Interview de Thierry Rajaona, président du Groupement des entreprises de Madagascar (Gem) : « La plupart des projets d’infrastructures en cours ne sont pas des investissements positifs »

Interview de Thierry Rajaona, président du Groupement des entreprises de Madagascar (Gem) : « La plupart des projets d’infrastructures en cours ne sont pas des investissements positifs »

Le Gem est l’un des plus importants regroupements économiques nationaux et territoriaux. Présent dans toutes les régions de la Grande île, le groupement représente un poids économique important pour le pays avec un peu plus de 77% des impôts et taxes encaissés par l’État. Son président, Thierry Rajaona, a accepté de nous partager son regard sur les actions de l’administration du point de vue économique.

Le président de la République arrive à la moitié de son mandat. Sur le plan économique, quel est votre bilan ?

Thierry Rajaona (T.R.) : Je voudrais d’abord remettre mon bilan dans son contexte. L’année 2019 s’est pratiquement bien déroulée. Sur le plan économique, nous avons connu une croissance positive de plus de 5%. Elle s’inscrit dans la continuité de l’année précédente. Il n’y a eu ni rupture positive ni rupture négative. L’ambiance politique a rassuré les opérateurs économiques. Pour la première fois dans notre histoire, deux Présidents réussissaient à faire une passation démocratique. Suite à cette transition politique exceptionnelle, les partenaires techniques et financiers ont rapidement soutenu le redémarrage économique de Madagascar et ont renforcé leur appui. Puis en 2020, les indicateurs au niveau de l’Afrique ont chuté.

Nous en connaissons les raisons. En un an, plusieurs années d’efforts ont été réduites à néant. La Grande île se retrouve loin en arrière. Nous avons connu une chute du Produit intérieur brut (PIB) pour la dernière fois en 2009. Maintenant, malgré l’absence d’indicateurs économiques officiels, nous ressentons encore le poids de ces coups que l’économie a dû subir. Le gouvernement a indiqué un taux de croissance de 3,5% d’ici à la fin de l’année. Cependant, les chiffres sont plutôt mauvais. Les exportations chutent alors que les importations se stabilisent. Ce qui provoque un déficit important dans notre balance commerciale. Le marché des devises s’est uniquement stabilisé grâce aux aides extérieures. Le maintien de la devise est artificiel : les aides sont gardées dans le coffre de l’État en devises pour stabiliser l’ariary au lieu d’être injectées dans l’économie nationale.

Quelles sont les répercussions de ces faits chez les opérateurs économiques ?

T.R.: D’après une enquête que nous avons menée auprès des membres du Gem, les prévisions sont moroses et pessimistes. Si la Loi de finances n’est pas dynamique dans le sens de l’économie, nous risquons une baisse de la croissance économique. Cela n’ira pas forcément mieux avec la chute du cours de la vanille sur le plan international. Notons deux bonnes nouvelles : la reprise des activités d’Ambatovy, qui redonnera un coup de fouet dans le PIB, et la possibilité de reprise du secteur textile avec la nouvelle donne aux États-Unis. Malgré une discussion suivie et franche avec le gouvernement sur la Loi de finances de laquelle dépend le redressement, le climat des affaires n’a pas pu évoluer. Nous sommes en dessous du potentiel que l’on devrait atteindre.

Pensez-vous que ces deux dernières années auraient pu mieux se passer avec des stratégies et des approches différentes ?

T.R.: 2020 a été une année catastrophique, pas seulement pour Madagascar. Il existe des situations qu’on aurait pu éviter. Certains choix ont, quelque peu, handicapé notre développement. Pour ne citer que le cas de l’industrie minière. La Guinée a dépassé Madagascar. En 2020, elle a connu une croissance de plus de 5% grâce aux mines. Dans la Grande île, le secteur minier a été bloqué. Aucun nouveau permis pour l’exploitation pétrolière n’a été délivré. Pourtant, nous avons un potentiel important qui demeure inexploité. La même année, le gouvernement a manifesté une volonté de mener des dialogues. Cela n’a pas eu lieu. À la place, il a décidé de mettre en œuvre un plan de mitigation dont l’efficacité n’est pas très convainCante. Bien sûr, je ne dirai pas que rien n’a été fait. Le programme Fihariana a aidé beaucoup de jeunes à lancer leurs entreprises. Je trouve que cette approche n’est pas assez structurante pour modeler une économie forte.

Vous avez parlé d’une monnaie nationale stable, malgré la crise. Ne serait-ce pas un signe de performance ?

T.R.: J’ai aussi parlé d’une stabilité artificielle. Le pays a pu bénéficier d’une aide extérieure importante, surtout en 2020. Mais au lieu d’injecter ces fonds dans l’économie, en apportant soutien aux opérateurs économiques et à la croissance économique, le gouvernement a décidé d’une réallocation de ces fonds. Le Plan Marshall de 600 milliards ariary annoncé est resté de la poudre aux yeux. Je continue de croire que si cet argent a été utilisé dans les infrastructures et la mise en place de zones industrielles, la dépréciation du PIB aurait pu être réduite et l’économie stabilisée.

Qu’est-ce qu’on aurait pu faire autrement alors selon vous ?

