Gouvernants et citoyens : dans le même bateau, cap aux antipodes

Gouvernants et citoyens : dans le même bateau, cap aux antipodes

Construction du Colisée, demande de pension de retraite pour les députés, inaugurations en grande pompe… Malgré le contexte économique très difficile, les élus et les gouvernants ont d’autres préoccupations au détriment des priorités du moment, que sont la famine, la santé ou encore l’éducation.

Nous sommes le 21 octobre au Centre de conférence international (CCI) d’Ivato. Les députés inaugurent la deuxième session ordinaire du Parlement, consacrée principalement à l’adoption du budget 2021. Examiner et adopter le budget de l’année suivante font purement et simplement partie des missions des députés ; des missions constitutionnelles,
rappelons-le.

Deux mondes différents

Tout va bien. Jusqu’à ce qu’apparaisse un énorme contraste. Les réalités exhibent l’autre facette de cette scène. Sur leur trente et un, sourire aux lèvres dans un cadre ouvertement luxueux, les députés démontrent stricto sensu qu’ils sont des solombavambahoaka. Cocktail à gogo, servi sur un plateau… d’argent. Cette cérémonie dispendieuse des députés, l’estomac plein, a provoqué un tollé général. Près de 1,5 million de personnes ont été touchées par le kere, la grande famine et la sécheresse dans le Sud de Madagascar. Les images de cette ripaille sont loin d’être une pièce de théâtre. C’est bien réel et c’est à Madagascar, cinquième pays le plus pauvre du monde en 2019, selon la Banque mondiale.

Par rapport au kere, le Programme alimentaire mondial (Pam), prix Nobel de la paix 2020 a, à son niveau, pu venir en aide jusqu’en novembre dernier à environ 100 000 personnes sur les 891 000 prévues et ce, après le décès de huit enfants. Du côté de l’Exécutif, le Conseil des ministres du 18 novembre a décidé, entre autres, que des comités anti-kere, des centres de soins et de redressement nutritionnel seront mis en place pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Deux centres de commandement opérationnel contre le kere ont été mis en place à Ambovombe et à Amboasary Atsimo.

Égocentriques

Pendant ce temps, en session ordinaire, les députés demandent une pension de retraite. L’initiative émane du député élu sous les couleurs de l'IRD à Antsohihy, Rémi dit Jao Jean. Dans les travées du CCI, ce député a soutenu qu’« il est triste de voir un ancien député prendre le bus et que même un député avec un seul mandat devra pouvoir jouir d’une retraite ». Et pourtant, prendre le bus, payer un frais de 500 ariary, faire la queue ou en mêlée – à l’instar des rugbymen –, se faire détrousser, c’est le quotidien de la majorité de la population qui n’a ni véhicule 4×4 ni moto. Justement, les députés ne sont-ils pas trop égocentriques de vouloir nager dans cette opulence et jouir de diverses faveurs ostentatoires en ces temps difficiles ?

« Parler d’“ostentation” n’est peut-être pas approprié puisque cela laisse supposer que les députés ont sciemment agi de telle manière à “insulter” les victimes de la famine et de la crise sociale et sanitaire qui prévaut au pays, défend Aina Rafenomanantsoa, députée de Madagascar, élue dans la circonscription d’Antananarivo III sous les couleurs de l’« Isika rehetra miaraka amin’i Andry Rajoelina » (IRD). Le choix de la tenue de la session au CCI Ivato découle d’un souci de respecter dans les meilleures conditions les mesures de distanciation physique durant les longues heures et les jours que dure la session. Cela n’aurait pas été évident si les réunions se déroulaient au Palais de Tsimbazaza ». La pilule du cocktail d’ouverture de session a été difficile à avaler pour l’opinion publique. Sur ce point, notre interlocutrice réplique qu’« en raison justement de la nécessaire “délocalisation” de la session, la collation avait pris une autre dimension au sein de l’opinion publique, car elle a dû être prise en charge par un service traiteur — lequel a ses standards de service — et non organisée à la cafétéria de la Chambre basse comme à l’accoutumée ».

