Interview du Pr Fahafahantsoa Rapelanoro Rabenja : « Pour avancer, le pays doit investir dans la recherche »

Interview du Pr Fahafahantsoa Rapelanoro Rabenja : « Pour avancer, le pays doit investir dans la recherche »

Pr Fahafahantsoa Rapelanoro Rabenja est une sommité locale, africaine, voire internationale en matière de dermatologie. Il est surtout une référence en termes de recherches. Lauréat de la bourse « African Hair and Skin Research Grant 2020 » de L’Oréal, il nous livre un tour d’horizon passionnant sur le monde de la recherche.

On vous connait en tant que dermatologue, mais vous êtes aussi le précurseur de la télémédecine à Madagascar. Qu’est-ce qui vous a poussé à relever ce défi ?

Ce n’est pas parce qu’on est dans un pays où les grandes pathologies – comme la lèpre, la tuberculose, la peste est endémique – qu’on ne peut pas penser au futur. Je parlais déjà de télémédecine dans une époque où l’utilisation du téléphone n’était même pas courante dans le quotidien des Malgaches. Après ma formation sur l’utilisation de l’internet et la télémédecine à Durban, en Afrique du Sud en 1999, j’ai écrit un article dans le Journal de médecine et thérapeutique, sur la faisabilité et la praticité de la téléassistance médicale jusqu’au niveau des districts sanitaires. De ce fait, j’ai ouvert la voie à des jeunes qui ont suivi une formation en télémédecine auprès de l’hôpital de Genève et qui sont devenus des experts très pointus dans le domaine. Puis, j’ai mis en place le Laboratoire d’appui à la recherche et technologies de l’information et de la communication (Lartic) vers le début des années 2000, que nous avons changé en laboratoire d’accueil et de recherche en santé publique, en technologies de l’informatique médicale et de la communication (Lartic). C’est l’un des premiers laboratoires de Tic en Santé en pays francophone.

Par la suite, nous avons intégré le Réseau africain francophone de télémédecine (RAFT), qui prodigue des formations en ligne pour améliorer la compétence des professionnels de santé pour les pays de l’Afrique en voie de développement. Nous avons pu mettre en place quelques antennes à Madagascar. Nous avons également créé le HIV Electronic Platform (Help) pour suivre les patients atteints du VIH afin de coordonner la gestion de distribution de médicaments et d’améliorer la communication avec les patients en offrant des tablettes à tous les médecins référents. Pour la drépanocytose, nous avons lancé une plateforme numérique, la drepanOMRS pour gérer les patients drépanocytaires à Madagascar. Nous avons également travaillé avec Robert Koch-Institut (RKI), sur les risques de transmissions de la peste au personnel de la santé.

D’où vous est venu cet intérêt pour la dermatologie et la télédermatologie ?

J’ai suivi une spécialisation en dermatologie à Bordeaux. Dans l’inter-région spécialisée en France, seuls les meilleurs internistes sont reçus et la dermatologie figure parmi les premiers choix des internes. En 1993, je voulais m’initier aux pathologies africaines avant de rentrer à Madagascar. En 1994, j’ai été nommé chef de clinique assistant en médecine interne et pathologies tropicales au CHU de Bordeaux. À cette époque, beaucoup de recherches de très haut niveau portaient sur le VIH et les maladies tropicales, avec des essais cliniques, en collaboration avec de grands laboratoires. J’ai eu la chance d’y avoir participé. J’ai également travaillé auprès de l’Institut René Labusquière dirigé par mon maître, le Pr Michel Le Bras. Puis, j’ai suivi un stage aux États-Unis sur le VIH, au Georgetown University, avant de rentrer à Madagascar en 1997.

Trois axes m’intéressent dans la dermatologie : les mycoses profondes, incluant la sporotrichose, la chromoblastomycose et le mycétome, la dermatite atopique et la télédermatologie. La sporotricose est une maladie peu connue. J’ai réalisé les premiers diagnostics à Madagascar en l’an 2000 et la collaboration avec l’Université de Grenoble nous a permis d’avoir le premier foyer mondial de chromoblastomycose. Nous avons développé des réorientations qui peuvent permettre d’essayer de redéfinir les formes cliniques avec une nouvelle approche de classification basée sur les particularités locales qui vont être utilisées comme références. Des études poussées ont été menées pour voir si l’aspect clinique cadre avec la biologie et l’immunologie, etc., et les résultats ont été transcrits dans des publications scientifiques, ce qui a joué énormément sur notre notoriété.

