Monnaie nationale : Il faut sauver le soldat ariary

Monnaie nationale : Il faut sauver le soldat ariary

L’ariary est en dépréciation continue. En temps normal, cela aurait pu être une opportunité pour le pays d’augmenter ses exportations et contribuer au rééquilibrage progressif de sa balance des paiements. Toutefois, l’actuelle pandémie change complètement la donne et la monnaie nationale semble poursuivre sa chute libre.

Pour la monnaie malgache, la tendance est à une perte continue en valeur. En effet, selon les prévisions de la Banky Foiben’i Madagasikara (BFM), cette dépréciation se poursuivra jusqu’à la fin de l’année. Les perspectives pour l’année 2021 sont pourtant loin d’être encourageantes. Henri Rabarijohn, gouverneur de la BFM, a estimé en novembre dernier que « l’ariary s’est déprécié respectivement de 7,4 % par rapport au dollar et de 12 % par rapport à l’euro… et cette tendance se poursuivra jusqu’à la fin de l’année en raison de la hausse de la demande en biens d’importation ». La situation actuelle confirme alors cette prévision. À la fin de l'année, le cours était à 4 686,98 ariary pour un euro et 3 824,84 ariary pour un dollar, le niveau le plus haut pour le mois de décembre. Une dépréciation qui serait d’ailleurs amplifiée par la perte en valeur du dollar par rapport à l’euro et par la conjoncture économique au niveau international.

Face à la situation, la BFM a pris diverses mesures. Entre autres, celles « de maintenir inchangé le corridor des taux d’intérêts à 0,90 % pour le taux de facilité de dépôt, et à 5,30 % pour le taux de facilité de prêt marginal ». Le gouverneur de la BFM souligne que « d’autres instruments sont attendus à entrer en scène, face à la situation exceptionnelle que nous traversons qui nécessite une ligne de refinancement exceptionnelle avec 4,97% pour les PME, 2,5% pour les microfinances ou encore les 4,97% pour le secteur aurifère ». D’un autre côté, la Banque centrale a mis en place un « refinancement exceptionnel au taux de 4,97 % » pour les banques qui financent les activités aurifères. Le coefficient des réserves pour les dépôts obligatoires sur les dépôts en ariary a été revu à la baisse et fixé à 11 % (contre 13 % auparavant). Tandis que celui pour les dépôts en devises a été relevé à 24 % depuis le mois de novembre.

Politique monétaire

Ces mesures visent notamment « à exhorter les banques primaires et les détenteurs de gros comptes à convertir leur dépôt en ariary plutôt que de les garder en devises », soutient l’économiste Andriamiharivolamena
Zavamanitra (voir son interview p.39). Sans oublier les interventions de la BFM sur le marché monétaire qui « se sont soldées par une injection nette de 447,7 milliards d’ariary ». Un accroissement de la base monétaire effectué dans le but de « renforcer la liquidité bancaire, fortement impactée par les répercussions de la crise sanitaire ». Ce qui est d’ailleurs une réponse au plan multisectoriel d’urgence mis en œuvre par le Gouvernement, et qui entend venir en aide au secteur privé en fournissant à 20 000 autoentrepreneurs, Très petites, petites et moyennes entreprises (TPE/PME) des crédits à taux bonifié pour soutenir leur trésorerie.

Systémique

En dépit de ces efforts, tout porte à croire que la reprise économique ne sera probablement pas au rendez-vous pour 2021 avec un déséquilibre persistant de la balance des paiements. Dans sa note de conjoncture économique du mois de novembre, la BFM joue la carte de la prudence. « Les indicateurs des paiements extérieurs montrent un redressement à partir du second semestre 2021. Les mesures de confinement observées dans les pays européens provoqueraient des perspectives relativement “faibles” quant au retour à court terme des exportations minières et des activités touristiques pour Madagascar, souligne-t-elle. Les exportations des entreprises franches et le prix de la vanille demeureraient affectés par la morosité du contexte international. Les importations continueraient d’augmenter à un certain rythme, vu le poids des achats incompressibles. Les flux de capitaux, hormis les prêts et aides publics, évolueraient suivant la cadence de la reprise économique ». Ce qui démontre que ni les dispositifs mis en place par la BFM ni les mesures prises par l’État, et encore moins le comportement des différents acteurs de l’économie ne présagent une appréciation de la monnaie nationale dans le court et moyen terme.

En effet, la BFM a injecté des liquidités sur le marché afin de permettre aux entreprises de garder la tête hors de l’eau et de booster progressivement la reprise des activités économiques. Mais cette mesure favorise la dépréciation de l’ariary. Elle est certes prise dans le but de pousser les entreprises à augmenter leurs productions et les exportations. Cependant, la conjoncture actuelle aussi bien au niveau national qu’international ne permet pas d’atteindre cet objectif. Dans la logique des choses, cette dépréciation devrait, à court terme, permettre « d’améliorer le flux touristique, le solde commercial et les entrées de capitaux ». Mais elle tendra également à « ralentir la consommation — par le renchérissement des produits importés tels que l’énergie — et à augmenter le coût de la dette ». Mais la réalité est toute autre. Si l’on ne parle que de la quasi-fermeture des frontières qui pénalise fortement le secteur touristique.