Loi de finances incohérente

Et pourtant, depuis le début de son mandat, Andry Rajoelina a insisté sur l’austérité. Le banquet à Iavoloha pour la grand-messe du Nouvel An a été supprimé, comme les présentations de vœux au niveau des ministères. Même la voilure du Sénat, jugé « budgétivore », a été réduite afin de mettre en œuvre cette politique d’austérité. Dans ce contexte, la demande de pension de retraite par les parlementaires passe difficilement. « Dans la mesure où les députés y ont contribué d’une manière ou d’une autre, un quelconque système d’assurance vieillesse en leur faveur ne porte nullement atteinte à la politique d’austérité prônée par le président de la République », trace Aina Rafenomanantsoa.

Rivo Rakotovao, coordonnateur national du parti Hery Vaovao ho an'i Madagasikara (HVM) et président du Sénat sortant, préfère voir les choses de manière simple. « Vous êtes élus, vous êtes nommés. Que vous soyez un président, un député, un maire, un conseiller municipal, ou chef de fokontany, le peuple vous a prêté le pouvoir pour que vous agissiez dans son intérêt, tacle-t-il. Est-ce le cas dans la conjoncture actuelle ? Sur le kere, par exemple, des sénateurs ont déjà tiré la sonnette d’alarme, mais on a pris cela pour des critiques. Donc, à quoi sert le pouvoir si on ne veut pas réaliser les besoins de
la population ? ».

Toujours dans cette optique, faut-il noter que la Loi de finances pour l’année 2021 va encore à l’encontre des réalités. Le mouvement de la société civile Rohy la taxe d’« incohérent(e) avec les besoins et enjeux de la population ». En effet, à y voir de près, certains portefeuilles ont hérité d’une hausse notable, tandis que celui des secteurs sociaux stagnent, voire reculent. Ainsi, le budget du ministère de la Jeunesse et des Sports a vu une hausse de deux fois plus que celui de 2020. 118,9 milliards ariary sont dédiés à « l’appui au développement du sport de haut niveau ». Le budget du ministère des Postes, des Télécommunications et du Développement numérique bénéficie d’une hausse de 998,5 %, et ce, dans un pays où l’accès au numérique reste relativement faible. Sur ce point, le coordonnateur national du HVM n’hésite pas à pointer du doigt la manière dont le Projet de Loi de finances (PLF) a été voté. « Il a été voté à la va-vite et ne prévoit ni la prévoyance sociale pour ceux qui sont touchés par la crise sanitaire engendrée par la Covid-19, ni ceux qui sont victimes de chômage à cause de la fermeture de certaines entreprises durant le confinement », regrette Rivo Rakotovao.

Étapes primordiales

Cet énorme fossé entre les gouvernants et les citoyens menace-t-il la démocratie ? La connexion entre les gouvernants et les citoyens semble être brouillée. David Easton, un politologue canadien, l’explique bien dans son analyse systémique où il démontre comment l’État doit répondre aux demandes sociales. Grosso modo, le système politique est, selon lui, alimenté par des inputs et des outputs. Les inputs sont les besoins, les attentes du peuple. Les outputs sont les décisions, les réponses du système politique face aux attentes.

À Madagascar, se porter candidat à une élection au suffrage universel direct ne nécessite pas forcément des diplômes et des certificats. Il suffit d’avoir l’âge et la nationalité requis, un casier judiciaire vierge et les moyens de payer la caution exigée. Dans ce cadre, les fonctions électives se basent plus sur l’oligarchie, les rentes. Ce qui fait que les projets de société présentés (s’il y en a) lors des campagnes électorales n’épousent pas forcément les réalités. Et pourtant, les projets de société ou les programmes présentés lors des campagnes électorales constituent une étape primordiale de la préparation au poste électif. Et la plupart des candidats en ont et prétendent justement les modeler selon les desiderata de la population. Où se trouve, de ce fait, l’accroc ?

Le président du Komity mpanara-maso ny fifidianana (Comité national d’observation des élections, éducation des citoyens KMF/CNOE), Andoniaina Andriamalazaray, estime que « le problème réside surtout dans l’adhésion des citoyens à ce projet de société, dès sa conception jusqu’à son accomplissement. Le KMF/CNOE a mené en juillet 2018 une étude sur les besoins et les priorités des 22 régions à Madagascar, intitulée Fampandrosoana an’i Madagasikara, ahoana ny hevitrao ? (Famah). Le résultat de cette étude a été partagé aux candidats présidentiels de 2018. L’absentéisme, voire la démission au fonctionnement de la vie publique ou politique, le manque de volonté d’éclairer ou d’aider aux analyses des citoyens par rapport au projet de société présenté et aux promesses avancées pourraient y être également pour
quelque chose ».

