Économie post-Covid-19 : une relance qui s’annonce difficile

Économie post-Covid-19 : une relance qui s’annonce difficile

Un déclin prévisionnel du volume d’affaires à plus de 83%, « soit un manque à gagner de l’ordre de 620 millions de dollars en 2020 » pour le secteur tourisme. Une perte de revenus de 100% pour les chauffeurs, une perte partielle des revenus des armateurs, des problèmes de surproduction et de stockage de produits pour certains, ou encore le gap prévisionnel estimé à près de 200 000 tonnes concernant l’approvisionnement en riz … Il est clair que Madagascar a subi frontalement les effets de la pandémie. Un plan d’urgence est actuellement mis en œuvre pour y faire face. Reste à savoir si les dispositions prises à travers ce plan pourront suffire et servir de base à une vraie relance économique.

Plan d’urgence

« Comme la crise sanitaire de la Covid-19 a grandement affecté les pouvoirs d’achat des ménages urbains et ruraux, toutes les actions à engager devraient permettre de les améliorer, explique l’économiste du développement Tanjaniaina Julio Pierrot Razafindramaro. Les efforts doivent être concentrés sur l’agriculture qui procure des revenus à la majorité des Malgaches d’une part, et profite au secteur privé d’autre part ». Ce constat rejoint les dispositions prises dans le Plan multisectoriel d’urgence (PMDU)1 mis en œuvre par l’État, et qui, comme le souligne le président de la République, « met en évidence l’ampleur des chantiers déjà engagés et ceux encore à réaliser pour que le pays arrive à la fois à juguler la pandémie et à soutenir les secteurs sociaux et productifs en vue d’un rapide relèvement économique ». Le plan a été lancé en juillet.

En son axe 3, il avance un soutien à la résilience économique et un appui au secteur privé. Ce, en se concentrant sur les « secteurs économiques clés » tels que « le tourisme, le transport et l’agriculture ». Des mesures d’ordre social et financier ont été prises par l’État pour tenter de garder la tête hors de l’eau et pouvoir redresser progressivement la situation. L’on compte parmi ces mesures, la distribution de « packs-vivres » ou Vatsy Tsinjo pour les différentes couches de la population catégorisées comme étant « vulnérables », la réalisation du programme de transferts monétaires Tosika Fameno, ou encore la mise en place et l’extension des Tsena Mora au niveau de 263 points de vente.

L’on compte également parmi ces dispositions les projets Haute intensité de main-d’œuvre (Himo), le renforcement des appuis aux producteurs à travers la mise en place d’un fonds revolving, la stabilisation des prix des produits sur les marchés, la distribution de masques, de gels hydroalcooliques et de packs familiaux de Covid organics (CVO), sans oublier le lancement de programmes de formation pour certains des employés affectés par la crise, la fourniture de crédits à taux bonifiés pour quelques milliers d’entreprises, la promotion du tourisme national, le soutien à la trésorerie de la compagnie Tsaradia, etc.

Attentes

« Toute initiative permettant d’améliorer ou de renforcer le bien-être et la qualité de vie de la population devrait être renforcée pour assurer la relance efficace de l’économie », explique Vola Rakotondrazafy Andriatahina, représentante de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi) à Madagascar. Elle soutient qu’un capital humain en bonne santé sera « plus productif » et pourra « (permettre de) redémarrer l’économie après cette crise ». Tanjaniaina Julio Pierrot Razafindramaro souligne que « c’est une bonne idée de se focaliser sur les secteurs économiques clés qui constituent de véritables leviers pour le développement de notre pays ».

Néanmoins, en ce qui concerne la mise en œuvre des actions en faveur des couches vulnérables, il est nécessaire de procéder à « une évaluation préalable des besoins sur tout le territoire national afin d’optimiser le budget alloué », nous explique-t-il. D’un autre côté, les acteurs du secteur privé demeurent sceptiques quant aux vraies retombées de ces mesures prises par l’État sur leurs activités. « Nous nous attendons surtout à ce qu’on soulage notre trésorerie tout en nous laissant travailler normalement, déclare un opérateur. Il serait par exemple question de reporter toutes les échéances fiscales tout en nous délivrant quand même la Carte d’identité fiscale (CIF) », défend le directeur général d’une PME.

