Sandrina Randriamananjara, trésorière et ancienne secrétaire exécutive de l’Association des professionnels de l’urbain de Madagascar (Apum) : « Les zones urbaines et leurs périphéries sont des victimes collatérales de l’urbanisation »

Sandrina Randriamananjara, trésorière et ancienne secrétaire exécutive de l’Association des professionnels de l’urbain de Madagascar (Apum) : « Les zones urbaines et leurs périphéries sont des victimes collatérales de l’urbanisation »

Sandrina Randriamananjara, membre de l’Association des professionnels de l’urbain de Madagascar (Apum), nous livre un constat sans ambages des défis inhérents aux villes, des rôles de leurs habitants et de leurs
dynamiques au sein des Collectivités territoriales décentralisées.

Dans quel état sont nos villes?

Malgré la pluralité des villes à Madagascar, une trajectoire commune se dessine d’année en année vers une “bidonvilisation” globalisée. En effet, ce n’est qu’en mettant des mots sur notre quotidien de citadin que ce constat devient une réalité criante : l’insalubrité des quartiers à force d’amasser nos ordures dans des bennes trop petites pour une population qui croît sans cesse, l’insécurité autant dans les espaces publics que dans les foyers pris d’assaut, les coupures d’eau et/ou d’électricité, la multiplication des constructions informelles, le délabrement du bâtis, la vétusté des infrastructures existantes, le surpeuplement des habitations… De nombreux quartiers de nos villes répondent ainsi aux critères décrivant les favelas brésiliennes ou aux poblaciones callampas chiliens.

Quels en sont les défis les plus prégnants ?

Nous devons aujourd’hui faire face à deux défis majeurs : en premier lieu, comment transformer ces villes en villes durables qui puissent répondre aux besoins de “tous” ses habitants ? En partant du constat précédent, notre première responsabilité à tous est d’abord d’apporter des solutions viables à chaque problème qui nous empêche de vivre mieux, comme la gestion des déchets, l’insécurité foncière, les embouteillages, etc. Pour cela, de bonnes pratiques existent partout dans le monde.

Au Pérou, ils ont réussi à transformer les bidonvilles en nouvelles villes émergentes grâce à des investissements publics, à la consolidation de l’économie populaire, à la mobilisation citoyenne et bien d’autres facteurs. À Madagascar, les idées et les projets d’amélioration des conditions de vie fusent de chaque acteur de développement, ne manque-t-il plus qu’à tendre vers un objectif commun ?

Et en deuxième lieu, comment prévenir l’apparition de bidonvilles dans les futurs développements urbains ? Les spécialistes de la gestion des risques et catastrophes ne nous le répéteront jamais assez : il vaut mieux prévenir que guérir. La croissance urbaine est inévitable dans la tendance actuelle de l’accroissement démographique, et l’inexistence de politique propre aux zones rurales les rendent de moins en moins attractives au profit des villes. Les zones urbaines et leurs périphéries, victimes collatérales de l’urbanisation, sont vouées à accueillir de plus en plus de population, donc de nouveaux logements sont nécessaires, mais aussi de nouveaux équipements et infrastructures (hôpitaux, écoles, réseaux d’alimentation en eau, etc.). D’où, la nécessité pour toutes les villes de s’armer de plans d’urbanisme …et de les utiliser.

Comment expliquer la faille : le manque de volonté politique, les problèmes de compétences ? Comment expliquer le retard accumulé par Madagascar à la planification stratégique qu’il fallait ou que l’on aurait dû adopter pour les villes ?

La gouvernance urbaine n’est pas chose aisée à Madagascar, nous ne sommes toujours pas arrivés au bout du processus de décentralisation engagé par le Programme national de décentralisation et la déconcentration (PN2D) en 2006. D’une part, les finances communales dépendent principalement de l’État central. Et quand la politique s’entremêle avec l’administration territoriale, les finances des collectivités sont affectées par les divergences des partis, surtout pour la capitale, centre névralgique politique.

Les citoyens ne peuvent souhaiter que leurs élus locaux soient en bons termes avec le pouvoir central… De plus, dans la pratique politique, le calendrier politique est difficilement compatible avec la planification stratégique sur le long terme. L’établissement d’un plan d’urbanisme demande deux à quatre ans d’études, de concertations et de mise en place, soit l’équivalent de tout un mandat politique. Un politique élaborera alors une vision et un plan qu’un autre mettra en œuvre, à moins d’une réélection. Le retard cumulé peut aussi être ainsi attribué au manque de continuité dans la gestion des affaires de la ville entre les différents pouvoirs qui se succèdent.