T.R.: Certes, la pandémie est une catastrophe, mais on aurait pu la tourner à notre avantage. Nous aurions pu booster la production locale et réduire nos importations. L’opportunité était présente. Nous aurions eu le temps et les moyens de relancer notre production locale en investissant dans des projets qui auraient généré davantage d’impacts comme les semences améliorées pour les agriculteurs, la construction de routes, de barrages hydroagricoles et le développement d’autres formes d’aides aux paysans. C’est le moment ou jamais d’atteindre l’autosuffisance rizicole. On aurait pu – on aurait dû, d’ailleurs – le faire en deux ans. À la place, nous avons choisi l’importation de riz au détriment de nos paysans.

Nous avons quand même vu des efforts d’investissements publics conséquents avec les projets, de grande ou moyenne envergure, dans le secteur des infrastructures…

T.R.: En effet, la construction d’infrastructures a une retombée économique positive. Il aurait fallu le faire depuis plus longtemps en investissant dans les routes nationales 9 et 44 en priorité. Elles représentent de fortes potentialités pour le développement. En fait, les investissements dans les infrastructures sont intéressants dès lors qu’elles permettent d’exploiter une potentialité économique. La plupart des projets en cours ne répondent pas à ce critère, tel est le cas du Colisée ou bien du stade Barea. Ce n’est pas de l’investissement positif à mon sens. Les zones industrielles ou les projets d’investissement dans l’énergie auraient été plus intéressants pour la relance de l’économie.

Le sommet sur la dette africaine a eu lieu au mois de mai dernier. Madagascar n’a pas été invité à l’événement. Quel est votre avis ?

T.R.: Nous sommes l’un des pays les plus pauvres au monde. Nous sommes également l’un des moins aidés. Il faudrait reconnaître que nous avons de vraies difficultés en termes de diplomatie économique. Elle est très faible et pas assez agressive. Bien évidemment, il ne faudrait pas que nous soyons indéfiniment dépendants des aides, mais aujourd’hui, nous en avons encore besoin. Force est de constater que nous ne sommes pas capables de mobiliser les aides internationales alors que beaucoup de possibilités de financement s’offrent à nous, à l’instar de la Chine, des États-Unis et de l’Allemagne. Madagascar ne se mobilise pas assez pour bénéficier de ces financements.

Pour vous, comment peut-on expliquer cette faiblesse ?

T.R.: Je pense que la raison essentielle est que beaucoup de postes diplomatiques ne sont pas pourvus, ce qui n’est pas normal après deux ans et demi au pouvoir. Pourtant, c’est la première étape à franchir pour une administration afin d’être présente dans ces pays. Puis, nous remarquons que la diplomatie économique n’est pas la priorité dans nos ambassades. Les investissements directs étrangers restent très faibles. Il est clair qu’il faut mettre les ambassades face à leurs responsabilités. Il importe d’améliorer le climat des affaires. Madagascar n’est pas visible sur la scène économique internationale. Notre influence et nos impacts dans les zones économiques comme le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa) demeurent très limités. En matière d’intégration régionale, nous sommes très loin du compte. Ces opportunités sont très peu exploitées.

Avez-vous proposé des solutions à l’administration pour améliorer la situation économique ?

T.R.: Je l’ai déjà souligné, nous avons sollicité des dialogues avec le gouvernement sur le dossier de la relance. Pour la Loi de finances, nous avons demandé des incitations fiscales qui ne sauraient être que bénéfiques pour les deux parties. Nous avons revendiqué à bénéficier, pour certains secteurs, d’un rabais des tarifs douaniers et fiscaux, tout en promettant une augmentation des recettes fiscales.

Dans notre logique, si la fiscalité est davantage incitative, nous allons pouvoir produire à moindre coût. Ce qui aura un impact sur le prix de vente et augmentera naturellement le volume de production. Mais en face, le discours trop récurrent est que l’État a besoin de garantie de recettes. Ce qui fait que notre demande reste souvent lettre morte.

Comme il reste encore la moitié du mandat pour redresser la barre, que faudrait-il améliorer ?

T.R.: Il faut une vision très forte pour le pays. Soyons suffisamment audacieux et profitons de la capacité d’endettement pour relancer le pays. Il faut le préciser, les entreprises ne sont pas dans une réflexion d’un mandat, mais celle du long terme. Nous aimerions que les dirigeants, quels qu’ils soient, voient sur le long terme et nous disent comment ils visualisent Madagascar dans 30 ans. Qu’ils nous fassent rêver ! Nous pensons que le Président était prêt à lancer le pays sur les rails de l’émergence, mais le fait est que le Plan émergence de Madagascar (PEM) ne soit pas encore sorti nous fait dire que nous naviguons à vue. Nous n’avons pas de plan. Le secteur privé travaille actuellement sur une vision à plus long terme, celle de Madagascar 2050, avec les partenaires techniques et financiers. D’ici juillet, nous aimerions présenter ce projet économique. Nous voudrions le partager avec les autorités politiques, pour qu’elles puissent épouser notre vision économique et la décliner en plan quinquennal. L’objectif est de faire en sorte que le secteur économique évolue indépendamment de la situation politique et que l’économie puisse marcher malgré les circonvolutions de la
situation politique.