Comment percevez-vous le domaine de la recherche scientifique à Madagascar ?

Toute activité repose sur le secteur recherche-développement et il est possible de faire à Madagascar tout ce que nous voulons faire. D’ailleurs, pour avancer, le pays doit investir dans la recherche et l’innovation. Nous avons des gens qui ont la compétence. Mais la réussite n’est pas évidente pour tout le monde. Nous manquons réellement de moyens pour financer nos recherches qui nécessitent le soutien de l’État. Certains pays africains, moins riches que nous, accordent en moyenne 16% de leur budget pour la Santé et 5 à 10% pour le secteur de la recherche. Pour Madagascar, la part du budget pour la recherche n’est que de 0,034%. Pis, les primes de recherche sont partagées équitablement aux enseignants-chercheurs. Même ceux qui ne font aucune recherche en bénéficient. Ce qui ne laisse aucune place au financement de la recherche. Nous pouvons inverser la situation et retrouver le renom de Madagascar en termes d’études supérieures et de recherches scientifiques. Renom qu’il a eu il y a 50 ans. Nous ne baissons pas les bras. L’enjeu étant de réaliser des travaux de qualité pour inciter les jeunes à s’intéresser à ce domaine. Ne l’oublions pas : un vaccin ou un médicament représente sept milliards de clients potentiels.

Quels écueils empêchent le développement des recherches à Madagascar ?

Aujourd’hui, les chercheurs sont moins motivés. Nous avons un problème en termes de nombre. Il est dommage qu’actuellement, parmi ceux qui ont suivi des études à l’étranger, rares soient ceux qui veulent revenir au pays. Alors que le ratio est d’un médecin pour 10 000 habitants. Nous avons déjà travaillé dans cette optique de l’augmentation du nombre de pratiquants sans en léser la qualité. Par exemple, j’ai ouvert la voie pour la formation de spécialiste, l’internat qualifiant à Bordeaux en 1994, à travers un accord intergouvernemental et universitaire entre la France et Madagascar pour permettre de reconstituer tous les corps de spécialistes. Malheureusement, ces derniers temps, l’État malgache n’a plus honoré ses engagements concernant la prise en charge des frais de transport de nos internes. Nous pouvons également parler des initiatives prises dans la précipitation, alors qu’en matière de recherche, il faut investir dans la construction et la durée. Nous n’avons pas une culture de recherche poussée.

Que suggèreriez-vous comme solutions ?

Il faut de longs apprentissages dans le domaine de la recherche et il faut faire rêver la jeunesse pour avancer. Avant tout, le pays doit mettre en place plusieurs centres de recherche en santé dont l’État lui-même en sera le bénéficiaire. La mise en place de laboratoires de recherche est très difficile mais l’opportunité s’est présentée quand j’étais doyen de la Faculté de médecine à Antananarivo pour créer le Centre d’infectiologie Charles Mérieux (CICM), parrainé par la Fondation Mérieux, qui est rattaché à l’Université. Un changement doit être apporté dans le mode de fonctionnement : la politique demeure à la politique, la science à la science, la technique à la technique. La situation est ironique : Madagascar obtient d’innombrables financements, mais les procédures pour débloquer le fonds découragent plus d’un partenaire. Il faut bien suivre l’enjeu et l’impact de tous ces financements énormes car souvent, ce sont les ONG internationales qui en sont les bénéficiaires en se “servant ” du pays. Dans tous les domaines, les Malgaches ont des projets intéressants. Ils sont brillants dès qu’on leur donne de bonnes conditions et un meilleur cadrage institutionnel. De ce fait, il est primordial de mettre en place des structures et une plateforme pour le secteur de recherche. Ayons une vision élargie. Sortons de l’urgence constante et réfléchissons sur un programme à long terme, en plaçant les compétences à leurs places et à leurs responsabilités respectives.