Prêt

L’une des mesures phares de l’administration concerne l’injection de liquidité à travers les institutions bancaires, dont le déploiement concerne aussi bien les employés que les entreprises, notamment les Petites et moyennes entreprises qui n’ont pas encore les reins suffisamment solides pour affronter la crise. Le prêt Miarina est un crédit de trésorerie amortissable de 24 mois destiné à appuyer les Très petites et moyennes entreprises (TPME) ayant une activité formelle et qui sont impactées par les conséquences de la crise sanitaire liée à la Covid-19. C’est un mécanisme de financement de trésorerie à taux bonifié pour les TPME. « Injecter de l’argent dans le système bancaire est une erreur dans le sens où l’arbitrage reviendrait alors à la banque, prévient l’économiste. Qui aurait le droit d’en bénéficier et qui n’en aurait pas ? Alors qu’il s’agit de l’argent de l’État », s’interroge Tanjaniaina Julio Pierrot Razafindramaro.

Le secteur privé a subi, et subit encore, de plein fouet les impacts de la Covid-19, avec notamment une centaine de milliers de travailleurs placés en chômage technique ou subissant une baisse de revenus. Une enquête menée par l’Economic development board of Madagascar (EDBM) sur un échantillon de 216 entreprises met en exergue que même si 54% des entreprises du secteur secondaire ont continué leurs activités, un peu moins de 7 000 emplois ont été perdus2. Malgré l’initiative de l’État de mettre en place un fonds de garantie et de « mettre à la disposition des banques et des Institutions de microfinance (IMF) des lignes de crédit à taux concessionnel afin de leur permettre d’octroyer un crédit à taux bonifié à 20 000 PME/PMI, TPE et autoentrepreneurs », des risques persistent. C’est là que se pose la question de l’arbitrage soulevée par l’économiste plus haut. Rien ne garantit que cette mesure puisse réellement permettre aux différentes entreprises d’accéder plus facilement à des financements. Ce qui ne profiterait, dans ce cas, qu’aux banques.

De lourdes dettes

Les dispositions prises par l’État à l’heure actuelle sont dites « d’urgence » et ont été établies pour une durée de cinq mois. Elles sont supposées atténuer les effets négatifs de la crise et servir de base pour le redressement économique. Cependant, la mise en œuvre de ce plan exige un lourd budget. Ce dernier s’élèverait à 826,09 millions de dollars. Il est prévu être financé à hauteur de 443,17 millions de dollars par des ressources nationales, y compris à travers les Ressources propres internes de l’État (RPI), la Banky Foiben’i Madagasikara et le projet Fihariana, à hauteur de 127 millions de dollars par les partenaires techniques financiers sur des projets en cours.

Le financement du plan enregistre alors un gap de 255,92 millions de dollars qui ferait l’objet d’un tour de table avec les bailleurs de fonds. Pourtant, d’après l’économiste du développement, « par rapport aux autres pays, ce budget consacré au plan d’urgence semble encore très faible eu égard aux différents besoins à l’échelle nationale ». « Aussi, l’État devrait négocier plus de financements auprès de bailleurs de fonds », insiste-t-il. Ce qui rejoint la position de l’État.

Diversifier l’économie

Notons cependant que qui dit bailleurs de fonds dit dettes. Comme nous a souligné Marie-Chantal Uwanyligira, responsable des opérations de la Banque mondiale, plus tôt cette année, « Madagascar est éligible à hauteur de 13,9 millions de dollars pour le programme d’urgence du groupe de la Banque mondiale, afin de renforcer l’action des pays en développement face à la pandémie de Covid-19 ». Les restes des financements accordés par la Banque mondiale dans le cadre de cette crise seraient donc soumis à d’autres conditions. « Les nouveaux fonds », sont répartis, selon elle, à un taux de « 50% don et 50% crédit à des taux concessionnels ».

Les autres partenaires techniques et financiers ont eux aussi leurs propres conditions. Dans tous les cas, il est question de dettes dont le remboursement incomberait à chaque citoyen sur plusieurs générations. Il est de ce fait plus qu’important d’en optimiser l’usage et que cela puisse permettre de booster l’économie du pays. « La crise sanitaire représente une opportunité pour Madagascar, à l’instar des pays de l’Afrique subsaharienne, de tirer parti des possibilités existantes pour diversifier l’économie, développer les industries locales, desservir les marchés régionaux qui sont moins éloignés, considérer les opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) africaine, et réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs internationaux », insiste Vola Rakotondrazafy Andriatahina. À nous donc de la saisir et d’user de nos ressources à bon escient.