%A9coulent%20%5B2%5D%20%C2%BB, 6. Selon une enquête en ligne réalisée auprès de 152 startups et PME entre 25 mars et 15 avril 2020. Politikà, # 17 mars avril 2020, Fondation Friedrich Ebert Madagascar, 7. Navalona R., Midi Madagasikara du 15 janvier 2010, 8. Institut national de la statistique (Instat) Madagascar, Tableau de bord économique (TBE)n°30, janvier 2018, http://www.instat.mg, 9. Fondation Friedrich Ebert Madagascar, op. cit., 10. Banque mondiale, 2020, https://datacatalog.worldbank.org/, 11. Pr David Olivaniaina Rakoto, membre du Cercle de réflexion des économistes de Madagascar (Crem) lors de sa conférence au palais du Sénat du 13 mai 2020, https://actu.orange.mg, 12. Banque mondiale, 2020, https://datacatalog.worldbank.org/