Lutte contre l’inflation : les revers de l’interventionnisme étatique

Lutte contre l’inflation : les revers de l’interventionnisme étatique

Face à la hausse des prix des produits, notamment de première nécessité (PPN), sur le marché, l’État a décidé d’intervenir en procédant à une fixation de prix plafonds pour ces derniers. Une mesure prise en concertation et ayant obtenu l’adhésion de toutes les parties prenantes. Mais qui n’est toutefois pas sans risques.

Depuis le 15 février, le riz import à 25% de brisure aurait dû se vendre au maximum 1 750 ariary le kilo contre 1 900 ariary auparavant, le riz local « makalioka » à 2775,54 ariary le kilo et l’huile de palme locale à 5 000 ariary le litre. Telle a été la résolution de la réunion du 12 février dernier impliquant les ministères concernés par ce problème d’inflation sur les PPN et les opérateurs. Toutes les parties prenantes y ont en effet été représentées, à savoir les producteurs, les collecteurs, les importateurs, les grossistes, les détaillants, les associations œuvrant pour la protection des droits des consommateurs, le ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche (Maep), le ministère de l’Économie et des Finances (Mef), et le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (Mica). Aucune négociation n’a toutefois été faite sur les prix du sucre et de la farine qui sont parmi les plus stables. D’après Gilchrist Fanomezantsoa Rakotoson, directeur du commerce intérieur au sein du Mica, « les opérateurs ont bien pris cette décision car cela leur permet à tous d’avoir les mêmes marges bénéficiaires. De plus, baisser leurs marges pourrait leur permettre de vendre plus ». Il convient toutefois de souligner que si ces prix conviennent à tous pour l’instant, et que, comme l’a noté le directeur du commerce intérieur, « les producteurs locaux n’ont aucun souci par rapport à cette fixation », les importateurs, eux, ont beaucoup à craindre. En effet, la crise due à la covid-19 affecte tous les pays, aussi bien ceux qui exportent vers la Grande île que ceux vers qui elle exporte. Aussi, les importateurs ne sont-ils pas à l’abri des fluctuations des prix, particulièrement des hausses subites des prix, sur le marché international. Raison pour laquelle l’État a opté pour une révision de ces prix plafonds d’ici le mois de mai
prochain.

Efficacité limitée dans le temps et dans l’espace

Mettre en place des prix plafonds peut être efficace sur un « très court terme ». Cependant, selon les explications de Holimalala Randriamanampisoa, économiste, maître de conférences à l’Université d’Antananarivo : « sur le long terme, les producteurs et importateurs pourraient ne pas jouer le jeu, vu que leurs marges bénéficiaires sont révisées à la baisse. Ils seraient ainsi susceptibles de faire des rétentions de produits. Ce qui entraînerait une pénurie et pourraient faire augmenter encore plus les prix sur le marché ».

Toujours d’après l’économiste, « la fixation d’un prix plancher ou d’un prix plafond entraîne toujours une distorsion sur le marché, car elle est faite de manière artificielle, sans tenir compte des coûts réels ». De plus, opter pour cette mesure constitue « un certain dualisme dans l’économie » étant donné que Madagascar a déjà choisi la voie du libéralisme économique. Il s’agirait ainsi « d’un très mauvais signal pour l’économie, d’autant plus que cette mesure n’a aucun ancrage dans la politique économique du pays », souligne-t-elle. D’un autre côté, il y a le fait que « cette mesure semble ne s’adresser qu’à la population vivant en milieu urbain », fait remarquer Holimalala Randriamanampisoa. Si l’on ne prend que l’exemple de l’importation des « vary mora » et « vary tsinjo »… qui, d’après la maître de conférences, « revient à concurrencer le riz produit localement ». Alors que la situation actuelle constituerait, selon elle, « une opportunité pour les agriculteurs d’augmenter leur revenu et améliorer leurs conditions de vie ». Sachant que « plus de 70% de la population malgache se trouve en milieu rural et vit de l’agriculture ».

