Interview de Noelison Rabearivelo, Syndicaliste et PCA du FMFP : «Le développement de l’emploi n’est point à l’ordre du jour»

Interview de Noelison Rabearivelo, Syndicaliste et PCA du FMFP : «Le développement de l’emploi n’est point à l’ordre du jour»

Avec une vingtaine d’années de syndicalisme à œuvrer en faveur de l’effectivité du travail décent, permettant le plein épanouissement du travailleur à Madagascar, Noelison Rabearivelo, nous livre son avis par rapport à la situation du monde du travail en cette mi-mandat du Président Andry Rajoelina.

Selon vous, comment se porte le secteur de l’emploi ?

Noelison Rabearivelo (N.R.) : Après la santé, s’il y a un domaine de la vie du pays qui se porte mal actuellement, c’est indéniablement celui de l’emploi. Hormis certains secteurs d’activités, comme la communication et la télécommunication peut-être, l’ensemble du monde du travail accuse une perte massive d’emplois. Plusieurs milliers d’entreprises, formelles et informelles confondues, se trouvent anéanties par les effets pervers de la pandémie.

L’état d’urgence sanitaire décrété par l’État n’a pas été assorti de mesures d’accompagnement nécessaires et suffisantes pour atténuer les chocs subséquents. Des centaines de milliers d’emplois ont été perdus. Les proportions vont de 25 à 100%, pour l’ensemble du secteur privé à Madagascar. Les secteurs du tourisme et du textile en sont les premières victimes et assurément les derniers à pouvoir se relever. Les autres restent dans l’expectative d’une reprise résiliente, la deuxième vague de variant de la Covid-19 n’a pas aidé les filières à se remettre sur pied. Le redressement du secteur privé malgache est toujours dans l’attente de la concrétisation d’« énigmatiques » programmes d’actions publiques, annoncés à grande pompe par le gouvernement. Le constat d’absence de mesures d’accompagnement est tout aussi valable pour le secteur public au vu des revendications syndicales émanant des différents corps de métiers constituant l’administration publique, à l’instar des agents paramédicaux, des inspecteurs et contrôleurs de travail, des agents de la douane ou ceux de l’éducation nationale en général, etc.

Le président de la République est actuellement à mi-mandat. En termes d’emploi et notamment en ce qui concerne la vision présidentielle de « l’Emploi décent pour tous », où en sommes-nous actuellement par rapport à l’augmentation du nombre d’emplois ?

N.R. : Comme je l’ai évoqué, la tendance tend plutôt vers une perte massive et généralisée d’emplois que vers une croissance. Le secteur du Bâtiment et travaux publics (BTP) couvait l’espoir d’une reprise des activités par l’annonce officielle d’une politique grandiose de développement des infrastructures. Mais selon les médias locaux, quelques 230 entreprises du secteur n’ont pas encore été payées par l’État.

Les conséquences toucheraient plusieurs centaines de ménages de travailleurs, regroupant en leur sein des milliers de personnes. Par ailleurs, l’agriculture de rente fait aujourd’hui l’objet d’un dysfonctionnement majeur au détriment de milliers de travailleurs agricoles œuvrant dans le secteur. Si l’on ne cite que les filières vanille et litchi qui subissent valse de décisions et de contre-décisions administratives. C’est à se demander où veut-on vraiment en venir.

Qu’en est-il de la formation et de l’appui dans les recherches d’emplois ?

N.R. : Bien que paralysées par les mesures de restrictions de la mobilité et des déplacements, certaines entreprises et institutions de développement du capital humain sont inspirées par les arrêts forcés de travail pour proposer des offres de programmes de formation et d’appui dans le sens d’un relèvement des compétences et des capacités de travail de la main d’œuvre malgache. À ce titre, le Fonds malgache de financement de la formation professionnelle (FMFP), créé par la Loi n° 2015-040 du 9 décembre 2015 portant orientation de la Politique nationale de l’emploi et de la formation professionnelle (PNEFP), a opté pour la continuité de ses services tout au long de la période de pandémie. Les mesures barrières sont mises en place pour faire face à la propagation de la Covid-19.

Les services au profit des bénéficiaires de financement de la formation professionnelle pouvaient, tant bien que mal, se poursuivre. Des appels à projet sont lancés selon le programme préétabli. Des formations sont financées et concrétisées auprès des entreprises et associations bénéficiaires, et des actions de suivi-évaluation des résultats des séances de formation ont pu être réalisées. Il faut noter que le FMFP est un fonds privé alimenté par une cotisation sociale émanant des entreprises et sociétés privées implantées à Madagascar.

