Interview de Mirado Rakotoharimalala, Secrétaire général de l’Orange Pro League : «Il nous manque une politique des sports étudiée et cohérente»

Interview de Mirado Rakotoharimalala, Secrétaire général de l’Orange Pro League : «Il nous manque une politique des sports étudiée et cohérente»

Le président de la République ne cesse de véhiculer une image de jeunesse et de dynamisme. Pour lui, le sport est un vecteur incontournable pour un mandat réussi. Le point avec un acteur du secteur.

Pour vous qui êtes dans le monde du sport, comment percevez-vous le bilan de l’administration actuelle pour le secteur ?

Je suis partagé. Dans un premier temps, je dois reconnaître les efforts de l’État par rapport aux investissements qu’il fait en matière de sport. Je citerai la réhabilitation ou la construction d’infrastructures sportives dans les quatre coins de l’île, et l’appui pour les équipes nationales, notamment du football durant la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2019 puis les éliminatoires pour la CAN 2021. Je pense qu’aucun régime n’a autant investi dans le sport. Ce qui est un point positif et louable pour l’administration actuelle.

Par contre, là où le monde sportif de Madagascar a attendu l’administration, c’est au niveau de la gestion de cette dernière face à la crise sanitaire. Par exemple : quel plan de contingence aurait-on dû adopter pour le sport ? En effet, la pandémie de la Covid-19 a lourdement touché le secteur du sport, dans la mesure où les athlètes étaient contraints d’arrêter leurs activités pendant un laps de temps relativement long. Ce qui n’a pas du tout été bénéfique pour eux sportivement. Puis financièrement, la crise a été difficile pour tous les acteurs du monde sportif qui ont vu leurs revenus considérablement réduits voire coupés. Malheureusement, pendant les mois d’inactivités, le milieu sportif a été oublié par l’administration. On a remarqué l’absence de soutien de cette dernière et actuellement, certaines disciplines n’arrivent pas encore à reprendre leurs activités.

Enfin, on reproche souvent à l’administration le manque de cohérence dans les décisions prises en matière de sport, jugées hâtives et sans vision à long terme. À quoi ces décisions vont-elles servir ? À quelle suite logique et quelle optique sont-elles prises ? Quels impacts sont attendus dans un laps de temps donné ? Après, si on veut évaluer les performances de l’administration actuelle sur le monde du sport de manière très simpliste, disons d’abord que 2019 a été une année réussie avec les Barea. Puis 2020 a été un échec, sans activités notables, la crise n’aidant pas. Enfin, 2021 a été un semi-échec, avec, d’un côté, la non-qualification des Barea pour la Can 2021 et de l’autre, la livraison des infrastructures construites ou réhabilitées.

En ce qui concerne le football, la participation à la Can est-elle une preuve de la politique que cette administration a menée ?

Justement, il nous manque à ce jour une politique des sports étudiée et cohérente. En parcourant le site web du ministère de la Jeunesse et des Sports, nous apercevons que les dernières discussions autour de l’établissement d’une politique nationale des sports à Madagascar remontent à fin mai 2014. Le régime de l’époque s’est réuni avec les mouvements sportifs, les institutions partenaires et les journalistes sportifs, dans le but de mettre en place puis d’appliquer une politique des sports qui répond au contexte local. À ce jour, rien n’a encore été proposé. Si une loi sur la politique nationale de la Jeunesse a bel et bien été promulguée le 3 février 2016 avec une vision définie jusqu’en 2025, du côté de la Place Goulette à Ambohijatovo, on tâtonne encore sur le volet sports.

Par conséquent, en l’absence d’une politique bien établie et de stratégies concrètes qui pourraient cadrer les activités de l’administration dans le domaine sportif à Madagascar, les observateurs pourraient qualifier les initiatives de l’État comme étant ponctuelles, irrégulières et sans études particulières quant à leurs impacts. Pour revenir à la Can 2019, il faut rappeler que la première qualification à cette compétition nationale a été le fruit d’un gros travail de plusieurs acteurs : les joueurs, le staff technique, la Fédération malagasy de football (FMF), les partenaires privés, les médias ou encore les supporteurs.

