Crépuscule sur le tourisme: crise sanitaire et fermeture des frontières

Crépuscule sur le tourisme: crise sanitaire et fermeture des frontières

L’économie du tourisme a été durement touchée par la pandémie de la Covid-19 et par les mesures qui ont été adoptées pour limiter la propagation du virus. La Grande île n’échappe pas à la règle.

Suspension de toutes les liaisons aériennes internationales vers et depuis Madagascar sans exception à compter du vendredi 20 mars . La mesure tombe comme un couperet le mardi 17 mars 2020. Privé de ses principaux consommateurs, le secteur touristique a vu ses activités se réduire quasiment à néant. Aujourd’hui, neuf mois après, la disposition reste la même. Comment survit le secteur et quelles seraient ses pistes de sortie
de crise ?

Tremplin

« (…) Actuellement, on essaie de rouvrir, de faire des offres, mais entre le manque de clients et les offres promotionnelles, tout cela fait quand même un énorme trou dans les revenus, explique Johann Pless, créateur-gérant du groupe Kudéta et de la Résidence Lapasoa et Président du conseil d’administration (PCA) de la Fédération des hôteliers et restaurateurs de Madagascar (Fhorm). Avec des promotions de -20, -30, -50% et une perte de clients de 80% (touristes internationaux, NDLR), si on pense que le tourisme national représente 20%, cela ne fait que 10 % du revenu que l’on devait faire au maximum. Le problème reste donc entier ».

Les 344 000 emplois que le secteur génère sont également menacés. « L’année 2020 aurait dû être une super année. Nous avons bénéficié du tremplin offert par 2019 », souffle Sandra Afick Ramarolahy, directrice exécutive de la Confédération du tourisme de Madagascar (CTM). Rappelons qu’en moyenne, le tourisme génère 13% du Produit intérieur brut (PIB) national1. Le nombre de touristes internationaux a connu une hausse significative en 2020, qui a atteint un peu plus de 350 000.

2020 était alors censé, selon les calculs prévisionnels, induire une hausse de 29% au secteur, entre décembre 2019 et mai 20202. « Il faut quand même mettre en valeur le fait que la valeur du taux d’occupation moyen était de 70% en 2019 alors qu’il était un peu plus de 80% en 2008 (considérée comme étant la meilleure année du tourisme, avant 2019, notamment en termes de nombre d’arrivées de touristes internationaux. NDLR). L’offre s’est développée, mais nous avions encore une grande capacité d’absorption, un peu plus de 30%. Novotel s’est installé, Radisson Blu était en pleine construction, il y avait un vrai engouement. Nous espérons retrouver cette dynamique. Mais cela ne tient pas qu’aux opérateurs. C’est une multiplicité de faisceaux de critères qui doivent converger pour qu’on arrive à recréer cette dynamique », développe Johann Pless. L’excellente cuvée que constituait 2019 avait incité de nombreux opérateurs à s’engouffre dans la brèche. « Avant la crise de la Covid-19 à Madagascar, j’avais investi toutes mes économies jusqu’au dernier ariary. J’ai fait procéder à l’extension de notre projet. J’ai quitté mon domicile pour emménager dans la maison où on avait installé mon auberge de jeunesse. J’étais pleinement investie », témoigne Anita Volatsara, gérante-fondatrice de l’agence de voyages Marodia.

Des pertes astronomiques

D’un coup, le secteur s’est effondré comme un château de cartes : chômages techniques, pertes de clients, faillites…. La fermeture des frontières internationales, qui traîne en longueur, met à mal les 44 000 emplois directs et 300 000 emplois indirects du secteur. Pour les sites touristiques de Bekopaka ou Salary Bay par exemple, quand il n’y a pas de touristes, les hôteliers ne se ravitaillent plus en fruits de mer. De nombreux pêcheurs perdent leur source de revenus. Lors de la période de croisière à Toamasina également, tous les « tuc-tucs », les poussepousses et les marchands d’artisanat voient monter leurs revenus, car les touristes consomment beaucoup leurs produits et services. La crise sanitaire menace durablement les emplois et les Petites et moyennes entreprises (PME) qui évoluent dans ce secteur, plus que dans d’autres.

« Par rapport à nos attentes pour cette année 2020, tout s’est soldé par une perte astronomique. Il y a beaucoup de manque à gagner. Nous constatons près de 95% d’arrêt d’activité dans notre secteur. De nombreuses entreprises sont rentrées dans le régime du chômage technique », regrette Sandra Afick Ramarolahy. En effet, le pic d’arrivées de touristes en 2019 a encouragé les opérateurs touristiques du pays à investir : achats de voitures pour les entreprises de location de véhicules, aménagement de chambres ou de bungalows (voir Politikà 19), rénovation ou élargissement des restaurants, parcs, aires de jeux, etc. pour l’hébergement et la restauration. La plupart de ces entreprises ont dû faire des prêts bancaires et des arrangements financiers avec les concessionnaires automobiles pour ne pas sombrer. Avec cette situation de crise, aux pertes se sont donc ajoutés impayés et dettes.

