Andriamampandry Todisoa, député Tim : « Andry Rajoelina veut reproduire le style de Didier Ratsiraka »

Andriamampandry Todisoa, député Tim : « Andry Rajoelina veut reproduire le style de Didier Ratsiraka »

Le président de la commission de l’économie et de la planification au sein de l’Assemblée Nationale et enseignant-chercheur à l’université́ d’Antananarivo analyse pour nous la situation actuelle qu’il qualifie de « dérive autocratique ». Andriamampandry Todisoa. Député Tiako i Madagasikara (Tim) élu à Ambohimanarina (sixième arrondissement)

Tous les leviers du pouvoir sont entre les mains de Andry Rajoelina. Est-ce risqué pour le pays ?

Cette situation reflète une certaine carence de la démocratie. L’administration essaie de prendre sous son contrôle tous les leviers du pouvoir afin de verrouiller les institutions. Les tenants du pouvoir veulent réduire au silence l’opposition. Les débats d’idées n’existent plus, car l’administration et ses communicateurs sont en colère dès qu’une critique est formulée. Menaces et intimidations pèsent sur ceux qui osent critiquer.

Nous versons dans un régime autocratique, voire monarchique. Rappelons que notre culture est celle du dialogue avant toute décision. Ce qui n’est plus le cas. Or, écouter les avis des uns et des autres est important. Le fait que les tenants du pouvoir ne sachent plus écouter est un grand problème. Ailleurs, l’opposition est écoutée et consultée pour corriger les trajectoires et les actions.

Craignez-vous une dérive autocratique ?

Nous y sommes déjà ! D’où la lutte de l’opposition, aussi bien des députés, du Rodoben’ny mpanohitra ho an’ny demokrasia eto Madagasikara (RMDM), du groupe Panorama, que des membres de la société civile ou des intellectuels. Le président de la République est mal conseillé.

N’est-il pas trop tard ?

S’il change de démarche, écoute ou donne des opportunités à l’opposition de s’exprimer, il ne sera pas trop tard. Cependant, il faut prendre certaines décisions.

La configuration actuelle rappelle les mandats de Didier Ratsiraka ou Marc Ravalomanana avec la fin que l’on connaît. L’histoire peut-elle se répéter ?

L’histoire est un éternel recommencement, des différences se posent néanmoins. La situation sociale était l’une des préoccupations essentielles de l’administration Ravalomanana. Le taux de scolarisation était excellent, il avait octroyé des kits scolaires aux élèves, de nombreux Centres de santé de base (CSB) avaient été construits, car la santé publique était prioritaire. Marc Ravalomanana écoutait les aspirations populaires. Il avait aussi à cœur de fluidifier les échanges nationaux. Près de 9 200 kilomètres de route avaient été réhabilités ou construits durant ses mandats. Le pouvoir d’achat ne s’était pas érodé, comme c’est le cas aujourd’hui. C’est la grande différence avec la situation actuelle.

Mais Andry Rajoelina et Didier Ratsiraka sont issus exactement du même moule. De mon point de vue, en tant que militaire, le président Didier Ratsiraka avait pensé s’appuyer sur ses compères pour se maintenir au pouvoir. Il avait instauré un régime présidentiel fort. Il intimidait l’opposition ou les arrêtait. Il voulait régner et avait régné seul. Il n’avait pas réussi à contenir la tension sociale, à l’image de ce que nous vivons. Souvenez-vous que de longues queues se formaient très tôt le matin pour acheter de maigres produits de première nécessité. Cela a créé une grande crispation qui a mené à des manifestations monstres aboutissant à sa chute, même s’il avait les militaires entre ses mains. Le triangle du pouvoir se compose de la politique, de l’économie et du militaire. Si l’un de ces socles n’est pas maîtrisé, on peut affirmer que les personnes au pouvoir sont proches de la fin. Si on veut la stabilité et le développement, ces trois leviers sont essentiels. La situation que nous avons vécue du temps de Didier Ratsiraka est en train de revenir, si nous ne citons que le « kaly tsinjo » qui rappelle curieusement les « tsaky pôpy » (les restaurants bon marché, destinés aux plus démunis, installés dans divers quartiers de la capitale durant la seconde République, NDLR). Ce ne sont que des actions ponctuelles loin d’être pérennes. Andry Rajoelina veut reproduire le style de Didier Ratsiraka. Il n’y a pas d’issue, car l’on sait ce qui est advenu de de l’amiral et de son mandat.

Dans ce rapport de force constant, quels devraient être les rôles de l’opposition ?

Il est urgent que le statut de l’opposition soit rendu effectif, comme l’a consacré la loi 2011-013 qui dispose que « l’opposition est dirigée par un chef de l’opposition officiel. À ce titre, il dispose d’un cabinet comprenant un directeur de cabinet, quatre conseillers et un secrétaire particulier » (article 5) ou encore « après chaque élection législative, les groupes politiques remplissant les conditions exigées par l’article 2 ci-dessus et qui se déclarent officiellement d’opposition désignent d’un commun accord un chef de l’opposition officiel. Si le chef de l’opposition officiel n’est pas un parlementaire, il bénéficie d’office du statut de député et siège de droit au sein de l’Assemblée nationale » (article 6).