Vous avez obtenu la bourse « African Hair and Skin Research Grant 2020 » de la prestigieuse multinationale L’Oréal. Quels en sont les tenants et les aboutissants ?

Je faisais partie de l’équipe qui travaille sur la peau et cheveux africains avec L’Oréal depuis 2005. L’Oréal lance un appel à manifestation d’intérêt pour les chercheurs qui travaillent dans ce domaine-là. Et cette année, je figurais parmi les lauréats à travers le projet sur l’évaluation du rôle de la mutation de la filaggrine comme facteur prédictif de la dermatite atopique chez les patients malgaches. Nous venons d’avoir l’approbation du comité d’éthique pour réaliser les études qui s’étaleront sur une année. Les travaux sont prévus démarrer avant la fin d’année. L’identification, le test et le prélèvement seront effectués au service de dermatologie par la Somader, tandis que le séquençage et l’identification des gènes seront effectués au CICM. L’Oréal nous offre l’opportunité d’avancer dans nos recherches, mais il ne nous permet pas de finir tous les travaux, nous avons besoin de fonds.

Quelles sont les particularités de cette recherche que vous avez menée ?

La dermatite atopique est une maladie chronique. C’est la première allergie de l’enfant. Elle était considérée auparavant comme une maladie immunologique. Nous avons constaté que la filaggrine, qui joue le rôle de barrière cutanée, qui est déficitaire chez les atopiques. L’atopie est la manifestation d’une même maladie au niveau de quatre organes et entraine l’asthme, la rhinite allergique, la conjonctivite allergique ou encore l’eczéma, avec des intolérances alimentaires et intolérances aux contacts. Des études ont été menées dans les pays occidentaux et dernièrement en Europe sur la mutation de la forme la plus fréquente. Ce que nous menons actuellement en est la toute première en Afrique. C’est une étude très pointue mais qui va éclaircir des zones d’ombre sur cette maladie handicapante.

Avez-vous eu d’autres consécrations durant votre parcours ? Menez-vous d’autres projets en parallèle ?

Dans les années 2000, j’ai participé à des congrès sur la dermatologie à Cayenne et j’ai eu le premier prix avec mon approche sur la télédermatologie. J’ai également eu plusieurs prix auprès de la Société française de dermatologie. Tous les internes que j’ai dirigés ont reçu des consécrations. Aujourd’hui, nous avons 13 spécialistes avec la société malagasy de dermatologie qui participent à des congrès scientifiques internationaux de très haut niveau. Nous travaillons sur un projet dénommé Passion avec l’équipe de Basel Suisse. Nous continuons à avancer en matière d’intelligence artificielle dans la dermatologie. Le projet œuvre sur cinq pathologies : la dermatite atopique, la gale, les infections fongiques, les piqûres d’insectes et l’impétigo. Il existe six phototypes dans le monde. Nous nous devons de développer notre intelligence artificielle suivant nos caractéristiques spécifiques.

Quelles seraient les pistes de réflexion pour les chercheurs et les futurs chercheurs malgaches ?

Dans l’enseignement supérieur, public ou privé, nous devons être à la hauteur. Dans tous les travaux de recherche, il est important de garder une qualité au niveau international. La réussite se base avant tout sur la passion. Il faut toujours y croire, avoir de la volonté, la perspicacité et persévérer sans attendre l’État. Si j’ai obtenu le prix de L’Oréal, c’est après un long chemin que j’ai construit depuis longtemps avec une équipe rodée à la compétition à l’internationale. Avançons ensemble loin du népotisme, pensons à notre pays et donnons place à la compétence. Nous sommes responsables de la situation dans laquelle se trouve le pays actuellement. Il faut une rupture avec la pratique du passé (clientélisme…), agir et s’ouvrir au monde entier en acceptant d’être évalué par l’internationale pour pouvoir faire avancer le pays le plus rapidement. Le pays a besoin de ses jeunes chercheurs et il faut les soutenir. Je crois fermement en la génération actuelle pour mener la transformation de la société. Il faut juste innover et avoir l’audace de créer.