Interview de Zavamanitra Andriamiharivolamena : « Adopter une stratégie structurelle favorisant les activités d’exportation pour sauver l’ariary »

Interview de Zavamanitra Andriamiharivolamena : « Adopter une stratégie structurelle favorisant les activités d’exportation pour sauver l’ariary »

La monnaie nationale continue de se déprécier, et ce malgré les dispositions prises par la Banky foiben’i Madagasikara (BFM). Cette dévaluation de l’ariary tend à se poursuivre. Zavamanitra Andriamiharivolamena, économiste spécialiste des questions monétaires, nous livre son analyse de la situation.

Selon la BFM, « l’ariary s’est déprécié respectivement de 7,4% par rapport au dollar et de 12% par rapport à l’euro ». La tendance se poursuivra jusqu’à la fin de l’année. Quelle est la principale cause d’une telle situation ?

Le phénomène reste d’actualité et continue de nourrir des inquiétudes. La dépréciation tendancielle de l’ariary face aux devises internationales de référence que sont l’euro et le dollar persiste. Pour la BFM, deux phénomènes expliquent cette dévaluation. D’une part, le gel des mouvements d’importation et d’exportation, en raison de la pandémie de la Covid-19, qui a induit un déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché des devises, et d’autre part, la perte en valeur du dollar face à la monnaie européenne sur le marché international.

Quelles sont les conséquences de cette dépréciation de la monnaie nationale sur l’économie en général ? Et sur le quotidien de la population ?

A priori, dans le cas actuel de notre pays, on doit plus l’inflation au surenchérissement des importations suite à la dépréciation de l’ariary qu’à la distribution de crédits. En effet, ce phénomène économique ayant généralement pour acception l’augmentation presque permanente du niveau des prix sur le marché des biens et des services, l’inflation s’explique par un faisceau de raisons. L’une d’elles se retrouve au niveau de l’accroissement de la masse monétaire globale. Sur financement des banques à travers l’octroi de crédits, les ménages et les entreprises peuvent se retrouver dans une situation d’excès de “possibilité de dépenses” les poussant vers une consommation excessive. Du coup, l’offre peut ne pas parvenir à suivre la demande. D’où une hausse des prix. Pour prévenir ce type d’inflation, la solution est de contrôler la capacité de distribution de crédits par les banques et les institutions financières. Toutefois, pour le cas présent, la BFM n’a nul besoin d’ajuster ni le taux de refinancement, ni le taux de prêt marginal, car ce serait une politique monétaire inappropriée par rapport à la situation. Par contre, pour inciter les banques à détenir leurs liquidités monétaires en monnaie nationale, elle a décidé de ramener à la baisse le coefficient de réserve en ariary contrairement à celui de réserve en devises qui, lui, est révisé à la hausse. Les opérations de change résultant de cette politique qui engendre une augmentation de la demande de l’ariary sur le marché des changes peuvent provoquer une appréciation de la monnaie locale par rapport à ces devises et, donc, inverser la tendance à la chute de l’ariary.

À quel niveau devrait-on alors agir pour redresser la situation ?

Pour espérer endiguer la dépréciation actuelle de l’ariary, la BFM se doit de proposer aux banques un rendement beaucoup plus intéressant que les gains à obtenir par la spéculation en relevant, par exemple, le taux de rémunération des liquidités des banques, autrement dit le taux de facilité de dépôt. Le fait de maintenir à son niveau de 0,9%, ce taux contribue en réalité au renforcement de la spéculation des banques qui, elles, souhaitent un rendement d’au moins 11% (soit un taux équivalent à celui de la perte de valeur de l’ariary depuis le début de la crise Covid). À défaut d’une stratégie pertinente pour enrayer les pratiques spéculatives des institutions bancaires, le Marché interbancaire des devises (Mid) va muter en un “antre” de la spéculation où ses principaux acteurs que sont les banques peuvent agir, soit de leurs propres initiatives, soit en exécution des “ordres” des clients détenteurs d’épargne conséquente avec la complicité “délibérée” ou non de la banque centrale.

La BFM est intervenue sur le marché monétaire en y injectant des milliards d’ariary afin de renforcer la liquidité bancaire et modérer l’expansion des agrégats monétaires. Concrètement, pouvez-vous nous dire ce que cela implique aussi bien en termes de redressement économique qu’en termes d’initiative de redressement de la monnaie nationale ?

