Interview de Vola Rakotondrazafy Andriatahina, Représentant Pays de Onudi : « La crise sanitaire représente une opportunité pour diversifier l’économie de Madagascar »

Interview de Vola Rakotondrazafy Andriatahina, Représentant Pays de Onudi : « La crise sanitaire représente une opportunité pour diversifier l’économie de Madagascar »

Comme de nombreux pays dans le monde, Madagascar a dû faire face à la crise sanitaire, devenue une crise socio-économique, due à la pandémie de Covid-19. L’État a défini ses axes prioritaires pour essayer de se remettre progressivement de cette crise. Sur quels points ou secteurs l’État malgache devrait-il concentrer ses efforts pour permettre de relancer efficacement l’économie du pays ?

Effectivement, la Grande île n’a pas été épargnée par la pandémie qui est à la fois une crise sanitaire, sociale et économique, avec des impacts sans précédent. Sur le plan économique, l’État a déjà mis en place plusieurs mesures d’urgence visant “à protéger l’économie, à maintenir le capital humain et à faciliter la relance”. Justement, toute initiative permettant d’améliorer ou de renforcer le bien-être et la qualité de vie de la population devrait être renforcée pour assurer la relance efficace de l’économie. En effet, le changement structurel de Madagascar requiert un capital humain en bonne santé. Ce, afin d’être plus productif et pour que le pays soit capable de rebondir pour redémarrer l’économie après cette crise.

Ensuite, à courts et moyens termes, il y a le soutien à la réorientation des entreprises vers de nouveaux modèles commerciaux plus diversifiés, à l’approvisionnement local et au développement de nouveaux marchés, en partie locaux. Enfin, les politiques de relance devraient inclure davantage le soutien du secteur public dans les domaines de la digitalisation, de l’innovation et de la promotion des investissements qui s’y rattachent, particulièrement la mobilisation de la capacité d’innovation des jeunes entrepreneurs. En parallèle, continuer à investir dans l’amélioration de l’éducation est aussi incontournable pour mettre en place les fondations d’une économie plus résiliente sur le long terme. Une façon de “mieux reconstruire”, selon l’appel du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres. “Tout ce que nous faisons pendant et après cette crise doit être résolument axé sur la construction d’économies et de sociétés plus égalitaires, plus inclusives, plus durables et plus résilientes aux pandémies, au changement climatique et aux nombreux autres défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés”, avait-il appelé de ses vœux.

Dans le Plan multisectoriel d’urgence, l’État malgache prévoit parmi les actions à entreprendre, la mise en œuvre d’un programme d’infrastructures pour soutenir la résilience économique, créer et sauvegarder les emplois et développer le marché pour les Petites et moyennes entreprises (PME) du secteur Bâtiment et travaux publics (BTP) . D’après vous, compte tenu de la situation actuelle, une relance par les infrastructures est-elle un bon choix ?

Pour moi, la question ne réside pas tant dans le choix d’opérer une relance par les infrastructures, mais plutôt dans le choix même des infrastructures à mettre en place, et comment celles-ci seraient priorisées. Certes, l’État mise beaucoup sur les infrastructures économiques, mais les retombées devraient toujours atteindre les communautés et plus particulièrement celles qui sont les plus vulnérables. À titre d’exemple, investir dans les routes et les dispositifs permettant d’assurer le flux soutenu des biens et des produits serait un moyen de prévoir une crise alimentaire, acheminer les produits médicaux de base, continuer l’approvisionnement local, maintenir les opérations des PME régionales… Les infrastructures d’adduction d’eau et d’assainissement toucheraient le bien-être et la qualité de vie de la population comme mentionnée plus haut. En d’autres termes, un programme d’infrastructures qui considérerait un nexus humanitaire-développement économique serait bénéfique pour le pays, non seulement pour cette phase d’urgence, mais aussi et surtout pour l’après-crise.

Le plan Marshall a aussi insisté lourdement sur les infrastructures. À votre avis, pourrait-on toujours considérer actuellement que l’existence de ce type d’infrastructures pourrait nous permettre de mieux redresser l’économie du pays ?

De manière générale, le déficit en infrastructures de Madagascar constitue l’un des freins majeurs à son développement. En 2018, le pays se situe parmi les 10 derniers pays africains en termes d’Indice de développement des infrastructures de l’Afrique (AIDI) de la Banque africaine de développement (Bad). Il se situe au 46e rang sur 53 pays.1 En lien avec cela, j’ai précédemment cité les exemples, ainsi que les liens sur les points ou actions qui permettraient une relance efficace. Le redressement économique devra passer, entre autres, par une meilleure productivité du capital humain. Ce qui requiert un minimum d’infrastructures appropriées. Toutefois, je rajouterais à cette liste les infrastructures industrielles dont l’impact sur le bien-être de la population et l’économie a été démontré dans un rapport récent de l’Onudi sorti cette année2. Ce rapport montre comment le processus d’industrialisation est directement, et de manière mesurable, lié à une meilleure qualité de vie. Il présente de nombreuses évidences sur les liens incontestables des Objectifs de développement durable (ODD) 9, “Mettre en place une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable qui profite à tous et encourager l’innovation”, aux autres objectifs et cibles de développement durable. Par ailleurs, il n’est pas surprenant que “ceux qui vivent dans les pays riches et industrialisés bénéficient d’un niveau de vie plus élevé et d’une meilleure qualité de vie grâce à des niveaux d’éducation plus élevés, des soins de santé plus avancés, un filet de sécurité sociale plus large, de meilleurs transports et un accès à la technologie”.3

Cela pourrait-il constituer un réel soutien pour le secteur privé qui a été le plus touché par la crise ?

