Développement: de la création à la répartition inégalitaire des richesses

Développement: de la création à la répartition inégalitaire des richesses

En référence à l’indice de Produit intérieur brut (PIB), Madagascar se classe parmi les pays ayant le plus faible revenu. L’analyse de l’auteur évoque que la répartition inégalitaire des richesses en est une cause sans conteste. Les couches les plus vulnérables étant les plus impactées, seule une stratégie de développement structurelle sauverait la croissance économique et renverserait la situation.

Au niveau mondial, plus d’un milliard d’êtres humains, soit près d’une personne sur six, vit, selon les estimations de la Banque mondiale, au-dessous du seuil de pauvreté d’un dollar par jour. Près de la moitié de la population mondiale survit avec moins de deux dollars1 par jour. Les économistes de développement se fient souvent à la répartition du Produit intérieur brut (PIB), qui est une mesure de la richesse d’un pays, à travers la consommation des ménages, évaluée habituellement par leurs dépenses en nature ou en numéraire.

Richesse produite

Dans les pays en développement, il peut être difficile de mesurer les revenus, en particulier chez les ménages qui vivent de l’agriculture de subsistance et qui consomment l’essentiel de leur production. Dans tous les cas, la répartition des richesses dans un pays – selon les multiples dimensions (couches sociales, hommes-femmes, géographiques…) – peut s’apprécier par l’allocation des revenus, le niveau de consommation des ménages (par leurs dépenses) ou par la répartition d’actifs : terres, système éducatif, offre d’emploi, services sanitaires…

Rappelons que l’augmentation du PIB ou la croissance économique est l’accroissement de la somme des prix de toutes les marchandises et des services produits et vendus sur le territoire national, quelle que soit leur nationalité2. Par une autre définition, elle est l’agrégation des rémunérations des différents facteurs mobilisés dans le système de productions sur le territoire national : les salaires et les charges sociales (rémunération du travail), les frais financiers (rémunération de l’argent), l’amortissement (rémunération du capital), le résultat net (rémunération de l’entrepreneur) et l’impôt (rémunération de l’État).

À Madagascar, la richesse produite sur le territoire national s’élève à plus de 40 344 milliards ariary (soit 12,1 milliards dollars), en 2018, selon la Banque mondiale. Elle a connu une croissance estimée à 5,2% la même année. Avec un PIB par tête de
1 536 188,331 ariary (460,75 dollars) sur une base quotidienne, la Grande île est classée parmi les pays à faible revenu. Ce montant revient à environ 1,2 dollar par jour par personne ce qui permettrait un niveau de vie bien modeste. Mais ce 1,2 dollar par jour représente seulement la moyenne du niveau de revenu dominant si la répartition du PIB entre tous les habitants était égalitaire, ce qui n’est évidemment pas le cas, comme dans n’importe quel autre pays.

Mesure des inégalités

Quelle que soit la dimension de la répartition à laquelle on s’intéresse, on a besoin d’un ensemble d’outils analytiques pour décrire et appréhender les ampleurs de la répartition inégalitaire des richesses. La méthode dite de la répartition par ordre de grandeur est un outil privilégié et plus simple pour identifier le degré des inégalités présentes dans la répartition sous-jacente. Celui-ci nous indique la part de la totalité des revenus reçue par différents groupes de ménages, classés en fonction de leur niveau de revenu. On peut catégoriser les ménages ou les individus par décile, par centile, mais le classement par quintile est conventionnellement admis. Leur classification allant des 20% les plus pauvres aux 20% suivants, et ce jusqu’aux 20% représentant les ménages les plus riches3.

En outre, la répartition par ordre de grandeur permet d’introduire d’autres techniques exploitées couramment pour mesurer les inégalités de revenus, dont celles qui ramènent la totalité de la répartition à un chiffre unique. Le coefficient de Gini est le plus fréquemment utilisé. Pour un pays, la marge théorique de celui-ci va de 0 (égalité parfaite) à 100 (inégalité parfaite). En pratique, les valeurs mesurées selon la répartition du revenu national ont une marge beaucoup plus étroite, comprise ordinairement entre 0,25 et 0,65.

