Bas quartiers, de la résilience à l’état brut

Bas quartiers, de la résilience à l’état brut

Au-delà des clichés, les bas quartiers abritent des hommes, des femmes et des enfants qui développent une formidable capacité de résilience.

Avec un petit exercice de lexicométrie, les termes relatifs à l’insécurité, l’insalubrité, l’incivisme, l’incendie, l’inondation sont récurrents quand on parle des « bas quartiers ». Une borne-fontaine ayant pignon sur rue à Andavamamba, est la mieux placée pour raconter une journée ordinaire dans l’un deux.

Valse des marchands

Rabary dépose ses premiers bidons devant le portail de la borne-fontaine dès 3 h 30 du matin. S’il était venu plus tôt, il aurait rencontré des prostituées rentrant après une longue nuit de travail éreintant. Mais à cette heure-ci, il a le loisir d’apercevoir la valse des marchands du quartier qui, par sécurité, s’organisent en petits groupes pour rejoindre le marché d’Anosibe et de Namontana.

En effet, s’ils y arrivent trop tard, ils auront à payer leurs marchandises plus cher et avec une qualité moindre, car ils auront à négocier avec les rabatteurs. D’autres porteurs d’eau rejoignent Rabary en attendant l’ouverture de la borne-fontaine à 4 h 30. Ils assurent l’approvisionnement en eau de plusieurs centaines de ménages. Rares sont les foyers qui ont accès aux services de la compagnie nationale d’eau et d’électricité (Jirama).

Les bidons jaunes s’entassent et font la queue sur plusieurs dizaines de mètres. En attendant leur tour pour prendre l’eau, ils ont le temps d’interagir avec les mères et pères de familles, munis de gobelets ou de bouteilles en plastique, pour acheter selon leurs préférences du pain, du mofo gasy, du café, du lait ou du thé dans les gargotes du quartier. Une heure a passé, les employés des zones franches sortent à leur tour. Ce sont des lève-tôt. Contrairement à ceux qui ont les moyens de prendre le bus, ils doivent marcher une à deux heures pour rejoindre Andraharo Ankadimbahoaka, afin de pouvoir joindre les deux bouts.

Subsistance

Le quartier se réveille. Les épiceries et les différents commerces ouvrent leurs portes, les maraîchers reviennent d’Anosibe et commencent à installer leurs étals. Les étudiants et les écoliers vêtus de leurs tabliers ou uniformes, ainsi que les salariés inondent la rue et pressent le pas pour se livrer à une rude bataille à l’arrêt-bus. Entre-temps, les lavandières ont récupéré les linges chez leurs patrons. Elles auront la journée pour laver, sécher et repasser afin de gagner un peu d’argent à la fin de la journée à raison de 100 ariary la pièce en moyenne.

Le calme revient, les mères au foyer sortent pour faire leurs courses. Un moment crucial pour les petits commerces du quartier, installés depuis le petit matin, pour assurer l’essentiel de leur chiffre d’affaires de la journée. Par groupe de deux à trois, elles arpentent les diguettes reliant les différents hameaux pour rejoindre la seule route pavée du quartier. Pendant ce trajet, elles sont informées des derniers potins, des décès, des scènes de ménage, des scandales, des sinistres ainsi que des commentaires sur les actualités nationales parues dans la presse…

Les journaliers se postent devant l’entrée du quartier pour attendre des livraisons de sable, de gravillons ou de briques. Actuellement, les bâtiments poussent comme des champignons au point où les rizières envahies par les jacinthes d’eau cèdent progressivement la place aux constructions. Le marché de l’immobilier est en effet florissant, car le loyer, est encore abordable dans ce quartier.

Vacarme

Un camion plein de briques arrive. Pendant que les livreurs déchargent leur cargaison, les journaliers accostent le propriétaire de la marchandise pour discuter des frais d’acheminement. Le coût dépend de la distance entre le dernier point accessible par voiture et le chantier ainsi que de l’état de la ruelle qui y mène. Le prix se fixe à l’unité à raison de 20 à 50 ariary. Une fois un accord trouvé, chacun s’empresse pour empiler les briques dans les sacs de jute. La compétition commence puisque chaque individu est payé au prorata de ce qu’il a transporté. Les plus costauds arrivent à transporter une cinquantaine de briques d’une seule traite, les moins robustes se contentent d’une vingtaine par trajet. Ce kandra assure le repas de ce soir et une partie de celui de demain, y compris la dose de rhum en fin de journée.

Le long de la centaine de trajets qu’ils doivent effectuer, ils sont habitués au vacarme causé par le bruit de marteau des fabricants de réchaud à charbon à côté qui, eux aussi, commencent leur journée. Malgré la concurrence avec les foyers améliorés, ils sont loin de chômer. Ils affirment pouvoir assurer l’essentiel du besoin d’Antananarivo ainsi que des commandes venant d’autres régions. Avec le nombre croissant des motos circulant à Antananarivo, les confectionneurs de clés à bougie lèvent à peine les yeux pour remarquer qu’en plus des sueurs, les visages et les cheveux des journaliers prennent un teint ocre à cause des poussières dégagées par les briques qu’
ils transportent.

Fanfares

Midi est passé. Les écoliers rentrent, les lavandières ont fini d’étaler leur linge et attendent qu’il sèche, les journaliers continuent leurs va-et-vient, les chercheurs d’eau prennent leurs pauses-déjeuner pour reprendre vers 15 h. Avec leurs calèches garnies d’une grande marmite pleine de nouilles qui nagent dans du bouillon, quelques œufs durs et des morceaux de poulet, les gargotiers ambulants prennent place. Sans appels ni fanfares, les mécaniciens, les maraîchers, les cordonniers et ceux qui n’ont pas pu préparer leur déjeuner s’attroupent. À partir de 300 ariary, ils peuvent se procurer un repas chaud et par l’occasion un peu de glucide, de lipide et parfois un peu de protéines.

Le quartier somnole. Même le bruit des marteaux a cessé. Il faut attendre une heure pour revoir les écoliers et les collégiens reprendre le chemin de l’école. Ceux qui ont fini leur déjeuner plus tôt se regroupent à l’ombre et commencent une partie de carte. À l’instar de celles qui jouent au loto, ils y passeront tout l’après-midi. Vers 17 h, des coups de sifflet les interrompent. Il est temps pour le voisinage d’aller présenter les condoléances à une famille, un devoir qu’ils ne peuvent pas outrepasser sous peine d’amende et pour préserver un bon rapport avec le voisinage.

Crépuscule

La lumière baisse. Les lavandières, avec des cuvettes portées sur la tête, livrent leur linge sec et repassé. Les chercheurs d’eau ont fini leur journée et vont à leur tour préparer le dîner. Les artisans, eux aussi, rangent leurs outils. C’est le rush hour chez les épiciers. Les mères de famille, rejointes par les employés des zones franches, les salariés et les marchands ambulants les assaillent pour acheter du riz pour le dîner, du pétrole pour l’éclairage, du mosquito – pour avoir une nuit tranquille loin des moustiques-, un peu d’huile et d’autres produits de première nécessité.

Les retardataires négocient avec la gérante de la borne-fontaine qui, en poste depuis 4 h 30 du matin, commence à râler, pour se procurer un bidon d’eau chacun. La nuit tombe. Les lumières, en fonction des sources, transparaissent à travers l’interstice des fenêtres et des portes. Le quartier est calme. On entend les bruits des pas des prostituées avec leurs lourds sacs en plastique quittant le quartier. Le silence qui commence à s’installer sera brisé par l’arrivée de Rabary devant la borne-fontaine dans quelques heures.