Par contre, l’administration a répondu présent dès la confirmation des tickets pour l’Égypte. À ce moment, la FMF a été mise sous l’égide d’un comité de normalisation, et la contribution de l’État pour booster les Barea a été très bénéfique. Le Président et le ministre de la Jeunesse et des Sports ont été au chevet des Barea durant la campagne Can 2019. Il s’agissait d’une grande première pour la Nation, et nous nous sommes hissés jusqu’en quarts de finale. L’euphorie autour de la Can 2019 et surtout l’engouement vécu au retour de nos porte-fanions à Madagascar après la compétition continentale ont peut-être fait comprendre à l’administration la puissance du sport, notamment du football, au sein d’une société, d’un pays. C’est peut-être à ce moment que l’administration a compris qu’il faut investir dans le football. Et ils l’ont fait avec malheureusement moins de réussite sur le terrain car Madagascar ne s’est pas qualifié pour la Can 2021 ; une qualification qui était pourtant à portée de main. Encore une fois, les observateurs saisissent l’absence d’une réelle stratégie appliquée par l’État par rapport aux investissements dans le sport. L’État a, osons le dire, tout misé sur les Barea pour une qualification à la prochaine Can, mais qu’en est-il concrètement de la relève, du sport local professionnel à Madagascar, et des autres disciplines ? Autant de questions à répondre…

Quels sont les défis à surmonter en matière de sport ?

Proposons, puis appliquons une politique nationale des sports bien cohérente à Madagascar. Responsabilisons tous les éléments de l’écosystème et revoyons leurs apports respectifs : la gouvernance des organisations sportives, le management sportif, le sport professionnel et les athlètes de haut niveau, la relève, le sport de masse, le sport inclusif, l’appui des sponsors privés, le soutien du média sportif notamment en termes de couverture nationale (audiovisuel, droits TV)…

Nous sommes à une époque où la passion et l’investissement sans stratégies logiques ne suffisent plus pour avancer, atteindre des résultats probants et par conséquent aboutir aux impacts espérés. Il nous faut de la matière grise, de la maîtrise du sujet, de la connaissance, des études, de la politique bien ficelée et bien évidemment une vision du sport à Madagascar. Il n’y a pas de miracles dans le monde du sport. Nous devons savoir où nous en sommes, puis savoir où nous irons, et avec qui.

L’administration actuelle a choisi une politique résolument offensive en termes de construction d’infrastructures sportives, que répondez-vous aux détracteurs qui estiment que ce n’est pas une réelle priorité ?

Les infrastructures sportives sont primordiales pour développer et promouvoir le sport dans un pays. C’est d’autant vital pour Madagascar qui compte plus de 26 millions d’habitants dont les 2/3 sont en-dessous de l’âge de 25 ans. Le sport est en effet un vecteur de développement et impacte sur le macro-environnement d’un pays. Tout d’abord, sur le plan économique, le sport est une source de création d’emplois. Les infrastructures entraînent le recrutement de personnel pour les gérer et les entretenir, la multiplication de clubs qui peuvent en jouir, et par extension des joueurs susceptibles de percevoir des salaires ou indemnités.

Cela va bien évidemment se synchroniser avec une bonne politique de sports qui touche le monde sportif professionnel à Madagascar. Ensuite, sur le plan social, le sport peut largement contribuer à l’éducation à travers de multiples programmes applicables sur et en dehors du terrain. L’impact sur la santé peut également être mis en avant. Enfin, et non le moindre, le volet politique peut être largement exploité. Nous avons vécu l’ère 2019. Le sport est un véritable vecteur de cohésion sociale, fédère tout un peuple et suscite la fierté de tout un pays.

Il revient sans doute à l’administration actuelle de communiquer sur les vertus du sport, et donc sur les raisons de ses investissements dans le secteur.