Résultats

Les évaluations les plus récentes produites par la Banque mondiale montrent la répartition par ordre de grandeur des revenus des ménages dans trois catégories : élevés (Norvège, les États-Unis et la France), intermédiaires (Maurice, Afrique du Sud, Chine et Égypte) et faibles (Rwanda, Madagascar et Bénin). Le mode de présentation de données montre que le niveau de revenu d’un pays n’aurait aucun lien significatif avec la qualité de répartition des richesses. La Norvège, le pays dont l’Indice de développement humain (IDH) est le plus élevé au monde, possède la répartition des richesses relativement la plus égalitaire avec un coefficient de Gini de 27,5 : les 20% les plus riches reçoivent 36,5% de la richesse nationale. Pourtant, aux États-Unis, avec un coefficient de Gini de 41,5, les 20% les plus pauvres ne reçoivent que 5% de la richesse nationale, 47% des richesses pour les 20% les plus nantis contre 45,4 % pour la Chine.

À Madagascar, comme au Rwanda, près de la moitié de la richesse créée dans le pays va aux 20% les plus riches, et 5,7% seulement vont au quintile inférieur. De surcroît, les Malgaches, notés dans les 10% plus pauvres, ne bénéficient que de 2,2% de la richesse nationale contre 1,7% au Pays de l’Oncle Sam et 0,9% en Afrique du Sud. Avec un coefficient de Gini de 42,6, plus du tiers de la richesse produite à Madagascar va au décile le plus élevé. L’Afrique du Sud, avec le coefficient de Gini de 63, le plus élevé au monde, le plus inégalitaire, plus de 68% de la richesse vont au quintile le plus élevé, et plus de la moitié du revenu national est destiné aux 10% les plus riches.

En ce qui concerne la série temporelle, entre 1993 et 2012 (année la plus récente) à Madagascar, les clés de répartition du revenu national n’ont guère changé. En moyenne, près de la moitié des revenus du pays est accaparée par le quintile supérieur. 6% seulement pour le premier quintile. Le “trend” (mouvement de longue durée, NDLR) confirme que les temps de crise renforcent les inégalités sociales, provoquant une légère modification de la répartition au profit de la couche aisée. En dépit des différentes politiques menées par les régimes successifs, les crises politiques 1991-1992, 2001-2002 et 2009 avaient des conséquences désastreuses sur le niveau de vie des couches les plus vulnérables, au profit de la catégorie supérieure. Les parts revenant aux quintiles intermédiaires ne changent guère, reflétant une capacité de résilience.

Par ailleurs, la diversité des inégalités à Madagascar se révèle également à travers d’autres dimensions telles que le genre, l’allocation budgétaire dans les différents programmes de la Loi de finances, la répartition des ressources publiques au niveau de la politique de décentralisation… Concernant la répartition géographique des ressources publiques, au regard des subventions allouées aux Collectivités territoriales décentralisées (CTD), bien que celles-ci soient censées être des assistances de nature subsidiaires, la réalité sur la décentralisation laisse perplexe par rapport à son caractère prioritaire prôné par le pouvoir public. En effet, le montant total des subventions allouées à toutes les communes de Madagascar au titre de l’année 2019 ne représente que 0,005 % des dépenses totales du budget général de l’État selon la Loi de finances rectificative pour l’année 2019, 0,0027 % en 2018 et 0,0031% en 2017. Le taux est estimé en moyenne à 7% en Afrique, en Suisse et au Japon, où les collectivités gèrent 2/3 des dépenses nationales. Souvenons-nous également qu’à Madagascar, en 2013 et 2014, les dépenses en Chèques carburant et lubrifiants (CCAL) de l’État ont été respectivement de
52 milliards et de 62 milliards ariary et les subventions versées aux communes se chiffraient à 36 milliards et 27 milliards ariary (Cour des comptes, 2016).

Les politiques redistributives

Les politiques de redistribution réduisent en moyenne les inégalités de revenus dans les économies développées d’environ un quart à un tiers, bien que le volume de ressources faisant l’objet d’une redistribution ait apparemment baissé ces dernières années4. Nombreuses sont les mesures mises à la disposition des pouvoirs publics pour intervenir dans la réduction des inégalités sociales. Ces dernières peuvent être générées et corrigées par des politiques qui influent directement sur la distribution des revenus au niveau du marché du travail (distribution primaire) ou par des politiques qui redistribuent ces revenus au moyen de l’impôt et des transferts sociaux (distribution secondaire).