Quant aux compétences des élus dans les grandes villes, cela ne devrait pas être un obstacle majeur étant donné qu’ils peuvent s’entourer de conseillers et d’experts dans la bonne conduite de leur mandat. Nos institutions académiques, nos universités et nos écoles supérieures produisent chaque année des centaines, voire des milliers de jeunes pouvant prétendre contribuer à apporter des connaissances techniques, de bonnes pratiques et des idées que les élus n’ont pas forcément. En effet, au final, leur bilan dépend ainsi de la qualité de leurs équipes et de l’écoute apportée aux experts de tous bords. Toutefois, les villes moyennes et petites bénéficient moins de cet appui technique. Elles dépendent entièrement de leur relation avec l’État central dans la mobilisation de ce soutien nécessaire à la maîtrise urbaine.

Mis à part ces questions d’ordre structurel et politique, la capacité des communes à investir et gérer leur territoire reste limitée par leur capacité financière propre. Par exemple, l’impossibilité de faire correctement le recouvrement des impôts, dont l’Impôt foncier sur les terrains (IFT) et l’Impôt foncier sur la propriété bâtie (IFPB), est causée par le manque d’outils et de données à cet effet. Les élus actuels font face à plusieurs difficultés : à l’inexistence d’information exploitable et à l’obsolescence des documents qui leur sont transmis, certains datent même d’il y a plus de 50 ans. Il faut prendre conscience que Madagascar est encore un pays en pleine construction. À cet effet, chacun devrait contribuer à sa hauteur à l’édifice du pays, allant du curage des canaux de son quartier, à la déclaration fiscale, au financement des infrastructures communautaires et bien au-delà.

Comment assainir les villes malgaches ?

D’abord, qu’est-ce qu’assainir une ville ? Tout simplement, la rendre plus saine et vivable, et ainsi durable. La réussite d’un assainissement demande deux volets : une réponse “hard”, c’est à dire le matériel et les infrastructures adéquats pour permettre l’évacuation des eaux usées, la collecte d’ordures, les infrastructures de traitement des déchets, l’installation de blocs sanitaires, etc., et une réponse “soft” qui se concentre sur la sensibilisation et l’éducation des citoyens qui seront amenés à utiliser ces nouvelles infrastructures et à changer de comportement en accord avec ces mesures.

À titre d’exemple, le tri des déchets au sein de son foyer reste une pratique peu efficace malheureusement (à moins d’avoir un circuit de valorisation des déchets alternatif), puisque ces derniers se retrouveront au final entassés dans une même benne à ordure. Les projets d’assainissement se heurtent aussi à la problématique de la rareté du foncier urbain et aux installations illicites : les emplacements des bennes à ordures disparaissent au profit de nouvelles habitations ou petits commerces et certains voient dans les réserves autour des canaux l’opportunité d’y bâtir. D’où la nécessité d’éduquer et d’informer la population, pour la sécurité et la santé de tous, mais surtout pour l’intérêt général.

La politique des Collectivités territoriales décentralisées (CTD) est-elle efficace pour le développement local et l’autonomie budgétaire. Les initiatives communales pourraient-elles dépasser les projets régionaux ?

La politique des CTD rejoint cette nécessité d’avoir des structures de proximité compétentes. Mais une autonomie décisionnelle n’est pas réelle sans autonomie budgétaire et financière, d’où la nécessité de la décentralisation budgétaire si on veut que les CTD puissent agir pleinement. Aujourd’hui, l’État central est-il disposé à le permettre ?

La nomination des gouverneurs a-t-elle permis aux territoires locaux de mieux se développer et de se gérer ? Quelle priorité donnons-nous au développement local et à l’autonomisation des CTD ? Certes, la multitude des niveaux de gouvernance porte à confusion quant à la répartition du pouvoir. Quand il arrive que la plus haute instance du pouvoir exécutif inaugure une borne-fontaine, il est normal de se poser des questions quant aux partages des responsabilités. La complexité ou/et le flou régnant laisse tout autant d’interrogations sur ces limites pour éviter les empiétements et les doublons. Mais dans l’idéal, pour le vivre ensemble, il est recommandé de demander, “ny teny ierana tsy mba loza”.

Quelles seraient les pistes de réflexion pour un développement durable des agglomérations ?

Il n’existe pas de solution miracle à la transformation positive d’une ville, à moins que le Saint-Esprit habite chacun en même temps… Nous pouvons au moins commencer par prendre le temps (accorder du temps, faire les démarches pour nous le permettre, etc.) de remettre en question notre mode de vie et notre mode de gouvernance.

