Kianja Masoandro : L’amphithéâtre des controverses

Kianja Masoandro : L’amphithéâtre des controverses

Ce n’est pas un colisée, soutiennent les autorités. C’en est définitivement un, avancent ceux qui s’opposent au projet. Mais au-delà du débat terminologique, la construction du Kianja Masoandro pose des questions historiques et…culturelles.

La haute ville d’Antananarivo est singulière, par son cachet, par son atmosphère et par l’architecture des bâtisses d’inspiration européenne. Le Palais de la Reine est le diamant qui sertit ce bijou architectural. De l’extérieur, on ne peut y apercevoir le nouvel élément greffé à ce monument qui a été la demeure officielle des souverains de Madagascar du XVIIe au XIXe siècle. Il faut contourner la cour du Palais de la reine pour apercevoir l’objet de toutes les discordes : une arène en béton qui semble faire tache à un ensemble
harmonieux.

Remise en question

De quoi s’agit-il donc ? D’après le ministère de la Communication et de la Culture (MCC), le Kianja Masoandro, préempté au cœur du Rova, n’est d’abord pas un colisée, ni encore moins une copie du Colisée de la ville de Rome. Ce n’est pas non plus un monument qui sera érigé à la gloire d’une quelconque personne ou d’un régime. Il s’agit plutôt d’une arène, sinon un théâtre en plein air qui sera destiné à accueillir exclusivement un spectacle de reconstitution historique « permanent et évolutif composé de scène théâtrale, cinéscène, son et lumière comme on en voit dans beaucoup d’endroits historiques internationaux ».

D’une hauteur de six mètres, la structure est dotée d’une capacité d’accueil de 400 personnes. L’administration a justifié la construction de ce Kianja Masoandro par une volonté de reprendre l’histoire là où elle s’était arrêtée. En effet, la reine
Ranavalona III eut en 1890 l’idée de construire le « Palais Masoandro » à Anatirova et a eu recours, pour ce faire, aux services de l’architecte Rigaud. Mais avec l’arrivée de la colonisation, le projet ne vit jamais le jour. C’est ainsi que les dirigeants actuels ont démarré les travaux et, pour davantage rendre hommage à la reine Ranavalona III, ont pris le parti de choisir le nom Masoandro.

En d’autres termes, il fallait « achever symboliquement ce qui a été interrompu par l’arrivée des colons ». Un comité scientifique a spécialement été mis en place pour étudier et valider le projet. « Deux réunions ont eu lieu le 20 juin 2019 pour leur présenter une première fois le projet et le 9 août 2019 pour leur présenter le plan détaillé du projet et décider ensemble de l’appellation du Kianja », a-t-on indiqué du côté du MCC. Celui-ci est composé de sommités en matière d’histoire de Madagascar et comprend notamment des ethnologues, archéologues, historiens, muséologues, muséographes, archivistes-rédacteurs, archivistes, documentalistes, chargés de recherches documentaires, conservateurs de musée et gestionnaires de collections du musée du Palais de la Reine.

Une campagne « anti-colisée »

Malgré toutes les explications avancées, la pilule a du mal à passer, particulièrement dans le microcosme des descendants des anciens monarques qui y voit une velléité de dénaturer l’histoire et de défigurer et non de restaurer le patrimoine. Les critiques ont commencé à s’élever au pays sur le fait que cette construction en béton contraste, voire dénature, l’authenticité et la sacralité de ce site éminemment historique. Une campagne « anti-colisée » s’est rapidement organisée sur les réseaux sociaux. Puis des membres de la diaspora malgache installée dans certains pays sont entrés dans le débat et ont organisé des manifestations. L’association Amis du patrimoine de Madagascar (APM) fait également partie de ceux qui ont exprimé leurs réticences.

« Nous avons salué, pour l’intention louable, l’annonce de ce projet de restauration du Rova, composé d’un ensemble de palais et d’édifices royaux sur la plus haute colline d’Antananarivo, dont le Palais de la Reine – ou Manjakamiadana – est l’un des joyaux. Mais nous étions aussi parmi les premiers à alerter l’opinion et à interpeller les pouvoirs publics quant à la nécessité de respecter les règles appropriées s’agissant de la gestion d’un patrimoine commun que nous léguons, comme l’avaient fait nos aînés, aux générations actuelles et futures (…). Autant d’éléments dont le design de l’édifice et sa conception auraient gagné à s’inspirer, mais en choisissant un autre lieu dédié à la valorisation du patrimoine national », a-t-elle réagi.

