Interview de Zasy Angelo, vice-ministre en charge des Villes nouvelles et de l’Habitat : « Tanà-Masoandro désengorgera Antananarivo »

Interview de Zasy Angelo, vice-ministre en charge des Villes nouvelles et de l’Habitat : « Tanà-Masoandro désengorgera Antananarivo »

À l’image d’autres pays du Continent noir, la Grande île se lancera également dans la construction de nouvelles villes. Après un vrai faux départ avec Ambohitrimanjaka, Imerintsiatosika, à travers le site de Tsimahabeomby, a été choisi pour accueillir Tanà-Masoandro. Mais le chantier s’annonce titanesque. Zasy Angelo nous en livre les grands contours.

À quelle problématique la création de nouvelles villes devrait-elle répondre ?

Nous savons qu’Antananarivo fait face à des problèmes démographiques et infrastructurels indéniables. Et ce, depuis des années. La capitale est saturée. Les réseaux, quels qu’ils soient, sont sous-dimensionnés. En termes d’équipements, nous sommes désuets. La ville a été construite pour un nombre d’habitants que nous avons dépassé depuis longtemps. Avec ces projets de construction de nouvelles villes, nous allons redonner à Antananarivo tout ce qu’elle a perdu : la mobilité, sa notoriété de capitale de Madagascar. Les usagers et les agents de la fonction publique méritent aussi d’avoir des bureaux dignes de ce nom. Les ministères seront préemptés dans la nouvelle ville avec l’ensemble des équipements qui viendraient autour. Bien entendu il n’y aura pas que des bureaux administratifs. Il faut créer de la vie autour : du commerce, des équipements sportifs, des écoles, des équipements de santé…

Il faut aussi loger l’ensemble de la population qui a ses intérêts sur la capitale. On crée un effet “tiroir”. Si demain on déplace l’ensemble des ministères, les immeubles où nous sommes aujourd’hui seront libérés. On va pouvoir pré-attaquer le centre-ville d’Antananarivo. Nous allons pouvoir le redynamiser, c’est ce qui se fait partout dans le monde. Prenez un exemple parmi d’autres : Paris a créé les quartiers de la Défense. Les entreprises s’y sont installées. Le cœur de Paris s’est libéré peu à peu, comme les 7e, 8e ou 9e arrondissements. C’est un peu la philosophie de Tanà-Masoandro. On va faire en sorte que la capitale fonctionne mieux, qu’elle soit plus attractive, que cela soit pour les Malgaches, les résidents ou les étrangers. Ils doivent avoir des équipements à portée de main. La ville doit être beaucoup plus dynamique. En termes de marketing, la nouvelle ville impactera positivement sur l’image de la Grande île. Les espaces verts occuperont 25% de la superficie totale, l’environnement sera beaucoup plus sain. Un plus grand parc zoologique et botanique y sera créé. La nouvelle ville ne sera pas que des murs. Elle sera le fruit d’une vraie réflexion.

À travers Tanà-Masoandro, n’allons-nous pas juste déplacer les problèmes d’Antananarivo dans une localité différente ?

Pas du tout. La ville a une approche globale. Nous allons évoquer la question de mobilité. Les embouteillages en font partie. Nous avons pensé à cela dans la nouvelle localité. Justement, l’un des premiers grands travaux est la construction des réseaux routiers. Le plan a été pensé de telle sorte que la nouvelle ville ne s’engorge pas. La structurer, comme nous le faisons actuellement, aidera à désengorger Antananarivo et ses alentours. Les différents quartiers qui vont y être bâtis amélioreront le flux de circulation de la population, des biens et des services. Dans notre planification, la notion de mobilité douce est prise en compte. Nous allons mettre en valeur cette approche. Nous en avons déjà les prémices avec les tramways ou les trains urbains. Il faut imaginer qu’à Imerintsiatosika, nous appliquerons ces solutions.

Ce n’est pas parce que nous sommes Malgaches que nous n’allons pas faire les choses comme il faut avec des experts internationaux. Nous avons déjà réalisé les “benchmark” et les états des lieux sur les problématiques. Personnellement, je n’ai pas envie d’habiter dans une ville ou de me déplacer dans un quartier avec les mêmes problématiques qu’à Antananarivo. Nous allons apporter des solutions d’une manière cohérente. Ma philosophie sur ce projet est de le réaliser avec les bons acteurs. Si vous voulez construire une maison, faites appel à un architecte qui fera les bons plans ; travaillez avec une entreprise qui vous fera les bons travaux… Pour Imerintsiatosika, comme les autres projets sur lesquels nous travaillons, nous avons sollicité le plus d’acteurs expérimentés possible . Après, tout dépend aussi du budget que l’on possède, bien évidemment.

