Nouvelles villes, Tanà-Masoandro : le choix de la raison

Nouvelles villes, Tanà-Masoandro : le choix de la raison

L’État a finalement cédé : la nouvelle ville ne sera pas construite à Ambohitrimanjaka, mais à Imerintsiatosika, à 25 km de la capitale. Les coulisses d’un renoncement qui s’apparente au choix de la raison.

Il n’y a pas de triomphalisme dans la voix de Ihajason Randriamanalintsoa. « Ce n’est pas l’administration qui a reculé, mais c’est nous, habitants d’Ambohitrimajaka, qui étions restés debout contre vents et marées et avions contesté du début à la fin. C’est ce qui m’avait poussé notamment à me présenter aux élections municipales, même si je n’avais aucun intérêt dans ces questions foncières », nous explique-t-il d’un ton monocorde. Il est le maire de la commune rurale d’Ambohitrimanjaka, le site qui aurait dû accueillir Tanà-Masoandro. Il était en première ligne lors des manifestations contre la construction de la nouvelle ville.

Enjeux

« Andry Rajoelina est fasciné par Diamniadio et par le modèle sénégalais. Dans son projet de société, il voulait à tout prix coucher sur papier la mise en place de nouvelles villes, à l’image de cette cité à une trentaine de kilomètres de Dakar », nous confie un proche du chef de l’État. Au Sénégal, sur une emprise foncière de près de 2 000 hectares de terres agricoles, des édifices prestigieux ont déjà émergé, parmi lesquels le Centre international de conférences Abdou-Diouf, la Dakar Arena, un Centre des expositions et une cité ministérielle. Le choix du numéro Un malgache se portera sur Ambohitrimanjaka, une banlieue rurale proche de la capitale. L’État avait souhaité préempter sur 1 000 hectares de rizières pour y construire une ville nouvelle destinée à désengorger Antananarivo.

Dans une interview qu’il nous avait accordée, Gérard Andriamanohisoa, conseiller spécial du président de la République, en charge du projet, avait soutenu mordicus qu’« au vu des enjeux, il est impossible de construire une nouvelle ville à 30 km d’Antananarivo, comme certains le réclament. Le flux sera identique. L’emplacement stratégique actuel de Tanà-Masoandro permettra d’offrir une opportunité pour les Tananariviens de ne plus remblayer la rive droite de l’Ikopa, ce qui représente déjà un danger pour la ville ».

Opportunités

Mais comme il fallait s’y attendre, les habitants d’Ambohitrimanjaka ne l’avaient pas entendu de cette oreille. Ce qui a occasionné l’une des manifestations les plus importantes depuis le début du mandat de Andry Rajoelina. La répression fut violente et fit plusieurs blessés en octobre 2019. Même Ihajason Randriamanalintsoa candidat-maire à l’époque, avait été déféré au parquet et accusé, avec ses compères, de porter atteinte à l’ordre public, lors des échauffourées du 17 octobre dernier. Le changement de médiateurs et la mise en place d’un bureau de liaison implanté au Village Voara Andohatapenaka n’y ont rien fait : la plupart des habitants, des propriétaires fonciers et des exploitants des rizières refusaient tout bonnement de céder leur terrain.

« J’avais expliqué au vice-ministre en charge des Nouvelles villes et de l’Habitat que près de 46 700 personnes vivaient à Ambohitrimanjaka. Environ 80 à 90% d’entre eux subsistaient directement ou indirectement de l’exploitation de ces rizières, à travers la riziculture ou la briqueterie traditionnelle. Si nous les remblayons, où iront-ils ? Ils reviendront sûrement sur le nouveau site. J’avais proposé d’assainir Antananarivo et de l’aménager, car des opportunités peuvent encore se présenter. Le sujet était à la fois politique et éminemment social », se remémore le maire.

Négociations

Finalement, l’administration a fait machine arrière. Les manifestations de la population locale et leur « coût politique » ont encouragé l’administration à reculer et à choisir le site de Tsimahabeomby, à Imerintsiatosika, dans la région Itasy. Pour Angelo Zasy, vice-ministre en charge des Nouvelles villes et de l’Habitat, il s’agit davantage d’une question technique. « Ambohitrimanjaka est un site relativement intéressant en termes de localisation et d’accès. Il est proche du centre-ville. Mais vous savez bien que si vous voulez construire quelque part mais que si vous ne maîtrisez pas la question foncière, les projets ne servent à rien. Vous avez beau avoir le meilleur plan du monde, si le terrain ne vous appartient pas, vous n’y arriverez pas. À
Ambohitrimanjaka, 9 000 parcelles étaient recensées, ce qui signifie quasiment 9 000 titres fonciers. Il fallait donc discuter avec 9 000 personnes. Généralement, le titre n’appartient pas à une seule personne, il y a peut-être cinq membres de la famille. Cela équivaut à négocier avec 45 000 personnes », nous détaille-t-il longuement.

Vitrines

L’administration a donc dû changer de braquet. « Le président de la République a misé sur une autre stratégie. Il n’est pas là non plus pour spolier la propriété de la population. Tanà-Masoandro est un projet que l’on fait pour nous tous. Il a donc fallu que nous fassions d’autres études et que nous identifions d’autres sites avec, prioritairement, des terrains domaniaux. C’est la raison pour laquelle Imerintsiatosika, situé à 25 km de la capitale a eu notre faveur », conclut-il.

Le projet de nouvelles villes ne concerne pas qu’Antananarivo, à en croire le vice-ministre. Même si rien ne garantit qu’elles seront les déclencheurs d’une vraie révolution urbaine, ces nouvelles cités seront, peut-être, les vitrines d’une véritable planification urbaine. Avec le Soudan, la République centrafricaine, le Tchad et la Mauritanie, Madagascar fait partie d’une liste peu flatteuse de pays dont la majorité (plus de
80 %) des citadins habite dans des quartiers précaires qui sont les États les plus pauvres. En tout cas, à Imerintsiatosika, quelques voix se font déjà entendre pour contester de nouveau les expropriations…