Hajo Andrianainarivelo, ministre de l’Aménagement du territoire et des Travaux publics : « Empêcher les gens de venir en ville n’est pas la solution, il importe de développer nos campagnes »

Hajo Andrianainarivelo, ministre de l’Aménagement du territoire et des Travaux publics : « Empêcher les gens de venir en ville n’est pas la solution, il importe de développer nos campagnes »

La Grande île a d’importants besoins en infrastructures tout en ayant l’obligation de faire face à une mutation géographique et spatiale importante : l’accroissement des villes et des grandes agglomérations. Le ministre de l’Aménagement du territoire et des Travaux publics nous a accordé une interview pour faire le tour de ces questions.

D’un côté, la présidence a un pôle consacré aux projets présidentiels, de l’autre le ministère de l’Aménagement du territoire et des Travaux publics (MATP) est en charge des travaux publics, comme son nom l’indique. Quelle est la dynamique entre ces deux entités ?

Le MATP exécute les programmes de l’État. Quand les travaux sont lancés par la Présidence, il y a des préparations en amont, notamment en termes administratifs. Le MATP s’engage dans les volets fonciers et l’aménagement du territoire. Nous travaillons ensemble. La Présidence donne le coup de pouce pour que le projet sorte de terre et pour marquer la volonté politique au plus haut niveau de l’État.

S’il faut faire une école, le ministère de l’Éducation nationale (Men) s’adressera au MATP pour connaître la disponibilité du terrain, sa sécurisation ainsi que pour les divers documents administratifs. Ce n’est qu’après que le bâtiment pourra être construit. Les infrastructures sont d’une importance capitale pour le pays. Tous les ministères travaillent de concert.

Vous avez évoqué l’importance des infrastructures. Comment expliquez-vous le déficit quasi chronique à Madagascar ?

Nous n’avons jamais eu de vision claire. Il est d’usage de dire que durant la colonisation, Madagascar comptait un réseau routier “structurant”. Du temps de la première République, le besoin était de désenclaver des zones. Les routes étaient essentiellement utilisées par les voitures familiales. Aujourd’hui, elles servent à approvisionner des régions et à créer des industries. Les structures des routes de l’époque de la première République auraient dû être améliorées en termes de qualité si on voulait garder le même système. Nous nous sommes toujours contentés d’entretenir nos routes. Nous n’avons pas rehaussé leur niveau en termes structurels. Regardez l’axe RN 5 entre Toamasina et Foulpointe. L’ancienne route se dégradait tout le temps. Elle était simplement posée sur du sable. C’était suffisant auparavant car elle ne servait qu’aux vacanciers. Aujourd’hui, des camions de 30 ou de 40 tonnes y circulent pour transporter du riz ou des matériaux de construction. La route ne peut pas supporter ce genre de circulation. Le fait de vouloir juste entretenir les infrastructures routières a fait que, d’année en année, nous avons perdu beaucoup d’argent.

Aujourd’hui, l’axe Toamasina et Foulpointe a été consolidé en béton. Les routes d’Antananarivo qui ont été refaites avec la Banque européenne d’investissement (BEI) n’ont plus la même structure qu’avant, tel est le cas de la nouvelle rocade Nord-est. Il y a des normes que nous sommes amenés à respecter maintenant pour pouvoir assurer la circulation. Cela coûte cher obligatoirement, mais il vaut mieux investir puis assurer l’entretien. Par exemple, nous avons étendu les délais de garantie de trois à cinq ans ; or, ils n’étaient que d’un an auparavant. Dans tous les appels d’offres, nous avons réalisé une économie entre 20 et 30%.

En termes d’aménagement du territoire, la population malgache migre de plus en plus vers les villes. Comment appréhender ce challenge ?

Comme pour tous les pays, c’est un grand défi. Nous devons travailler dans l’approche prospective et l’intelligence territoriale qui devraient être au centre de nos réflexions et de notre politique de développement. D’ici 30 ans, nous arriverons à la parité de la population urbaine et rurale. À ce moment-là, comment pourrions-nous faire ? C’est la raison pour laquelle le président de la République a décidé de créer des nouvelles villes. Nous serons obligés de tendre vers cette approche. Il faut anticiper et programmer.