En termes de budget, a-t-on une idée globale de combien est-ce que le projet titanesque va nous coûter ? Quelles formes de partenariat seront mises en place ?

Aujourd’hui, il est très difficile de vous donner directement le nom des partenaires que nous allons choisir. Nous sommes en plein processus administratif.

Quel sera le profil des cabinets ou des sociétés qui mettront en œuvre le projet ?

Le volet technique est important pour pouvoir déployer l’ensemble du processus. Par exemple, la topographie peut être effectuée par des entreprises locales qui ont l’expérience. Futurmap, une société malgache leader dans son domaine, se chargera du traitement des données géographiques. Il est important d’avoir des relevés par drones, des plans en 3D de la morphologie du terrain… qui nous permettent de bien appréhender le site afin de pré-dimensionner les équipements. Une fois cette étape accomplie, nous pourrions travailler avec de grandes agences d’urbanisme. L’urbaniste aura la charge d’intégrer les programmes de la ville. Avec son intelligence, son expérience et sa compréhension du site, il ou elle nous dira comment s’articuleront les différents quartiers par rapport au contexte local : culture, coûts, problématiques en termes de développement durable, accès à l’eau…

Nous ferons appel à des cabinets spécialisés. Malheureusement, localement, nous recensons de nombreux cabinets d’architectes, mais peu, voire pas du tout, ont eu l’occasion de travailler sur des projets d’une aussi grande envergure. Le programme nous permettra de positionner physiquement tous les bâtiments sur ce nouveau territoire. Après, nous pourrions commencer à dimensionner les surfaces sur des équipements privés, par exemple : combien de mètres carrés allouera-t-on pour les logements ? Construirons-nous davantage d’appartements ou de villas ? Pour arriver à ce stade, il faut faire des allers-retours entre les études de marché – avec des dimensions économique et financière – et le dessin. Beaucoup de mètres carrés à construire veulent dire que derrière tout le processus, il y a des personnes qui ont la capacité de le réaliser, mais aussi de futurs acheteurs qui ont aussi le pouvoir financier. C’est essentiel pour déterminer le niveau de rentabilité du projet.

Nous sommes dans cette phase. Nous avons à peu près la forme du site et la typologie des appartements. Mais à la question de comment y arriver, les urbanistes travailleront avec des financiers. On va comprendre jusqu’où nous pourrions faire appel aux investissements publics et quels sont les schémas pour que l’on puisse arriver à dimensionner l’ensemble. De nombreux scénarios peuvent être évoqués : soit on fait appel au budget de l’État, ce qui veut donc dire que l’on immobilise des fonds publics. Soit on emprunte, ce qui veut dire que l’on va rembourser de manière échelonnée. Soit on travaille avec des partenaires à travers le Partenariat public-privé (PPP). Les partenaires chercheront les fonds nécessaires, ils prendront les risques avec l’État, ils prendront leur marge et porteront le projet. Puis, l’État va les rembourser en fonction des conditions qu’ils ont réussies à obtenir au niveau des organismes financiers.

En termes de financement, rien n’a été
donc bouclé ?

En termes de financement, toutes les options sont envisageables. Nous choisirons ce qui correspondra le mieux aux finances de l’État. Des investisseurs sont prêts. L’État aussi a de l’argent, on nous a dotés d’un budget. Des organismes financiers, comme des banques, qui comprennent les opérations sont également prêts à nous accompagner. Nous sommes exactement dans la phase de réflexion pour pouvoir juger de ce qui correspondrait le mieux à l’État.

A-t-on une prévision quand les travaux
commenceront ?

Cette année, dans les prochains mois.

Le choix du nouveau site change-t-il le
planning initial ?

Exactement. À Ambohitrimanjaka, il fallait remblayer et stabiliser le terrain avant de pouvoir commencer les travaux. Le terrain est différent, il est facilement constructible à Imerintsiatosika. C’est un élément fondamental du point de vue technique ainsi que pour le planning et le coût. Une fondation dans un remblai n’est pas la même qu’une fondation sur terrain qui est relativement stable. En termes de planning, ce qu’avait annoncé le président de la République portait sur la cité ministérielle.

Quand vous faites un projet, il y a toujours une priorité et des étapes à respecter. Je rappelle notre stratégie : ce n’est pas à l’État de tout construire. Il valorisera le terrain en apportant les équipements, les accès, les routes, l’eau, l’électricité, les hôpitaux, les centres de sécurité… Le reste est à faire par le secteur. Nous mettrons à disposition les terrains. Vous voyez, ce n’est pas l’État qui va construire les centres commerciaux. Avec notre politique de logement, nous allons travailler avec les acteurs du secteur.

Combien de temps dureront les travaux incombant au secteur public ?

