Offre et usagers : les piliers indissociables pour une éducation de qualité pour tous

Offre et usagers : les piliers indissociables pour une éducation de qualité pour tous

D’aucuns réfutent que l’éducation ne consiste pas simplement à passer des examens, obtenir un diplôme et une situation, se marier et s’installer, et n’est pas seulement une machine à fabriquer des robots de la pseudo-économie. Nous admettons sans restriction qu’elle doit être au cœur de toutes les stratégies de construction du présent et de l’avenir de n’importe quel pays, en particulier d’un pays comme Madagascar. L’éducation a pour finalité de former de futurs êtres humains accomplis, capables de penser, de critiquer, de créer, de gérer et de maîtriser leurs émotions. L’éducation est un enjeu mondial, un des grands défis du millénaire. Sans éducation, il ne peut y avoir de participation consciente et responsable à la gouvernance des sociétés. Nelson Mandela avait expliqué que « l’éducation est votre arme la plus puissante pour changer le monde ». Pour Benjamin Disraeli, « de l’éducation de son peuple dépend le destin d’un pays ».

Un constat sombre

Alors, éducation ou enseignement ? Nous aimons jongler avec les mots et les concepts pour nous plonger dans le flou et nous empêcher de discerner les vrais problèmes dont souffre le système éducatif à Madagascar. Les chiffres clés sur la performance d’un système éducatif fondamental, moins efficace et peu efficient à Madagascar, nous interpellent : en 2014-2015, seuls 18,4 % des enfants de 3 à 5 ans étaient préscolarisés. En 2019, 56 % (60 % prévus en 2020) des élèves ont achevé le fondamental premier cycle ou l’enseignement primaire, 37 % pour le fondamental troisième cycle ou collège (contre 40 % prévus pour 2020) et 21 % ont accédé au secondaire général (lycée), pour 2019-2020. Concernant le taux de redoublement, en 2013-2014, un enfant sur cinq a redoublé sa classe et 48 % des enfants entre cinq et 14 ans ont abandonné prématurément l’école1.

L’on note également de fortes disparités en matière d’accès entre ruraux et urbains. Si sept enfants urbains sur 10 ont la chance d’atteindre la dernière année du primaire et huit sur dix la première année du collège, ils ne sont respectivement que quatre et cinq enfants sur 10 à espérer y parvenir en milieu rural. Selon le Multiple indicators cluster survey (Mics), seulement 7 % des enfants de sept à 14 ans savent compter, avec une faiblesse plus accentuée pour les élèves pauvres et vivants en milieu rural. Par ailleurs, on observe un faible niveau académique et pédagogique des enseignants de l’éducation fondamentale. En 2013, 13 % des enseignants du primaire avaient un diplôme pédagogique et plus de la moitié des enseignants du primaire public et communautaire étaient des enseignants sans formation initiale ou avec une initiation de courte durée à leur future fonction d’enseignant, entraînant une qualité nettement insuffisante de l’éducation fondamentale. À cela s’ajoutent le manque et/ou la vétusté des infrastructures éducatives et des équipements. Quant au budget alloué à l’éducation, il demeure encore insuffisant face aux besoins et reste bien loin des engagements internationaux d’attribuer 20 % du budget national à l’éducation2 ou 6 % du PIB3 (voir article Cadre économique de l’éducation : le financement public de l’éducation nationale).

Comprendre où va l’argent

Avec des allocations de 1 305,3 milliards ariary dans la Loi de finances rectificative 2020, l’Éducation nationale bénéficie du deuxième plus gros budget de l’État. Les documents actuels ne permettent cependant pas de comprendre comment ces fonds ont été effectivement utilisés et ont impacté la vie des citoyens. C’est dans cette perspective que le Collectif des citoyens et des organisations citoyennes (CCOC)4, dans le cadre d’un partenariat avec l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), a initié un projet-pilote d’enquêtes au niveau de trois districts de la région Analamanga (Antananarivo-Renivohitra, Antananarivo Avaradrano et Anjozorobe) pour, d’une part, recenser chaque infrastructure d’École primaire publique (EPP) et de Centre de santé de base (CSB), ainsi que les points d’eau. Et pour, d’autre part, interroger les usagers sur leur niveau de satisfaction concernant ces infrastructures. Cette connaissance du point de vue des usagers est d’autant plus nécessaire que l’analyse de la situation des secteurs sociaux a révélé qu’ils prennent en charge une part élevée des coûts d’accès à ces services (40 % des dépenses de l’éducation, mais aussi de la santé).