Les quelques questionnements suivants peuvent être un début pour essayer de comprendre et dessiner les contours de ce qu’on veut et ce à quoi la ville durable à la malgache peut ressembler : quel modèle de gouvernance permettra aux communes de gérer au mieux leur territoire ? Faut-il un rattachement des fokontany aux communes ? Comment s’emboîtent les attributions des gouverneurs avec celui des maires ? Comment permettre aux communes d’augmenter leur capacité financière pour investir dans de nouvelles infrastructures et de les entretenir ? Faut-il une réforme fiscale ? Quels outils de financement participatif doivent être utilisés ? Comment alléger les charges communales ? Comment soutenir l’économie locale et stopper la paupérisation des populations vulnérables ? Faut-il réglementer les marchands ambulants ? Faut-il reconnaître les petits métiers et les accompagner dans leur développement ? Comment valoriser le patrimoine urbain et culturel ? Faut-il opter pour des rénovations ou des réhabilitations ? Faut-il figer le patrimoine ou le réinventer ? Comment permettre la sécurisation foncière et faciliter l’acquisition foncière pour tous ? Que faire des squatteurs ? Faut-il créer des centres d’accueil ? Quelle politique de l’habitat au niveau communal doit-on adopter ? Quelles mesures doivent être prises pour préserver la qualité de l’air en ville ? Faut-il instaurer une journée de travaux d’intérêt général pour tous les citoyens ? Quel circuit faut-il adopter pour la valorisation des déchets ? Faut-il incinérer ou enterrer ? Comment préserver les emprises publiques ? Quelles actions faut-il mener pour éviter les installations dans les zones inhabitables ? Comment permettre l’accès aux services publics pour tous ? Comment décongestionner les artères principales de la ville ? Faut-il interdire les véhicules motorisés dans le centre-ville ? Faut-il créer de nouveaux modes de déplacement ? Quid des parkings ?…

Certes, ces questions ne sont pas exhaustives et je ne pourrai jamais prétendre à cerner seule la complexité de la ville. Seule la concertation peut aider à éclairer et enrichir les réflexions. La ville ne se bâtit pas seul, mais avec ses habitants et tous les acteurs nationaux, internationaux, du secteur privé et public et avec les Organisations de la société civile (OSC).

Comment rendre les villes à ses habitants et comment faire en sorte qu’ils puissent participer au développement de leur ville ?

Quand la ville fait face à un problème, la tendance montre que l’on blâme d’abord les élus et les administrations, sans forcément penser en tant que citoyen à notre part de responsabilité. Ceci s’illustre bien dans la gestion des déchets – j’en parle beaucoup, tellement la nuisance olfactive et visuelle est prégnante et recrudescente puisque le problème n’a toujours pas de solution viable… – en parallèle avec la défaillance de la gestion publique, les citoyens eux-mêmes exacerbent la situation par leurs comportements inciviques : les dépôts sauvages, le rejet de déchets dans les espaces publics (les meilleures saisons sont celles des litchis et des oranges à Madagascar), le “lancer de reste de vary masaka” sur la voie publique, etc. Cet incivisme et cette irresponsabilité citoyenne peuvent s’expliquer par le manque d’implication et d’information de ces derniers dans la ville.

La perdition du sens du bien commun en découle tout autant puisqu’ils ne peuvent s’approprier entièrement leur lieu de vie. Même sans l’aval des autorités, la ville se construira toujours par ses habitants. N’est-il pas temps pour s’accompagner à mieux bâtir la ville ensemble et dans la foulée, repenser la place de l’auto construction, l’accès aux expertises de base (architecture, BTP), l’accès au permis de construire, la régularisation foncière, etc. Dans le système actuel, le citoyen a peu de liens avec la commune et le fokontany à part l’appel aux urnes lors des élections ou l’acquisition de l’état civil. Et pourtant, la participation citoyenne demeure au centre des démocraties. Sa contribution peut être aussi informationnelle en échangeant avec les décideurs, éducative en motivant le changement autour de soi, financière par les cotisations pour entretenir des infrastructures publiques, ou par le don de soi et de son temps pour améliorer son quartier et sa ville par des petits ou grands travaux. La facilitation de cette participation citoyenne peut commencer par des initiatives individuelles dans son fokontany, ou dans sa commune, ou auprès de ses élus et décideurs locaux. La reconnaissance de ces citoyens peut aussi se faire par l’appel à consultation de ces derniers par les autorités. L’avenir repose sur notre capacité à collaborer pour de meilleurs desseins.