Le soutien au secteur privé aussi appelle à une réponse multisectorielle. L’aspect “infrastructures” en fait partie. Ainsi, y toucher permettrait au secteur privé de bénéficier d’un meilleur système logistique. Par exemple : une meilleure circulation des matières premières, des biens et des produits, la disponibilité locale des mains d’œuvres qualifiées et plus compétitives, une meilleure compétitivité des PME et des Petites et moyennes industries (PMI) grâce à des infrastructures de qualité et des standards qui devraient aussi être mises en place. Les économies qui pourraient s’en dégager permettraient d’alléger la trésorerie des entreprises. Et surtout, la disponibilité de meilleures infrastructures encouragerait les innovations pour des exploitations plus durables et plus respectueuses de l’environnement.

Dans les pays occidentaux, on parle de « réindustrialisation » devant les ravages causés par les multiples délocalisations et qui les ont privés de secteurs vitaux. Quelle réflexion la crise a-t-elle apporté pour ce secteur à Madagascar ?

En lien avec la vision du pays de faire de l’industrialisation une priorité dans son développement, le gouvernement de Madagascar a signé avec l’Onudi un “programme pays” pour soutenir son développement industriel inclusif et durable. Avec divers partenaires, un ensemble d’initiatives est actuellement mené ou en cours de préparation, notamment dans les domaines de l’agro-industrie et des chaînes de valeur, de l’énergie renouvelable associée à des activités productives, de l’artisanat, du secteur du textile et de l’habillement, de l’entrepreneuriat des femmes et des jeunes, des déchets industriels et médicaux…

Des actions spécifiques ont été mises en œuvre comme les mesures d’urgence pour faire face à cette crise, incluant l’appui à la fabrication locale de masques en tissus, le soutien à l’entrepreneuriat des femmes et le déploiement de technologies améliorées pour la gestion des déchets hospitaliers. Nous accompagnons aussi le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (Mica) dans sa vision de développer l’industrialisation régionale à travers le concept One district, one factory et grâce au rôle rassembleur de l’Onudi, des partenariats sont développés pour ce faire. L’innovation et la recherche sont aussi des points importants du programme et pour cela nous travaillons avec l’École supérieure polytechnique d’Antananarivo, notamment pour la promotion de l’hydroélectricité à des fins productives. Enfin, nous collaborons main dans la main avec le secteur privé comme le Syndicat des industries de Madagascar (Sim) avec lequel des actions sur la mise à niveau des industries existantes sont discutées.

Selon vous, comment Madagascar pourrait-elle recouvrer les pertes engendrées par cette crise, notamment celles qui portent sur les efforts d’avancée vers l’industrialisation déjà déployés auparavant ?

Une forte croissance de l’industrie manufacturière est un moteur essentiel du développement durable pour des pays comme Madagascar. Avec les incertitudes mondiales engendrées par la pandémie,
l’Onudi a développé un programme de relance post-Covid de l’industrie pour soutenir ses États membres dans leurs efforts de restructuration du secteur industriel, afin de répondre aux besoins nationaux lors de la phase de relance. Ainsi, à travers le Mica, l’organisation appuie le gouvernement malgache à garder l’élan et soutenir les progrès qui ont été faits jusqu’ici dans sa stratégie de développer l’industrialisation.

La crise sanitaire représente une opportunité pour Madagascar, à l’instar des pays de l’Afrique subsaharienne, de tirer parti des possibilités existantes pour diversifier l’économie, de développer les industries locales, desservir les marchés régionaux qui sont moins éloignés, de considérer les opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec) et de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs internationaux. Avec ses avantages en termes d’infrastructures de télécommunication, il convient de promouvoir les technologies appropriées qui permettent le télétravail, le commerce électronique et les réseaux en ligne.

À cette fin, l’infrastructure numérique et la connectivité en ligne doivent être étendues. Toutefois, il faut reconnaître que, pour le secteur industriel dans son ensemble, d’autres mesures doivent être envisagées comme l’appui à l’amélioration de la facilité de faire des affaires en période de distanciation sociale (tel que le cadrage réglementaire approprié du commerce électronique). Enfin, la coopération internationale devrait aussi être au cœur du développement industriel de Madagascar pour mieux tirer parti des plateformes globales existantes et ainsi, accéder aux bonnes pratiques et aux meilleures technologies, à des services de conseil, à un partage continu de connaissance, au développement de réseaux et de partenariats.