C’est clair et net. Le président Marc Ravalomanana, du parti Tiako i Madagasikara (Tim) est arrivé deuxième lors de la présidentielle. Il devrait être vice-président de l’Assemblée nationale pour qu’il puisse exercer ce sacro-saint rôle. Nous avons dans les rangs de l’opposition 15 députés. Cela peut paraître insuffisant – d’ailleurs, on nous le martèle constamment – mais ce n’est pas le nombre qui importe. Ce sont les idées que l’on véhicule. Nous apportons nos idées au sein de l’Assemblée nationale. Nous comptons dans nos rangs des maires, des conseillers municipaux ou d’autres élus. Nous ne faisons jamais le forcing. Nous prenons part aux débats.

Nous sommes une opposition constructive : nous pointons du doigt les dysfonctionnements ou les mauvaises décisions. Par exemple, nous apportons nos critiques sur la Loi de finances en ce qui concerne le taux de pression fiscale, l’utilisation des deniers publics, etc. Les députés de l’opposition sont actifs dans les travaux de commission. Nous faisons en sorte que les priorités soient mises en avant dans la vie sociale et économique du pays. Les aspirations du peuple doivent être assouvies : ce que l’administration actuelle ne fait pas. Elle se contente de faire ce qui lui plaît. Nos dirigeants ne savent pas distinguer l’urgent et l’important. Je peux aussi faire remarquer que la plupart de nos gouvernants n’ont pas d’expériences en termes d’administration publique, de politique et de leadership, ce qui est dû à un manque de technicité. La plupart des membres du gouvernement ont été « importés » donc ils sont déconnectés de la réalité. En général, les politiciens n’ont ni la sagesse ni l’intégrité. La plupart sont corrompus. Je déplore qu’il y ait un grand manque de transparence dans la conduite des affaires publiques. C’est ce qui conduit à la colère.

Avez-vous peur ?

Nous n’avons pas peur. Si on avait des appréhensions, nous n’aurions pas effectué le meeting et le rapport d’activités parlementaires le 6 mars dernier au Magro Tanjombato. Nous sommes respectueux de la loi. Il faut savoir que l’opposition a aussi une mission d’information envers le grand public pour qu’il sache ce qui se passe au niveau du cercle décisionnel et pour que les informations n’aillent pas systématiquement dans un sens unique.

L’opposition actuelle réclame-t-elle davantage de démocratie ou un changement de régime ?

L’opposition actuelle est une « opposition intelligente ». Nous réclamons une seule chose : que les tenants du pouvoir respectent la Constitution, la base essentielle d’un pays. Par exemple, l’élection des chefs fokontany devrait se tenir après celle des maires. Mais cela n’est pas le cas jusqu’à maintenant. Les chefs de région se sont mués en gouverneurs, est-ce inscrit dans la Constitution ? Tous ces dysfonctionnements nous poussent à nous battre. Nous nous battons pour faire respecter la liberté et la démocratie dans la Nation.

Nous appelons à un débat national aussi bien en politique, politiques publiques, relations internationales, qu’en politique de l’énergie… C’est pour cela que les autres nations se développent. Leurs administrations écoutent ce que l’opposition leur propose. On voit que les tenants du pouvoir actuels se dérobent : combien de fois avions-nous fait appel au Premier ministre ou aux ministres pour débattre, mais ils ont systématiquement refusé. On ne sait pas s’ils ne maîtrisent pas les débats ou s’ils ne veulent pas prendre leur responsabilité. Ce n’est pas la démocratie. Cela répond à votre question : personnellement, je ne veux pas du pouvoir. En tant que professeur des universités, je respecte le mandat et l’alternance démocratique. Je ne veux pas de changements anticonstitutionnels. Je réclame davantage un changement de comportement de nos dirigeants et des pratiques politiques à travers le respect de l’éthique politique. Sans développement politique, il n’y a pas d’avancées sociales. Les tenants du pouvoir ne sont pas des hommes de pouvoir.

Comment percevez-vous l’apparition de multiples foyers de tension dans tout Madagascar ?

Il y a de la colère et de la tristesse. Les nombreuses promesses qui n’ont pas été tenues en sont la cause. Les syndicalistes réclament leurs droits. Dans ce cas, doivent-ils être arrêtés ? Le cas s’applique également aux étudiants. Les bourses universitaires ne correspondent plus aux réalités. Pour un étudiant de Licence 1, elle est à peine de quatre euros (environ 18 000 ariary). L’apparition de foyers de tension correspond aussi à la rupture de dialogue entre les gouvernants et les gouvernés. On n’a pas de médiateurs issus de l’administration qui auraient pu faciliter les débats et qui sachent discuter. Les gouvernants sont inaccessibles et n’écoutent que ce qu’ils veulent entendre. La vraie problématique est du côté du leadership.