Politique de la distribution primaire : salaire minimum

Les politiques de la distribution primaire du marché du travail permettent d’agir directement sur le niveau et la distribution des salaires. S’agissant de l’intervention directe, les politiques relatives aux salaires minima font l’objet d’un regain d’attention. La prise du décret n° 2019-927 du 3 mars 2019 relatif au relèvement du salaire minimum à
200 000 ariary peut jouer un rôle déterminant pour réduire les inégalités et soutenir les salaires des travailleurs faiblement rémunérés. En effet, ces normes, qui ont été largement utilisées, établissent de manière plus étendue les principes essentiels en matière de fixation des salaires minima. Elles sont également le produit d’un accord tripartite entre gouvernements, organisations d’employeurs et organisations de travailleurs. Plusieurs conditions sont requises pour que cette politique marque son efficacité escomptée sur la réduction des inégalités (importance de l’emploi informel, estimé à 84% à Madagascar, faiblesse du taux des travailleurs salariés évalué à 11% de l’emploi total malgache)

Rôle des négociations collectives

Il est admis depuis longtemps que la négociation collective constitue un instrument essentiel pour lutter contre les inégalités en général et salariales en particulier. Les conventions collectives relèvent les salaires de base et compriment la distribution des salaires. L’importance (ou non) des mouvements syndicaux et de la prédominance du système de conventions collectives sur le marché du travail représente également des facteurs déterminants sur le niveau des inégalités sociales. Dans les pays où la couverture des conventions collectives est limitée, comme aux États-Unis, les écarts entre les salaires les plus élevés et les salaires les plus bas sont relativement importants. Dans les systèmes de négociation collective plus inclusifs et englobants (France, Allemagne), les conventions collectives couvrent généralement une plus large proportion de travailleurs, et les écarts salariaux entre les plus élevés et les plus bas sont généralement plus faibles.

Promotion de la création d’emplois

La création d’emplois est une priorité dans tous les pays. Les analyses ont montré le rôle que jouait la fluctuation de l’emploi salarié dans l’évolution des inégalités. Dans les économies en développement, les pertes d’emploi qui touchent d’une manière disproportionnée les travailleurs à faible revenu ont contribué à creuser les inégalités. La convention (n° 122) sur la politique de l’emploi, 1964, de l’Organisation internationale du Travail (OIT) ainsi que l’Agenda global pour l’emploi (2003) et les conclusions de la discussion récurrente sur l’emploi de la Conférence internationale du Travail (2010) présentent une approche globale et intégrée pour parvenir au plein emploi. La promotion des entreprises durables est primordiale à cet égard. Elle passe par la mise en place d’un environnement propice à la création et au développement des entreprises (mesures fiscales plus clémentes, obligations patronales moins contraignantes…), ainsi qu’à l’innovation et à l’amélioration de la productivité. Les gains générés par des entreprises durables et efficaces peuvent être dispensés équitablement tant au sein des entreprises elles-mêmes que dans la société en général.

Un représentant typique de l’économie de marché non coordonnée et s’inscrivant dans la tradition de l’individualisme et du libéralisme (du scepticisme vis-à-vis de l’intervention de l’État), le système économique des États-Unis a montré sa pertinence pour réduire les inégalités sociales par la création d’emplois. En effet, bien que jugé parfois fragile et au détriment des droits sociaux fondamentaux5, ce système « laisser-faire » américain a permis de réduire le taux de chômage à 3,6% actuellement, qui est le plus bas depuis 50 ans.

Politiques de distribution secondaire

Des politiques publiques sont aussi employées par les gouvernements pour atteindre leurs objectifs en matière d’équité et de réduction de la pauvreté. Ces outils sont aussi bien utilisés dans les économies développées, émergentes qu’en développement.Il y a eu des expériences réussies en matière de réduction ciblée de l’impôt, de suppression de l’imposition des ménages à faible revenu, voire de crédits d’impôt en leur faveur pour augmenter leur revenu global. Ces mécanismes se sont traduits ainsi par une augmentation du revenu net tiré du travail pour leurs ménages (Immervoll, 2009).