Il est destiné à atténuer le gap des compétences des travailleurs du secteur privé ; ainsi que ceux issus du secteur informel venant en support aux activités des entreprises formelles. Reconnu d’utilité publique, il a également la possibilité de recourir à d’autres ressources auprès des bailleurs de fonds et Partenaires techniques et financiers (PTF) pour se doter d’un volet équité de financement au bénéfice de l’économie informelle. Le FMFP est régi par l’ordonnance
n°60-133 d’octobre 1960.

Toujours par rapport à cette vision présidentielle pour l’emploi, où en sommes-nous en ce qui concerne le renforcement des compétences nationales ?

N.R. : D’aucuns ignorent que le système éducatif malgache est défaillant depuis plusieurs décennies par rapport à son rôle de « producteur de compétences ». Des tentatives de redressement ont été initiées par les régimes successifs. Mais à chaque fois, elles sont réduites à néant par les perversions politiques cycliques. À ce propos, l’on se demande aujourd’hui si le Programme sectoriel de l’éducation (PSE) reste toujours à l’ordre du jour. L’allure semble aller dans le sens d’un anéantissement des compétences nationales au profit d’une politique de matières grises exogènes.

Qu’en est-il de la création d’une agence pour l’emploi ?

N.R. : Il faut savoir que le concept d’agence pour l’emploi n’est pas tout nouveau à Madagascar et a déjà connu sa première génération sous l’empire de la Loi n° 004/2005 du 10/05/2005 portant Politique nationale de l’emploi – PNE. L’Office malgache de la promotion de l’emploi/ Voy Asa Tsimialonjafy (OMPE/VATSI) a été à sa phase de mise en opérationnalité en 2007, avec l’appui du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), puis réduit à néant lorsque sont survenus les évènements politiques de 2009. Actuellement, un projet de décret aurait été soumis au gouvernement pour la mise en place d’une autre agence, après avoir passé au crible du Conseil national de travail.

Pensez-vous qu’on aurait pu atteindre ces objectifs du Président si l’on n’avait pas à faire face à la crise sanitaire actuelle ?

N.R. : Répondre à une telle question pourrait relever d’une spéculation. Mais le constat est que, crise ou pas et du point de vue géopolitique, le régime Rajoelina semble mal parti avec son virage historique mal négocié de 2009, et ses écarts d’auto-dimensionnement par rapport au sentier battu avec les partenaires de développement traditionnels de Madagascar. Par ailleurs, le mode de gouvernance des affaires internes ne fait pas l’unanimité auprès des contribuables.

Il se trouve qu’à chaque décision ou mesure prise, à chacune des interventions médiatiques des hauts dignitaires de l’État, les réactions des principaux concernés et de la population en général glissent d’un extrême à l’autre. Allant du « merci Président, 13 à jamais ! » à « quitte le pouvoir ! », avec un basculement de plus en plus dense vers un tragique divorce. En tout cas, le développement de l’emploi n’est point à l’ordre du jour de manière concrète, si l’on se réfère à la construction des grandes infrastructures visibles à ce jour, par la préférence de la Haute intensité d’équipement (HIEQ) au mépris de la Haute intensité de main d’œuvre (Himo).

Quelles seraient, à votre avis, les priorités du secteur actuellement ? Et comment devrait-on procéder pour le relever et avancer vers cette vision d’un emploi décent pour tous ?

N.R. : Il faudrait refaire des états généraux de l’emploi dans les secteurs économiques les plus touchés par la crise sanitaire, à travers un rapide diagnostic dans le textile, le tourisme, le développement rural, les BTP… La priorité des priorités est de sauvegarder l’emploi existant par l’appui au secteur privé, principal créateur d’emplois ; et de constituer un plan d’urgence de redressement par l’application des séries de mesures d’incitation en faveur de l’emploi. Il conviendrait également de mettre en œuvre d’urgence un large programme de formation professionnelle et d’accompagnement à la reconversion professionnelle ainsi qu’à la création de microentreprises individuelles de survie dans un premier temps, avant de tendre progressivement vers plus de décence dans l’emploi.

Sans oublier la nécessité d’ouvrir davantage les portes des organismes publics et parapublics de protection et de prévoyance sociale aux travailleurs œuvrant dans le secteur informel ; sinon en créer (assurance sociale, mutuelle de santé, mutuelle d’épargne et de crédit pro-pauvres avec participation active de l’État). Une vision sincère de promotion de l’emploi pour tous ne peut se réaliser sans la mise en place d’une agence de l’emploi forte, autonome et pérenne.