« Sincèrement, si je n’avais pas ma famille, je me serais retrouvée à la rue ! La maison m’avait coûté 3 000 000 ariary en loyer mensuel, avec l’installation de tous les équipements nécessaires. Nous avons enregistré des réservations jusqu’en août 2020 via Booking, Airbnb, avec lesquelles on aurait pu faire un retour sur investissement intéressant…
Malheureusement, on n’avait pas vu la pandémie venir. Mes premiers clients étaient censés arriver le jour où on a fermé nos frontières. Tout a été annulé. J’ai dû quitter la maison », lâche
Anita Volatsara.

Stratégie de survie, résilience et planification de relance

Les opérateurs touristiques guettent aujourd’hui ardemment le retour des vols internationaux. Mais malgré ces doutes, d’aucuns réfléchissent à comment survivre, et quels seraient les lobbyings à faire entre l’État et le secteur privé ou encore entre secteur privé. Certains préparent déjà la relance, attendant juste la levée de la fermeture des frontières internationales. Johann Pless estime que la seule manière de sauvegarder les emplois – surtout auprès des petites et moyennes entreprises qui sont le moteur de l’économie – est de les subventionner. « Aujourd’hui, la Banque mondiale subventionne la Jirama. Il faudrait rajouter ce type de subvention pour la filière », espère-t-il. « Le comble est que dans le Plan multisectoriel d’urgence, le tourisme a été défini comme un des secteurs prioritaires, mais nous attendons une partie de ce plan qui n’a pas encore été mise en œuvre », renchérit Sandra Afick Ramarolahy.

Les deux acteurs conviennent que la réponse de la crise du tourisme doit être sectorielle. « L’approche globale à travers la préservation de l’économie globale du pays via le ministère de l’Économie et des Finances a été effectuée. Il faudrait maintenant s’attaquer aux secteurs vraiment sinistrés à présent », glisse le PCA de la Fhorm. Il suggère entre autres de subventionner les factures d’eau et d’électricité, les charges patronales et sociales (Ostie et Cnaps) et d’autoriser les entreprises à étendre le chômage technique à six mois. Bien que douloureuses, ces mesures « permettront aux entreprises de garder sous contrat les collaborateurs et de soulager la trésorerie. Ce serait un bénéfice des deux côtés ».

Comme pour le reste du secteur privé, les opérateurs touristiques réclament à cor et à cri tout simplement de ne pas payer les impôts. « Un impôt est une création de charges par rapport à un revenu. En 2019, nous avons généré des revenus. L’impôt de 2020 est calculé sur l’impôt de 2019. Nous allons basculer vers le crédit d’impôt en 2021 alors qu’aujourd’hui on n’a pas les moyens de le régulariser car la réalité est que nous n’avons pas eus de revenus », continue notre interlocuteur. Mais l’État est loin de l’entendre de cette oreille. Il a plus que besoin de ressources financières. Les termes « annulation » ou « allègement » fiscal ont été soigneusement écartés des plans de relance.

Protocole sanitaire

Malgré l’ambiance pesante et la morosité du moment, les acteurs de la filière veulent croire à des lendemains qui chantent et se préparent à l’après-Covid. La CTM travaille d’arrache-pied par exemple pour maintenir le secteur et ses opérateurs actifs. « Les lobbyings de la confédération ont permis à ce que les frontières nationales soient ouvertes et que les voyageurs ne soient plus obligés de faire des tests PCR pour les vols intérieurs, note la directrice exécutive de la CTM. Notons que les chômages techniques sont pris en charge par la Cnaps et le prêt Miarina est accessible pour le secteur du tourisme ».

Un effort conséquent a été fourni pour encourager le tourisme local et pour rassurer la clientèle internationale afin de sauver ce qui peut encore l’être. Un protocole sanitaire a été établi avec l’Office national du tourisme de Madagascar (ONTM) pour toute la chaîne de valeur du secteur touristique, depuis les transports jusqu’aux hôtels et divers sites. « C’est une condition sine qua non pour l’ouverture des frontières. Cela permettra de montrer et de communiquer à l’international que l’on est prêt à accueillir des touristes. Des vidéos ont été réalisées ainsi que d’autres supports de communication. Les opérateurs ont été formés », nous partage notre interlocutrice. L’ONTM a aussi négocié un allègement fiscal et une certaine souplesse et célérité de la part des fournisseurs travaillant avec les opérateurs touristiques : les banques, les opérateurs téléphoniques et les concessionnaires automobiles.

Anita Volatsara, à travers Marodia, s’est arrangée pour rentabiliser la période de confinement. « J’ai dû affiner notre stratégie marketing et de communication : collaboration avec les influenceurs des réseaux sociaux, revus, ajuster et multiplier nos offres ; étudier un système de fidélisation de nos clients, diversifier nos produits, conclure de nouveaux partenariats, notamment avec Autisme Madagascar… pour être prête dès la réouverture des frontières », fait-elle valoir. Mais en attendant le retour des marchés principaux, tous les opérateurs du secteur touristique à Madagascar essayent de rivaliser d’ingéniosité pour proposer des packagings. Certains misent sur les promotions, d’autres proposent des packs complets de voyages tout compris, etc. Tout le monde veut contribuer à « relancer tant bien que mal la machine » et rendre les produits touristiques plutôt abordables aux bourses des nationaux et
des résidents.

Références :

1. https://www.confederation-tourisme.mg/uploads/RP_n1.pdf — page 4

2. https://madagascar-tourisme.com/fr/madagascar-une-augmentation-de-plus-de-29-des-arrivees-touristiques-pour-le-premier-semestre-2020/