Une manifestation de cette limite de la fixation de prix plafonds est par exemple le fait que le prix du riz import soit resté à 550 ariary le kapoaka et n’ait pas pu baisser à 500 ariary soit 1 750 ariary le kilo, comme prévu initialement. Ce, car « l’État a décidé de distribuer une partie du riz importé par la société State procurement of Madagascar (SPM), le « vary tsinjo », dans les « tsena mora » ». Ce qui a limité la quantité destinée au marché. « Le prix du riz import aurait effectivement pu baisser si toute la quantité importée par la SPM était écoulée sur le marché », explique Gilchrist Fanomezantsoa Rakotoson.

Cohérence et interdépendance

Il est vrai qu’aussi bien auparavant que dans la conjoncture actuelle, la loi du marché ne suffit plus à rétablir les équilibres fondamentaux de l’économie malgache. Cependant, dans ce contexte de crise due à la pandémie, on observe de nombreuses incohérences dans les choix de politiques publiques adoptées par le pays et les mesures et actions entreprises. Alors que pour arriver à stabiliser les prix, ou encore à relancer l’économie, il est plus que nécessaire de prendre des mesures cohérentes et coordonnées entre elles. Il faudrait également qu’elles puissent concorder avec la politique économique du pays.

Aujourd’hui, l’interventionnisme étatique malgache se traduit surtout en des mesures sociales d’urgence à destination des populations les plus vulnérables « tosika fameno, vatsy tsinjo, vary mora, vary tsinjo, etc. », mais également en une régulation du marché à travers cette fixation de prix plafonds pour les PPN, des appuis aux Petites et moyennes entreprises (PME), une facilitation des échanges, et évoquées récemment, des subventions aux entreprises …

Mode d’exportation traditionnelle

D’après Holimalala Randriamanampisoa : « Pour lutter contre l’inflation actuelle, il faudrait surtout opter pour des mesures qui soutiennent les entreprises et les producteurs. D’autant plus qu’il s’agit d’une inflation par les coûts. Il serait donc judicieux de prendre des dispositions qui puissent faire baisser les charges et les coûts de production ». Et étant donné que l’inflation observée en ce moment « est surtout due à la dépréciation de l’ariary », « il serait donc judicieux de sortir de notre mode d’exportation traditionnel car cela ne nous permet plus de répondre efficacement à nos besoins en devises », explique-t-elle.

Avant de rajouter qu’il serait ainsi question pour Madagascar de « se moderniser en développant des secteurs à forte valeur ajoutée et en orientant ses exportations dans ce sens ». Quant au directeur du Commerce intérieur, il avance qu’il « faudrait que Madagascar puisse promouvoir la production locale, car si on arrive à mettre en place toutes les unités de production prévues dans le projet “One district, one factory” (ODOF) du ministère, nous n’aurons plus à dépendre de l’importation ». ODOF étant un projet qui vise le développement de l’industrialisation régionale en implantant dans les régions des industries qui vont produire localement les besoins en consommation des Malgaches.

Il faut toutefois noter que l’interventionnisme étatique nécessite des moyens. Des moyens qui, comme dans le cas des mesures sociales d’urgence prises à Madagascar, constituent des dépenses sans aucun avantage, si ce n’est de différer, ou de reporter le problème dans le temps. En effet, ces mesures ne peuvent être perpétuées et les dépenses colossales y engagées pourraient mener le pays dans plus de difficultés que celle dans laquelle il essaie de se sortir actuellement. L’économiste classique Jean-Baptiste Say, dans son Traité d’économie politique, Livre II, chapitre VII, souligne d’ailleurs que « si le gouvernement est éclairé, il se mêlera aussi peu que possible des affaires des particuliers, pour ne pas ajouter aux maux de la nature ceux qui viennent de l’administration ».