Des villes en sursis…

Des villes en sursis…

Madagascar vit une urbanisation non maîtrisée. La grande majorité de ses villes connaissent des problèmes de toutes sortes : problèmes sociaux, insuffisance des infrastructures et des services de développement, forte pression foncière principalement dans les grandes villes…

La scène en avait ému plus d’un. En janvier, en plein cœur du kere, quelques familles, qualifiées de migrants climatiques, avaient quitté leur territoire d’implantation, dans l’Androy, pour rallier la partie Nord du pays, en quête de travail et d’une vie meilleure. En transit à Fianarantsoa, elles avaient fait braquer sur elles les projecteurs de l’opinion publique.

Pression

Ce tableau risque de se répéter et de s’amplifier dans les années à venir. L’urgence climatique s’ajoute à la longue liste des pressions sur les villes malgaches. Selon les derniers recensements, la Grande île compte 172 villes abritant près de 8,9 millions d’habitants. La population urbaine affiche une croissance démographique bien plus rapide que la population rurale avec un taux estimé à près de 4,4% par an en moyenne. « La population urbaine devrait compter près de 18 millions d’habitants après 20 ans. Madagascar atteindra la parité de 50% urbains et 50% ruraux vers 2036 », prévient Hajo Andrianainarivelo, ministre de l’Aménagement du territoire et des Travaux publics. Comme pour toute l’Afrique, la mutation s’opère de manière très rapide dans la Grande île.

Cette transition fulgurante représente un défi immense notamment pour l’accueil des sept millions de nouveaux urbains avant 2030. Et elle met à mal les a priori erronés de ruralité dont se prévaut encore Madagascar. Aujourd’hui, un Malgache sur trois vit dans une ville. Or, le pays accuse un retard dans la structuration de ses villes. Les Plans d’urbanisme directeur (Pudi) et les Plans d’urbanisme détaillés (Pudé) ne sont que très peu respectés et se heurtent bien souvent aux velléités populistes de l’administration et des élus.

configuration

« La misère moderne tend de plus en plus à chasser la pauvreté conviviale qu’a connue le pays pendant des siècles. La condition spécifique du sous-prolétariat urbain conduit à reconnaître la misère dans laquelle il est plongé comme une violation de l’ensemble des droits de l’homme. La misère, amalgame d’extrême pauvreté et d’exclusion sociale qui porte atteinte à la dignité humaine, doit être détruite, tandis que la pauvreté doit être réduite », respectés Xavier Godinot, délégué d’ATD pour la région Océan Indien. Au lieu d’être des « solutions », les villes sont devenues des problèmes à part entière pour les gouvernants. Cette situation résulte de quatre facteurs clés interdépendants : l’accroissement considérable de la population et de l’urbanisation, l’appauvrissement continu d’une grande partie de la population, le manque flagrant d’investissement dans l’aménagement urbain et les services de base. Dans la configuration actuelle, la situation risque de s’empirer, tant l’horizon urbain semble bouché. Certes, les projections les plus optimistes estiment que le taux de croissance de l’urbanisation décroîtra et devrait atteindre 0,5 point par an vers 2030. Néanmoins, le nombre de nouveaux urbains ne cessera de croître. Il est près de 400 000 par an actuellement, il atteindra 550 000 habitants vers 2030.

Fragilité institutionnelle

Antananarivo symbolise les immenses challenges auxquels les villes malgaches doivent faire face. La seule métropole du pays recense 2,9 millions d’habitants officiellement – mais les administrateurs de la ville parlent de trois millions d’habitants avec le déplacement de nombreux travailleurs des périphéries –, ce qui fait que la Ville des Mille accueille 32% de la population urbaine totale de la Grande île. Les infrastructures arrivent à peine à couvrir les besoins de cette population amenée à croître. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les rues d’Antananarivo ou de Toamasina. Les canaux d’évacuation sont quasi inexistants tout comme les niveaux d’accès aux services urbains de base qui laissent à désirer. Pour l’électricité par exemple, un quart des ménages urbains seulement est branché. Contrairement à une idée reçue de l’Antananarivo mirehitra jiro, le taux ne dépasse guère les 40% dans les grandes villes. Même constat du côté de l’eau potable avec un accès pour à peine 50% de la population. Dans ce contexte, et d’une manière globale, les conséquences du changement climatique sur les cultures dans les zones rurales – sécheresse, événements extrêmes, diminutions des terres arables, stress hydrique, etc. – mais aussi la faible productivité de terres pourraient constituer autant de facteurs de tensions dans des villes malgaches qui témoignent déjà d’une grande fragilité institutionnelle.

Révolution démographique 75% des citadins vivent aujourd’hui dans des bidonvilles. Pour l’UN Habitat, un bidonville est défini comme tel quand il remplit ces cinq critères : accès inapproprié à l’eau salubre, accès inapproprié à l’assainissement et aux infrastructures, manque de qualité structurelle des logements, surpopulation et statut résidentiel non sûr. Or, les bidonvilles sont une manifestation d’un secteur urbain mal planifié et géré, et en particulier d’un dysfonctionnement du secteur du logement. Une problématique que les gouvernants successifs ont peiné à résoudre. Les différents projets de logements sociaux ont souvent favorisé les fonctionnaires, les classes aisées et moyennes mais peu d’entre eux sont accessibles aux couches les plus modestes, les plus demanderesses. Malgré les tares qui les entourent, les agglomérations font toujours recette. Du point de vue économique, l’attrait des villes s’explique par les impacts qu’elles génèrent. À Madagascar, les agglomérations occasionnent 70% du PIB. Les villes concentrent presque toutes les grandes entreprises du pays. 70% des entreprises qui voient le jour y sont localisées. Les grandes entreprises formelles se concentrent dans les villes, ce qui suscite l’attrait des ruraux. Or les cités englobent également le taux de sous-emploi les plus importants. D’énormes investissements sont donc dès aujourd’hui nécessaires pour les villes malgaches afin d’amortir le choc de la révolution
démographique.