Ces enquêtes ont mis en évidence que pour Madagascar, le chemin est encore long pour atteindre les objectifs du Plan sectoriel de l’éducation (PSE) et de l’Objectif 4 « Éducation équitable et de qualité » des Objectifs du développement durable. Le CCOC se propose alors de contribuer à l’amélioration de la qualité de l’éducation à travers le suivi de la qualité des prestations délivrées au niveau communautaire et de la satisfaction des usagers, en effectuant un état des lieux mis à jour annuellement, disponible pour tous par une cartographie dynamique en ligne. Cet état des lieux doit être communiqué aux responsables et, la mise à jour annuelle doit permettre de constater : la prise de responsabilité, ou non, des dirigeants, l’amélioration des infrastructures, de la qualité de service, et le niveau de satisfaction des usagers au niveau de l’offre des EPP, des CSB et des points d’eau. Le choix de ces trois infrastructures n’est pas un hasard. En effet, l’accès des enfants à l’éducation dépend aussi de leurs conditions de vie et de leur environnement. L’absence d’infrastructures de santé et les difficultés d’accès à l’eau potable sont autant de facteurs qui peuvent influer négativement sur les capacités physiques et intellectuelles des enfants, ainsi que la motivation des parents à envoyer leurs enfants à l’école. Il y a une évidente interdépendance des secteurs sociaux pour un développement intégral du capital humain.

Une situation sur le terrain peu propice à une éducation de qualité

L’existence d’une école fonctionnelle est un des facteurs pouvant influer sur la qualité de l’éducation des enfants. Les conditions matérielles dans lesquelles les élèves évoluent sont fondamentales pour prétendre obtenir une éducation de qualité. Or, les enquêtes menées sur le terrain ont montré que près de 30 % des infrastructures sont en mauvais état. Si toutes les EPP ont un toit, plus de 33,3 % sont en mauvais état. Si toutes les EPP disposent de toilettes, 49 % ne sont pas équipées de fosses septiques. 49,2 % des EPP n’ont pas d’électricité, principalement en raison de l’absence de la Jirama dans la circonscription et en raison du coût élevé des autres sources. Quant au confort de l’élève, il est dérisoire puisque si un banc est généralement dédié pour trois élèves, ce chiffre peut varier d’un banc pour un jusqu’à sept élèves selon les EPP, avec près de la moitié des bancs en piteux état.

Offrir à tous les élèves les conditions optimales pour obtenir les meilleurs résultats se traduit également par un soutien alimentaire à travers les cantines scolaires et la fourniture de kits scolaires, afin de soulager les charges parentales. Les enquêtes ont cependant révélé des défaillances et des disparités évidentes. En moyenne, 53 % des EPP disposent d’une cantine, avec une répartition inéquitable au niveau des trois districts : quasiment toutes les EPP d’Antananarivo-Renivohitra sont équipées d’une cantine, contre 33,3 % à Avaradrano. Si les parents qui financent généralement la cantine en espèces ou en nature, aucune aide n’est apportée aux cantines d’Anjozorobe, tandis que 54,5 % des EPP d’Antananarivo-Renivohitra et 2 % des EPP d’Avaradrano bénéficient d’une aide du ministère de l’Éducation nationale. Pour ce qui est de l’octroi des kits scolaires, malgré les promesses présidentielles, 89 % des responsables des EPP des trois districts ont déclaré ne pas en avoir reçu. Par ailleurs, la majorité des kits reçus par les établissements sont des donations venant des entités privées établies à proximité et non par l’État. Si la proximité des EPP constitue également un élément important pour faciliter l’accès à l’éducation, la situation se révèle relativement satisfaisante : en moyenne, les usagers sont à 400 m d’une EPP. Cependant, dans certains cas, les élèves doivent parcourir 7 km pour arriver à l’école.

Il n’est plus à démontrer que la clé pour une éducation fondamentale de qualité, préparant des jeunes capables de poursuivre leur cursus avec les bases solides qui leur permettront de voir l’avenir avec sérénité, est la disponibilité d’enseignants en quantité suffisante, et ayant les capacités professionnelles adéquates. Il a été constaté qu’il existe une forte concentration d’enseignants payés par les associations de parents d’élèves ou Fikambanan’ny ray aman-drenin’ny mpianatra (Fram) dans le district d’Anjozorobe (71 %) et d’importantes différences subsistent au niveau des indemnités des enseignants Fram non subventionnés, pris en charge par les parents. En effet, si la moyenne est évaluée à 883 200 ariary par année scolaire sur l’étendue de la région, il a été noté qu’un enseignant Fram peut toucher jusqu’à six fois plus à Antananarivo-Renivohitra. Au niveau du matériel (livres, matériels didactiques), seulement 14 % des responsables d’EPP ont jugé qu’il était complet, tandis que les usagers ont mentionné la qualité insuffisante du contenu de l’enseignement parmi leurs motifs d’insatisfaction.

Qu’en est-il des usagers ?