Comme le prévoit la première phase, la cité administrative devrait sortir de terre vers mi-2023. C’est la partie qui me concerne. Mais rien n’empêche, par exemple, le ministère de l’Éducation nationale (Men) de travailler sur la construction d’écoles en parallèle.

L’ensemble du budget de la partie malgache n’est donc pas géré par le vice-ministère des Villes nouvelles et de l’Habitat ?

Nous valoriserons le site à travers les jardins, les routes, les trottoirs, les ponts, les luminaires… Après, nous pourrions discuter avec des partenaires potentiels. Pour l’électricité par exemple, pourquoi ne pas le confier à un opérateur privé ? Tout est possible. Nous cherchons l’efficience. Les opérateurs et les partenaires réaliseront les travaux, nous nous chargerons du pilotage des acteurs qui vont nous permettre d’avoir un lieu qui sera valorisable
et constructible.

Dans la perception populaire, cette nouvelle ville ne sera réservée qu’aux plus nantis. Qu’en pensez-vous ?

C’est une mauvaise compréhension du projet. À travers Imerintsiatosika, nous allons déjà bâtir des logements sociaux pour les couches sociales les plus vulnérables. 320 logements seront construits.

En fait, Imerintsiatosika est le trait d’union entre ce qu’il y avait avant le projet et après. Je conçois tout à fait que les gens puissent penser qu’il n’est réservé qu’aux riches, car dans les images, nous pouvons apprécier les gratte-ciels et les infrastructures innovantes. L’on a tendance à penser : “ce n’est sûrement pas fait pour nous”. Une fois de plus, on met en place Tanà-Masoandro pour tout le monde.

Du point de vue de la décentralisation, cette nouvelle ville ne risque-t-elle pas de perpétuer une tendance forte à la centralisation de l’administration ? Quelle est votre position par rapport à cette situation ?

La nouvelle ville ne va pas poser davantage de problèmes au niveau de la décentralisation. Elle renforcera et améliorera un système existant. Par contre, là où vous avez raison, si l’on crée de la valeur au niveau d’Antananarivo, ne risquons-nous pas d’avoir un impact au niveau de l’exode rural ? Beaucoup de citoyens vont vouloir aller dans la capitale. C’est la raison pour laquelle le vice-ministère des Villes nouvelles et de l’Habitat s’attèle à mettre sur pied d’autres projets en dans les régions. Dans le Diana, certains territoires ne demandent qu’à être valorisés, comme Andrakaka. Dans le Sud, il faut résoudre le kere, il importe d’arriver à trouver des solutions relativement importantes et à structurer les villes en les déclinant en des quartiers organisés, attractifs…

Ce qui peut participer à réduire l’exode rural. Par exemple, les Antandroy sont des nomades. Ils peuvent parcourir de longues distances. Il est important de leur donner des projets extraordinaires localement pour qu’ils n’aient plus à s’exiler à l’autre bout du pays. Ceci est le rôle des différents départements : créer des pôles d’attractivité pour continuer à dynamiser le territoire et les régions. Mais il n’y a pas que les régions. Nous travaillons tout d’abord au niveau des communes. Lors du dernier salon de l’habitat, nous avons signé deux conventions pilotes avec les communes de Bongatsara et d’Anosiavaratra. Nous allons accompagner les communes pour qu’elles puissent monter leurs propres projets. Malgré toutes les bonnes volontés, ce n’est ni moi ni mes conseillers techniques qui arriverions à bâtir les 50 000 logements dans tout le pays. C’est un effort collectif. Nous encourageons les transferts de compétences. Nous mettons les structures locales en relation avec les entreprises, les accompagnons pour trouver les bons partenaires financiers et techniques. Nous cherchons les investisseurs, nous effectuons les visites de lieu avec eux, nous les rassurons. L’objectif est que chaque municipalité puisse devenir indépendante. Nous commençons avec deux projets pilotes. À Anosiavaratra, il s’agit d’un petit terrain de trois hectares, dans un futur proche on dépassera les 20 ou les 30 ha…

Avec le contexte, les moyens dont vous disposez et la vision, avez-vous l’impression d’être performant ? Je suis relativement content en termes de performance. Nous avons eu l’objectif de lancer 800 logements sociaux. C’est un fait inédit dans l’histoire de Madagascar. Nous sommes encore loin des 50 000 logements, je vous l’accorde, mais ce n’est déjà pas mal vu le contexte. Il est vrai que j’ai fait toute ma carrière dans le secteur privé. On y est jugé par la performance à la fin de l’année. Dans le secteur public, nous n’avons pas la même latitude en termes de décisions pour aller beaucoup plus vite. Comme dans tous les pays, les procédures permettent de protéger les fonds de l’État. Sinon, globalement, je pense que nous sommes fiers de nous.