Dans l’autre sens, un accroissement de la progressivité des barèmes d’imposition de la même façon que les individus les mieux rémunérés permettrait de compenser une part plus importante du fardeau fiscal global. Ce qui aboutirait à une amélioration du recouvrement de l’impôt. En fonction des circonstances propres à chaque pays, sont indispensables à cette politique fiscale des initiatives visant à formaliser les entreprises et les travailleurs informels afin d’élargir l’assiette fiscale (et de faire relever ces travailleurs des systèmes contributifs de protection sociale).

La protection sociale

L’autre instrument concernant la redistribution hors marché est l’utilisation des transferts, qui se présentent sous différentes formes. Il s’agit notamment de versements directs aux ménages à faible revenu : systèmes de transferts en espèces, création de possibilités d’emploi dans le secteur public pour les travailleurs ou les ménages à faible revenu (le mécanisme de garantie de l’emploi rural en Inde ou le Projet de haute intensité de main d’œuvre (Himo) à Madagascar, par exemple. Il y a également l’offre directe ou à prix subventionné de nourriture ou d’intrants aux ménages à faible revenu par les gouvernements (plants, pensions, soins de santé fournis ou financés par l’État, éducation publique, etc.). Bien que sa mise en œuvre et son efficacité par rapport aux résultats escomptés soient assez moroses, l’idée de constituer le fonds d’équité destiné à financer les frais médicaux des indigents à Madagascar depuis 2004 est un parfait exemple de redistribution des finances privées.

Prises ensemble, ces initiatives sont désignées par l’appellation protection sociale ou régimes de protection sociale. Pour sortir la population de la pauvreté, la croissance économique est incontournable. Ces richesses créées devraient bénéficier classiquement à ceux qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté. La répartition du revenu national joue un rôle vital à travers une stratégie de développement structurelle favorable aux démunis et qui comporte un accélérateur de la croissance économique. Un élargissement des possibilités ouvertes à la population pauvre demeure un axe prioritaire dont le traçage relève toujours d’une laborieuse volonté politique. La réalisation de cela s’exécutant par le biais d’investissements dans l’éducation et la santé de base ainsi que la conception des programmes incluant notamment des mesures propices à la création d’emplois, mais aussi de protection sociale pour les groupes particulièrement vulnérables.

Références

1. Dollars américain

2. Vaut, 2010

3. BIT, 2015

4Checchi et al. ,., 2009.

5. Vaut, 2010

7. Navalona R., Midi Madagasikara du 15 janvier 2010.

– Banque mondiale (2018), World Development Indicators database. Washington, DC. http://data. worldbank.org. (Consulté en avril 2019)

– BIT, (2015), « Rapport mondial sur les salaires 2014 / 2015 : Salaires et inégalités de revenus », BIT, (Genève) http://www.ilo.org [consulté le 3 février 2017°]

– Cassiers (I.) et Delain (C). (2006), « La croissance ne fait pas le bonheur : les économistes le savent-ils ? », Regards économiques, Institut de Recherches Economiques et Sociales de l’Université Catholique de Louvain, N°38, pp. 1-14

– Checchi (D) et al. ; (2010), « Inequality and union membership: The influence of relative earnings and inequality attitudes », British Journal of Industrial Relations, vol. 48, no 1, mars, pp. 84-108.

– Cour des Comptes de Madagascar, Rapport public 2016.

– Gilpin (R), (2001), global political economy : understanding the international economy order, Princeton / Oxford.

– Immervoll (H) (2009), Minimum-Income Benefits in OECD Countries: Policy Design, Effectiveness and Challenges, IZA Discussion Paper No. 4627.

– Lois des Finances Initiales, 2017, www.mefb.gov.mg

– Lois des Finances Initiales, 2018, www.mefb.gov.mg

– Lois des Finances rectificatives, 2019, www.mefb.gov.mg

-Perkins (D. W.) et al. (2014) ; « Economie de développement », De boeck, Paris.

– Vaut (S) et al. (2010), «Manuel de la démocratie sociale 2, Economie et Démocratie sociale , Fondation Friedrich Ebert, Berlin.