Le MATP, comme l’Exécutif en général, s’attèle à mettre en place des outils de gestion de planification des villes. Auparavant, dresser un plan d’urbanisme s’apparentait à une formalité : il fallait juste le faire. Je pense que tout le monde en a conscience. Sans vision pragmatique, il est impossible de gérer les villes. Les problématiques urbaines sont au centre des préoccupations de tous les pays, beaucoup plus dans un pays comme le nôtre, elles créent des tensions et des insécurités. La gestion des villes peut fragiliser politiquement les administrateurs. Or, il n’y a pas suffisamment d’offres en termes d’infrastructures, de travail et autres dans les autres zones non urbaines. Madagascar est présenté comme un pays rural, à cause des espaces agricoles à perte de vue, mais il n’échappera pas à l’urbanisation.

Dans ce sens, il est essentiel d’améliorer des plans d’urbanisme au profit des collectivités locales pour qu’elles puissent préparer l’avenir. La vision prospective et l’intelligence territoriale permettent à chaque citoyen de chaque ville d’avoir une idée et une vision idyllique en particulier de ce qu’il veut faire de sa ville, demain.

Nos édiles et les agents au niveau des Collectivités territoriales décentralisées (CTD) s’approprient-ils des outils entre leurs mains pour gérer et planifier leurs territoires ou sont-ils submergés par la gestion du quotidien ?

Cet outil de gestion des collectivités est la planification territoriale. Il ne suffit pas de l’avoir, il faut savoir l’utiliser. Elle doit assurer une gouvernance au profit de la population, en termes de rentrées fiscales, de gestion des espaces, etc. L’Ivontoeram-panazariana an’Antananarivo sy ny Manodidina (Ipam) ou l’Auga (Agence d’urbanisme du Grand Tana) a été mis en place pour le Grand Tana afin de montrer que la gestion de l’espace urbain ne peut pas se limiter à Antananarivo. Cette dernière est devenue une métropole.

Nous devons avoir une vision plus large, une mise en commun des ressources, mais surtout des coordinations des activités pour toutes ces communes qui l’entourent. Je pense que les maires des communes périphériques commencent à comprendre les enjeux. Si on prend par exemple la problématique des ordures ménagères, Antananarivo n’a plus de terrain. Bientôt, Ambohimangakely n’aura plus de place également. Il faudrait donc que nous installions une décharge municipale un peu plus loin. Tout cela nécessite une vraie planification.

Il est dans l’intérêt des maires et des conseillers municipaux de travailler ensemble pour avoir une vision collective et surtout mettre en commun les ressources, car – sur cette question précise des déchets par exemple –, nous ne pourrions pas créer une décharge par commune. Une réflexion conjointe, un programme et des outils communs pour équilibrer et pour s’entraider dans la gestion des cités sont utiles.

La mise en place d’une nouvelle ville est une initiative louable. Cependant, les fonds engagés ne devraient-ils pas être investis pour améliorer Antananarivo, par exemple ?

Ce n’est pas l’État qui va payer pour l’ensemble des travaux de la nouvelle ville. Il apportera les infrastructures nécessaires pour permettre sa création : l’eau et l’assainissement, la route et l’électricité. Nous faisons appel à des partenaires pour y investir. Une nouvelle ville est un investissement, mais en même temps une création d’espaces urbains aux normes. Les ministères pourraient y louer un bâtiment.

C’est la raison pour laquelle j’ai évoqué une question de programme à long terme de planification. Cependant, nous investissons beaucoup sur Antananarivo. La nouvelle ville sera celle que l’on aimerait avoir mais qu’on n’a pas eue.

On parle depuis des décennies du concept de Grand Tana, n’est-il pas temps d’aller de manière plus concrète dans ce projet ?

Le fait d’avoir créé l’association Ipam est déjà un pas vers le Grand Tana. Elle va travailler dans ce sens. L’agence aidera à coordonner les actions et les projets de développement pour l’ensemble des 37 communes qui entourent Antananarivo. C’est un début. Nous préférons instaurer les structures et pousser la réflexion commune avant de prendre une décision politique. Cette dernière viendra d’elle-même, par la suite. Comme je l’ai dit, il est essentiel d’aller dans le même sens, d’avoir une vision commune, la gouvernance s’en suivra.

Comment conjuguer le développement avec l’exode rural qui sera sûrement amené à s’intensifier, vu le changement climatique et la mutation de nos campagnes ?

Dans la politique que nous menons aujourd’hui, il ne suffit plus de réhabiliter ou de construire des routes nationales. Il faut s’occuper des routes connexes qui desservent les routes nationales. Soyons clairs : nos compatriotes qui habitent à la campagne n’ont pas particulièrement envie de venir en ville, mais ils n’arrivent pas à vivre en campagne. Je pense que très peu de gens souhaitent continuer à vivre en ville, ce ne sont pas les Tananariviens qui vont dire le contraire. Il faut donner les moyens aux gens qui habitent en dehors des agglomérations de pouvoir améliorer leur niveau de vie.