L’enquête a permis d’identifier que 20 % des usagers enquêtés sont insatisfaits de l’éducation fournie aux élèves à cause des coûts élevés par rapport à la capacité de prise en charge des parents, de l’insuffisance du nombre d’enseignants, de la remise en cause de la qualité de l’enseignement prodigué, de l’insuffisance du temps d’enseignement et du non-respect du calendrier scolaire, ainsi que de la surpopulation des classes. À la question : « quels sont les critères qui motivent les parents pour le maintien des enfants à l’EPP?» Ont été citées comme réponses : l’importance de l’acquisition du savoir, le bon fonctionnement de l’EPP, la disponibilité et les efforts des enseignants, les bons résultats obtenus par les enfants, le coût abordable de la scolarisation à l’EPP et sa proximité.

Parallèlement, les infrastructures de santé à travers les CSB et les points d’eau sont déterminantes pour influer positivement sur les capacités physiques et intellectuelles des enfants, ainsi que la motivation des parents à envoyer leurs enfants à l’école. L’enquête a mis en lumière qu’en moyenne, les CSB sont situés à 3,8 km des usagers dont les principaux motifs de non-consultation sont : la distance, l’absence fréquente du médecin et les coûts. 55,3 % des usagers se sont plaints de ne pas avoir eu de médicaments parce qu’il n’y en avait pas ou parce que c’était trop cher. Alors que la mise en place de la Couverture de santé universelle (CSU) piétine, près de 78 % des personnes enquêtées se sont déclarés prêts à payer une cotisation pour la santé avec un montant moyen de 2 100 ariary par personne, par an. Quant aux points d’eau, 52,7 % des usagers se sont déclarés insatisfaits des services délivrés. Ils sont particulièrement indisposés par les coupures d’eau (30,5 %) alliées à une pression faible (13,8 %), et une mauvaise qualité de l’eau qui est sale et a un goût bizarre (19,5 %). La qualité de service est aussi critiquée au niveau des heures d’ouverture et de l’insuffisance des bornes-fontaines. Près de 20 % des usagers qui se sont exprimés trouvent que l’eau coûte cher.

Quelle éducation voulons-nous pour nos enfants ?

Un des bénéfices que l’on peut tirer de cette enquête est qu’elle a permis d’identifier un certain nombre de réalités et de priorités pour que l’éducation à Madagascar réponde à la fois aux attentes et aux besoins des usagers, ainsi qu’aux objectifs que l’État s’est fixés. L’implication des parents dans le suivi de la qualité des prestations fournies par les infrastructures de base devrait favoriser une utilisation plus optimale des ressources et des résultats palpables pour le développement des enfants. Ainsi, le gouvernement devrait prioriser les réhabilitations et les extensions des infrastructures existantes demandées par les usagers et se concerter avec les communautés et les responsables locaux pour que les nouvelles constructions répondent effectivement à leurs besoins. Dans le but d’améliorer la gestion des services publics de base et étant donné que la commune est la structure la plus proche de la population locale, l’État est appelé à donner à cette dernière les moyens juridiques, financiers et techniques d’assurer la gestion des infrastructures de base.

À cela s’ajoute la nécessité de déconcentrer les prises de décision pour obtenir plus d’impacts pour les usagers. Une répartition plus pertinente des ressources humaines, notamment des enseignants Fram, dont le renforcement de capacité spécifié dans le PSE, doit être mise en œuvre prioritairement, avec une révision déjà prévue des curricula afin de rehausser la qualité de l’éducation. La gratuité de l’éducation doit être rendue effective avec la prise en charge par l’État ou par les collectivités décentralisées des frais d’inscription, de l’écolage et de l’enseignement.

Les connaissances des responsables des EPP, aussi bien au niveau du budget qu’au niveau des textes qui régissent l’éducation, doivent être améliorées. La capacité des usagers à effectuer le suivi de la qualité des prestations données par les infrastructures sociales de base doit être renforcée à travers une meilleure connaissance de leurs droits et des critères de qualité pour une amélioration de la qualité de l’éducation.

Renforcer le suivi citoyen sur tout le territoire

La cartographie en ligne des résultats de l’enquête constitue un important outil dans l’orientation des actions publiques dans le secteur de l’éducation et dans la planification des mesures étatiques. La première phase de l’évaluation pilote étant achevée, il est nécessaire d’étendre cette étude au niveau des autres régions de Madagascar afin d’avoir une cartographie nationale des besoins réels des communautés, qui permettra de prioriser les interventions du gouvernement et de responsabiliser les collectivités territoriales décentralisées. Cette extension est cependant dépendante de la capacité de mobilisation de partenaires et de prise de responsabilités des citoyens pour accompagner et pérenniser la démarche.

Malcolm X a dit : « l’éducation est un passeport pour l’avenir, car demain appartient à ceux qui s’y préparent dès aujourd’hui. » Madagascar, à travers le PSE, se porte vers 2022 pour construire « une éducation de qualité pour tous, garantie du développement durable ». L’enquête que le CCOC a menée a mis en lumière la nécessité d’aller au-delà des mots et des textes, mais d’agir en urgence en prenant les mesures concrètes adéquates. Car nous ne pouvons pas espérer construire un Madagascar « émergent » sans développer les individus, première richesse et fer de lance de tout projet de développement.