En effet, pour tenter d’endiguer ce glissement de la monnaie malgache, à défaut de pouvoir l’arrêter, la BFM a pris diverses mesures incitatives visant à exhorter les banques primaires et les détenteurs de gros comptes à convertir en ariary leurs dépôts plutôt que de les garder en devises. Dans cette optique, le comité financier de la BFM a pris la décision de maintenir le taux de facilité de dépôt et celui de prêt marginal respectivement à 0,90% et 5,30%. Quant au coefficient des réserves pour les dépôts obligatoires sur les dépôts en ariary, il a été revu à la baisse et fixé à 11%, contre 13% auparavant. Par contre pour les dépôts en devises, ce coefficient a été relevé à 24% depuis le mois dernier. Cependant, ni les justifications apportées par la BFM ni les mesures adoptées censées raffermir l’ariary n’ont recueilli l’adhésion de bon nombre d’économistes. Celles-là mêmes qui, dans leurs analyses, estiment que la dépréciation de l’ariary s’explique bien au-delà de l’économique. Le débat reste ouvert.

La politique monétaire de la Banque centrale récemment adoptée visant à inciter les banques à détenir leurs liquidités en monnaie nationale à travers la modification des deux coefficients de réserves obligatoires (respectivement libellés en ariary et en devises), laisse supposer que : d’une part, les banques disposent d’une certaine latitude dans le choix de la monnaie dans laquelle elles souhaitent détenir leurs liquidités. D’autre part, par rapport à la situation de forte dépréciation de l’ariary actuelle, les banques jouent un rôle déterminant en préférant garder leurs réserves en devises. En effet, en tant qu’agents économiques rationnels, si les banques anticipent une éventuelle dépréciation de l’ariary engendrée par la situation de la Covid (au moins jusqu’à ce mois de décembre comme l’a précisé elle-même la BFM lors de sa conférence de presse du 4 novembre dernier), elles sont tentées de spéculer sur cette dépréciation en échangeant leurs avoirs monétaires en devises avec en perspective un gain de change important lors de la récupération de ceux-ci en monnaie nationale au moment favorable. Cette situation favorise l’accroissement de la demande de devises sur le marché des changes. Elle ne peut qu’amplifier de manière exponentielle la dépréciation de l’ariary liée à la conséquence économique de la Covid.

Certains économistes avancent l’idée de revenir à un système de changes fixes pour rehausser la valeur de la monnaie nationale. Qu’en pensez-vous et comment pourrions-nous donc sauver l’ariary ?

L’une des solutions pour enrayer toute spéculation monétaire à Madagascar serait, de l’avis de certains analystes, la suppression pure et simple du Mid. Selon ces derniers, cette institution, dans la conjoncture actuelle, ne sert que d’instrument pour enrichir encore plus les grosses fortunes au détriment du développement. Cependant, pour peu que l’État soit effectivement animé par une réelle motivation à lutter contre les activités de spéculation, d’autres alternatives se présentent, dont, en premier lieu, le renforcement de la réglementation sur la spéculation ou, en second lieu, l’adoption d’une bonne politique monétaire à concevoir en fonction de la conjoncture. Par ailleurs, pour contrer de manière structurelle la dépréciation continue de l’ariary qui ne date pas d’hier, certains économistes préconisent d'autres recommandations. Il s’agit d’adopter une stratégie structurelle favorisant les activités d’exportation tout en substituant les biens traditionnellement importés par des produits fabriqués localement et d’accélérer la mise en œuvre effective des dispositions interdisant toute exportation privée d’or à vendre obligatoirement à la banque centrale. Cette politique permettra de garantir la valeur de l’ariary même en l’absence de devises, ce qui va étendre la logique du point précédent à l’ensemble des ressources minières nationales. Par exemple, l’État pourrait utiliser, tout comme l’or, ces ressources comme forme de garantie, mais sous forme de titres négociables, sur les marchés internationaux. En adoptant une telle stratégie, le pays pourrait parvenir à la fois à garantir la valeur de l’ariary et à enrayer l’exploitation sauvage ainsi que les pillages de ses ressources naturelles.

Références

1. https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/Economic_Brief_-_The_Africa_Infrastructure_Development_Index.pdf

2. How industrial development matters to the well-being of the population. Some statistical evidence, UNIDO, 2020

3. ibidem