Un problème structurel

Il va sans dire que la situation de la monnaie nationale dépend de tout le système économique. Le ralentissement des activités du secteur minier a porté un coup grave à l’économie nationale. « Les sociétés minières font des transferts pour leurs achats de biens et services et leurs fonds de roulement. Étant actuellement au point-mort, il n’y a aucun transfert », note sur ce point Henri Rabarijohn. Pour pouvoir agir positivement et de façon structurelle sur l’ariary, l’État se doit de créer un environnement économico-politique qui soit favorable aux échanges, au développement industriel et à l’investissement, mais qui puisse également permettre aux entreprises d’accroître leur productivité et les exportations. Sans oublier les interactions avec le secteur financier qui joue un rôle déterminant dans tout le système économique.

« Ni les justifications apportées par la BFM ni les mesures adoptées censées raffermir l’ariary n’ont recueilli l’adhésion de bon nombre d’économistes », fait remarquer Andriamiharivolamena Zavamanitra. Ces derniers estimant dans leurs analyses « que la dépréciation de l’ariary s’explique bien au-delà de l’économique ». En ce sens que cette problématique de la monnaie malgache ne date guère de l’actuelle pandémie et que la solutionner revient à agir sur plusieurs secteurs à la fois et de façon coordonnée. Un fait qu’on ne devrait pas négliger dans la situation malgache actuelle est le risque d’attaque spéculative des institutions bancaires. Sachant que la spéculation entraîne une augmentation des risques pour les entreprises participant au commerce international, celles-là mêmes que l’État devrait soutenir dans le développement de leurs activités afin de pouvoir contribuer efficacement au rééquilibrage de la balance commerciale et de la balance des paiements.

Revenir à un régime de change fixe ?

Compte tenu de la situation actuelle de l’ariary, le débat sur le régime de change adopté par Madagascar revient sur le tapis. Commencent alors à fuser les avis en faveur du retour au régime de change fixe où ce sera aux autorités monétaires malgaches de fixer les taux de change entre l’ariary et les monnaies de référence que sont l’euro et le dollar US. Ce qui reviendrait donc à suspendre le Marché interbancaire des devises (MID). Un débat que la BFM veut clore rapidement, car n’a pas lieu d’être, selon elle. Madagascar ne disposerait en fait pas des réserves de devises susceptibles de soutenir un régime au taux de change fixe.

« Sans ce soutien, un taux arbitrairement bas de l’ariary ne reflétant pas les fondamentaux économiques, entraînera immanquablement la raréfaction des devises et son rationnement », trace le gouverneur. Néanmoins, la BFM consent que, pour pouvoir redresser la valeur de la monnaie nationale dans ce régime de change flottant, il nous faudrait « maîtriser l’inflation domestique pour qu’elle soit plus ou moins au même niveau que celle des partenaires et concurrents ». Il serait également indispensable de « promouvoir la diversification des exportations, de lutter contre les exportations illicites des métaux et pierres précieuses et en intégrer les recettes dans le MID, de renforcer le suivi des opérations d’exportation, de rapatriement et de cession de devises ». Sans oublier l’industrialisation à travers la production de biens pour lesquels les avantages comparatifs malgache sont établis par rapport à l’importation.

Agir de manière coordonnée

Plusieurs solutions sont alors avancées par les économistes pour essayer de redresser la situation de la monnaie malgache. Entre autres, celle de « proposer aux banques un rendement beaucoup plus intéressant que les gains à obtenir par la spéculation, en relevant par exemple le taux de rémunération des liquidités des banques qu’on appelle le taux de facilité de dépôt ». Dans le contexte actuel, au lieu du taux de facilité de dépôt de 0,90 % décidé lors de la réunion du Comité monétaire de la BFM le 4 novembre dernier, les banques souhaiteraient sans doute en avoir pour au moins 11 % « soit un taux équivalent à celui de la perte de valeur de l’ariary depuis le début de la crise sanitaire ».

Il serait également indispensable « de nous abstenir de déranger les opérateurs qui ont bien fait leur travail : hausse des exportations et rapatriements des devises, d’inciter les entreprises qui ont failli aux règles à revenir aux normes économiques et financières, d’encourager les exportateurs à conquérir des parts de marché supplémentaires, et de nous interdire de donner trop d’avantages aux lobbies des importateurs », conseille l’économiste Hugues Février Rajaonson. Pour stopper l’hémorragie, et pour compenser les lacunes causées par la mise en veilleuse ou la baisse des activités des sociétés minières comme Ambatovy, « la BFM mise sur l’or national, à travers l’exportation et la constitution d’une réserve d’or nationale. Les comptes en devises devront être convertis en ariary. Il ne devrait pas avoir de dérogation dans le rapatriement des recettes d’exportation. L’économie nationale en dépend entièrement », détaille Henri Rabarijohn, gouverneur de la BFM. Dans tous les cas, pour sauver l’ariary, l’État doit agir de façon coordonnée au niveau de tous les secteurs. Car, comme le précise la BFM, il est plus que nécessaire « de rééquilibrer la balance des paiements, essentiellement par l’amélioration de la balance commerciale et l’amélioration du solde du
compte financier ».