Valeur universelle exceptionnelle

L’une des principales sources d’inquiétude liée à la construction du Kianja Masoandro est la remise en cause de l’inscription de la Haute Ville au Patrimoine mondial de l’humanité. Effectivement, la Haute Ville figure sur la liste indicative de Madagascar auprès de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco). Et, justement, cette dernière avait réagi en mars dernier. « Des travaux de bétonnage et de maçonneries seraient en cours au sein du palais et plusieurs composantes de ce dernier seraient actuellement rénovées. Ces travaux, incluant la construction de bibliothèques, de salles d’archives et d’un Colisée, pourraient, si réalisés, avoir un impact sur la valeur universelle exceptionnelle et l’intégrité de la Haute ville d’Antananarivo, bien inscrit sur votre liste indicative depuis février 2016 », s’était inquiétée l’Unesco. Les zélateurs du projet n’avaient de cesse rétorqué la question de souveraineté nationale que pose la construction du kianja.

Les arguments ne manquent pas du côté des détracteurs du projet, allant du coût faramineux du projet, alors que le pays subissait de plein fouet les contrecoups de la crise sanitaire due à la pandémie de Covid-19, les risques d’éboulement, ou encore les atteintes au caractère sacré du site étant donné l’emplacement de l’amphithéâtre. « La culture tend à évoluer au fil des ans et des décennies. Manjakamiadana a été construit durant l’ère de Ranavalona Ière par un ingénieur français, Jean Laborde, avec du bois comme matériau de construction. Avec la levée de l’interdiction de construction en pierre, James Cameron a recouvert le palais avec de la pierre. On ne peut développer le pays sans connaître l’histoire », soutenait Andry Rajoelina, le chef de l’État.

Le MCC défend en notant que l’ensemble du processus a été mené en toute transparence. Des appels d’offres ouverts ayant été publiés sur les médias locaux du 27 août au 12 septembre 2019 avec, en prime, les photos du Kianja Masoandro à construire. Enfin, pour ce qui est de l’inscription au Patrimoine mondial, le ministère de la Communication et de la Culture répond qu’aucune demande n’a été faite concernant le Rova proprement dit. « Néanmoins, le Rova fait partie intégrante de la Haute ville comme les autres patrimoines notamment le Fidasiana d’Andohalo qui a été transformé en terrain de foot synthétique, le dobon’Andriana d’Antsahatsiroa qui est devenu un parking, avait expliqué la ministre de la Communication et la Culture. Ce n’est pas la Haute Ville connue de l’époque royale qui a été proposée, mais la Haute Ville actuelle qui a déjà subi de nombreuses modifications. Plusieurs bâtiments modernes ont été construits et certaines constructions sont encore en cours ».

Se réimprégner de l’histoire de Madagascar

Pour l’administration, l’érection de cette arène entre dans une démarche globale de la restauration de la souveraineté nationale. Parmi ces actions figure notamment la reconstruction du Palais de Manjakamiadana, détruit par les flammes le 6 novembre 1995 et inauguré le 6 novembre dernier avec le Palais de Besakana également réhabilité. Tout comme la récupération de la couronne du dais de la reine Ranavalona III, restituée par la France dans le cadre d’une convention signée par les deux pays. Mais aussi, tout récemment, l’acquisition de la robe de la princesse Ramasindrazana, mise aux enchères le 8 décembre 2020 à Londres, par la maison de vente Kerry Taylor Auctions. D'ailleurs, on se fait fort, au sein du département de la Culture, du fait qu'aucune institution officielle n’a eu comme projet de rétablir le site du Rova en entier dans toutes ses formes (reconstruction, nettoyage, vestiges…).

Pour la société civile et les politiques, la démarche est fort louable, mais le contexte ne sied guère à ces priorités, surtout à la lumière des crises alimentaires et économiques profondes qui secouent le pays, notamment le grand Sud. « Tous les projets sont les bienvenus et toutes les bonnes volontés sont intéressantes. Cependant, il est essentiel de dresser les priorités et de s’attaquer aux problématiques, non pas de manière superficielle », tacle un membre de la société civile. D'autant plus que de nombreux bâtiments et édifices de la haute ville sont en décrépitude et sont en danger, ne serait-ce que le lycée d'Andohalo (autrefois appelé Lycée Gallieni) qui est l'un des plus anciens lycées publics à Madagascar. « Lieu emblématique d'une Nation en devenir, le Rova est le berceau du pouvoir. C'est Andohalo le kianja. La construction d'un Colisée dans l'enceinte du Rova est purement et simplement un vandalisme culturel institutionnalisé. Cette construction témoigne l'inculture des responsables du patrimoine », explique amèrement Domi Sanji, designer spécialisé dans la revitalisation du patrimoine. D’autant plus que les travaux de l'arène, symbole de la souveraineté, financés par le seul budget de l’État ont été confiés à un groupe… français. « Rendons à Iarivo ce qui est à Iarivo, et à Rome ce qui est à Rome», conclut notre interlocuteur.