Pareillement, faut-il quand même imposer d’autres critères (à part la nationalité et l’âge, le casier judiciaire vierge, les cautions…) pour les mandats électifs afin de conscientiser les gouvernants par rapport à la réalité ? « Les mandats électifs sont des mandats politiques. Nous ne sommes pas partants pour l’imposition d’autres critères. L’élu peut bien s’entourer de personnalités hautement qualifiées. Le problème pour nous se trouve dans la volonté des dirigeants. Vouloir, c’est pouvoir. Nous avons toutes les ressources nécessaires. Tout est question d’état d’esprit », soutient le président du KMF/CNOE.

Fondamentaux

La députée Aina Rafenomanantsoa met davantage les citoyens devant leur responsabilité. « Les décisions des dirigeants ne sont pas appréciées à leur juste mesure par les différentes franges de la population. Certains apprécient les décisions dont l’efficacité se mesure à plus ou moins long terme. Ces actions s’inscrivent dans la durée. D’autres se soucient plutôt du court terme et réclament des mesures qui soulagent leur avenir immédiat », affirme-t-elle. Andoniaina Andriamalazaray estime que « ce n’est qu’une perception. On ne peut pas satisfaire tout le monde en même temps. Il faut également admettre que toutes les réalisations des gouvernants reflètent leurs choix politiques ».

Le politologue Gilbert Raharizatovo explique cette situation d’un point de vue historique. « Nous avons tout simplement hâte de rattraper le retard qui nous sépare des autres pays en imitant les modèles de développement d’ailleurs et on a oublié les fondamentaux, note-t-il. Ces derniers sont le système éducatif et l’éducation citoyenne, le retour à nos valeurs et la connaissance parfaite de nos spécificités, la recherche d’une politique de développement propre à notre pays et notamment à notre géographie, notre histoire, notre organisation sociale, notre culture et nos traditions ». La députée Aina Rafenomanantsoa soutient : « une frange de la population qui veut un développement durable estime qu’il est préférable de donner des cannes à pêche plutôt que des poissons, pour se référer à la métaphore. Une autre veut plutôt des poissons. C’est à cet exercice d’équilibriste que les dirigeants doivent se livrer ».

Top-down, bottom-up

Dans ce labyrinthe, la problématique principale réside dans l’issue. « Je me réfère toujours au rôle important que doivent jouer les partis politiques pour l’encadrement des futurs dirigeants dans l’éthique et la déontologie du pouvoir, aux actions d’éducation citoyenne, pour que tout un chacun sache clairement son droit et son devoir, au retour à nos racines et à nos valeurs pour une identité et une fierté nationale. Ces sont les structures fondamentales et les balises pour qu’ils n’existent plus ces fossés entre gouvernants et citoyens », note Gilbert Raharizatovo qui estime qu’il faut rebâtir la nation.

De son côté, le président du Sénat sortant insiste sur l’écoute active et les échanges au niveau local. « Vous détenez le portefeuille d’un tel ministère, rendez-vous dans les localités et demandez à la population ce dont elle a besoin. Il y a une politique générale à suivre, mais il est nécessaire que votre programme soit en symbiose avec les desiderata de cette population », suggère-t-il. Mais ce n’est pas tout. Pour ce coordonnateur national du HVM, l’heure est maintenant au teny
ierana. « Il ne devrait plus y avoir d’ordre venant d’en haut. On doit penser à une sorte de bottom-up et non plus à une configuration verticale de top-down, glisse-t-il. C’est à partir de ce moment-là qu’on peut mettre en œuvre la décentralisation effective et l’effectivité de la redevabilité ».

La parlementaire élue dans la troisième circonscription d’Antananarivo conclut néanmoins que « quelle que soit la position qu’ils adoptent, on aura forcément l’impression que les dirigeants ne répondent pas à l’attente des uns et des autres. Et que les deux parties, gouvernants et citoyens, vivent deux réalités différentes ». Les bonnes idées, l’ouverture et les propositions ne manquent pas. Mais quand est-ce que l’égocentrisme et l’individualisme partiront pour céder la place au désintéressement ? P Construction du Colisée, demande de pension de retraite pour les députés, inaugurations en grande pompe… Malgré le contexte économique très difficile, les élus et les gouvernants ont d’autres préoccupations au détriment des priorités du moment, que sont la famine, la santé ou encore l’éducation.