Quoi de mieux pour cela que de les mettre en relation avec les centres urbains qui sont des centres de consommation. Nous avons intégré ce volet dans notre approche. La réhabilitation de la RN 44 s’accompagne de celle de 200 km de voies secondaires. Nous dotons les localités de connexion internet pour stimuler l’économie numérique pour que les habitants des campagnes aient accès aux informations et aux marchés afin qu’ils n’aient plus à se déplacer. Empêcher les gens de venir en ville n’est pas la solution, il importe d’améliorer la qualité de vie à la campagne. Ce sont des actions innovantes qu’il faudra mener au niveau des paysans.

Que dites-vous aux détracteurs qui pointent du doigt la détérioration de la situation sociale alors que l’État investit massivement dans les infrastructures ?

Je comprends que les gens se disent qu’il faut d’abord s’occuper du social, ensuite les infrastructures viendront. Néanmoins, en tant que dirigeant, si nous n’avons pas une vision sur le long terme, nous ne nous en sortirons jamais. Nous travaillons pour les générations futures, pour l’avenir de ce pays. Nous ne pouvons pas mettre de l’argent uniquement pour la filière rizicole, parce que c’est urgent.

Comment va-t-on transporter le riz si nous ne construisons pas des routes ? Comment éduquerons-nous nos enfants si nous ne construisons pas des écoles ? Idem pour les universités qui formeront ceux et celles qui vont diriger le pays demain. C’est un choix ! Le chef de l’État a fait un choix politique. Nous le soutenons parce que c’est un choix pour l’avenir. Aujourd’hui, les gens vous crachent dessus, mais il faut reconstruire ce pays. Il est important de mettre les bases d’un développement durable. Cela coûte cher, que cela soit politiquement ou financièrement, mais c’est le prix à payer si on veut voir un “vrai” pays émerger . Nous ne pouvons pas juste faire de la gestion des affaires courantes. Ce fut le cas durant la Transition.

Nous avons été investis grâce aux élections, il importe d’améliorer la gouvernance de nos institutions, mais en même temps, il faut faire en sorte que le pays puisse avoir des structures de développement pérennes pour avancer. L’augmentation des capacités du port de Toamasina nous permettra d’anticiper l’accroissement de la population. La construction d’autoroutes répondra à ce défi. Certes, tout est urgent, mais il s’agit d’une question de priorité. Vous allez dire : les stades sont-ils importants ? Dans une politique de développement, il faut créer une fierté et une appropriation de la politique de l’État par le citoyen. Prenez le cas de l’épopée des Barea. Notre équipe nationale a fédéré tous les Malgaches, d’ici ou d’ailleurs.

Nous pensons que notre culture et le sport peuvent être ces vecteurs de fierté. C’est un outil rassembleur pour permettre à tout un chacun de se reconnaître dans ce pays. Si on n’aime pas la Grande île, elle n’avancera jamais. On peut ne pas aimer ses dirigeants, ni leur politique, mais il faut défendre son drapeau. Nous devrions avoir la fierté d’appartenir à ce pays malgré nos différences.

L’administration ambitionne de construire une autoroute entre Antananarivo et Toamasina. Quand les travaux seront-ils lancés ?

Les études sont terminées. Aujourd’hui, il reste à mobiliser les fonds qui sont très importants. L’État est en train de contacter les différents partenaires susceptibles de financer ce projet. Le projet est essentiel pour la survie économique de Madagascar. Comme je l’ai souligné, la capacité du port de Toamasina sera amenée à être multipliée par trois, voire par cinq grâce aux travaux menés par la Jica. Nous devons augmenter celle de la route pour répondre à cette exigence. Soit il fallait construire une autoroute, soit élargir la RN2. La décision du chef de l’État était de construire une autoroute. Il faut que Madagascar fasse aussi un saut quantitatif et qualitatif dans les infrastructures.

Du point de vue institutionnel, nos textes ne mentionnaient pas l’existence des autoroutes. Nous les avons introduites dans l’ordonnance relative au patrimoine routier. Il aurait été étrange de mener des négociations avec les partenaires pour financer les autoroutes alors qu’elles ne sont même pas inscrites dans nos lois. C’est l’une des réformes que nous avons menées. Bientôt, nous procéderons au début des consultations ou des appels à manifestation d’intérêt pour l’exploitation de cette autoroute qui ne pourra se faire qu’en partenariat public privé comme toutes les autoroutes
du monde.