Monuments : la Grande île continue d’honorer la mémoire de ceux qui l’ont annexée

Monuments : la Grande île continue d’honorer la mémoire de ceux qui l’ont annexée

À Andriba – théâtre de la fameuse bataille éponyme – un monument commémoratif discret est repeint épisodiquement. Beaucoup de vacanciers y passent, mais peu d’entre eux en connait l’histoire. On peut y lire « aux officiers, sous-officiers, brigadiers et cavaliers du 10e escadron du 1er Chasseur d’Afrique morts pour la France en 1895 ».

Le monument a été érigé sous le commandement du gouverneur général Léon Cayla et du général Roucaud, commandant supérieur des troupes à Madagascar, avec l’aide du Souvenir Français, une association française qui a pour but de faire vivre au quotidien la mémoire combattante française. À quelques kilomètres de là, dans la cité de Mahajanga, un autre monument aux soldats de l’expédition de 1895 morts pour la France a été bâti sous Gallieni, à côté du cimetière de la ville. Il est devenu ensuite celui des soldats morts durant la Grande guerre. Ces monuments inconnus par la plupart des Malgaches rappellent le passé douloureux de la Grande île quand elle a perdu sa souveraineté.

Aussi bien dans les anciennes colonies que dans les anciennes puissances coloniales, la polémique monte sur les monuments et statues liés à l’histoire coloniale ou à la traite négrière. Dans la Grande île, les monuments que le colonisateur a érigés à l’honneur des soldats qui ont contribué à son annexion, ne font l’objet d’aucun débat. Que faire des traces, parfois gênantes, de ce passé ?

« C’est un vieux débat, même entre historiens. Il y a une concurrence mémorielle. Au nom de la mémoire, les citoyens réclament que des monuments ou des statues valorisant un personnage décrié ou qui a commis des atrocités soient détruits. La mémoire est vivante. Elle a trait à l’émotionnel, c’est le passé que l’on vit au présent. Mais l’histoire est quelque chose de “mort”. C’est le passé qui est terminé », argue Denis Alexandre Lahiniriko, historien et maître de conférences au département d’histoire de l’Université d’Antananarivo. Ce dernier se fait un devoir, à chaque fois qu’il emmène des étudiants en voyage d’études, de s’arrêter à Andriba. Pour lui, le débat ne se pose pas. La colonisation fait bel et bien partie de l’histoire de Madagascar.

Dans le monde, les statues sont vandalisées, décapitées, voire carrément déboulonnées. « Ces statues sont devenues l’image visible de notre problématique rapport à notre passé, et un symbole fort de la lutte contre les inégalités et les différentes formes d’oppression passées et présentes », analyse Mélissa Fox-Muraton, professeur de Philosophie, Groupe ESC Clermont1. Faut-il donc détruire ces vestiges d’un passé loin d’être glorieux ? « “Déboulonner”, pourquoi ? Effacer une douleur ancrée dans la chair et dans la mémoire ? Déboulonner et y laisser un vide ou y ériger quoi ? Déboulonner et détruire ou déboulonner et placer dans un lieu pour garder une trace ? Je veux bien qu'on célèbre notre histoire, mais une histoire non édulcorée… Il faut qu'on s'accorde sur notre propre histoire et ensuite penser à déboulonner et implanter quelque chose qui ravive le vivre-ensemble », suggère Domi Sanji, designer spécialisé dans la revitalisation du patrimoine.

« Nous héritons non seulement de belles histoires, de belles légendes, mais aussi d’aspects moins glorieux et sombres du passé. C’est un tout. L’histoire ne porte pas un jugement mémoriel, estime Denis Alexandre Lahiniriko avant de conclure : bien que douloureux, ils (ces monuments) font partie de notre histoire ».

Source photo : http://www.souvenir-francais-92.org/

1. https://theconversation.com/debat-faut-il-deboulonner-les-statues-140760