Interview d’Annick Ratsiraka : « L’un des torts de mon père était d’avoir eu raison trop tôt »

Interview d’Annick Ratsiraka : « L’un des torts de mon père était d’avoir eu raison trop tôt »

Le départ de l’ancien président de la République Didier Ignace Ratsiraka marque un tournant important dans la vie de la Nation. Figure d’autorité et d’érudition, il incarnait l’histoire même de Madagascar. Sa fille, Annick Ratsiraka, nous a autorisés à entrer dans les coulisses de sa vie. Interview.

En tant que fille et plus ou moins bras droit de l’Amiral de son vivant, pourriez-vous nous partager quelle était la vraie vision de votre père pour Madagascar ? Qu’est-ce-qui lui tenait vraiment à cœur ?

Annick Ratsiraka (A.R.) : Le plus grand mot pour le définir, et je ne sais pas si l’on peut le définir ainsi, c’est l’indépendance de Madagascar sous toutes ses formes. Une indépendance économique : un pays prospère, une indépendance politique : pouvoir faire et avoir ses propres choix et enfin, une indépendance sociale c’est-à-dire avoir l’équité un peu partout. C’était l’un de ses chevaux de bataille.

Pour vous, qu’est-ce qu’il a pu réaliser dans ce sens ?

A.R. : En premier lieu, les accords de coopération qu’il a signés. C’était la première victoire, car l’objectif était de sortir de la zone franc, ce qui n’était pas évident à l’époque, surtout par rapport au contexte ambiant. Toutes les anciennes colonies d’Afrique étaient encore dans la zone franc. Certains l’ont pris pour un fou, mais aujourd’hui beaucoup de pays luttent pour en sortir. Surtout après la dévaluation du franc CFA, il y a de cela une quinzaine d’années. Ce n’est qu’à l’époque que tout le monde s’est dit qu’il avait raison. Et c’est là un des torts de mon père. C’était d’avoir eu raison trop tôt et de ne pas avoir pu s’expliquer.

Même si on essaie tant bien que mal de s’expliquer, quand on a raison trop tôt, on ne peut pas faire comprendre pourquoi c’est une bonne chose. Remettons-nous dans le contexte des années 70 : à l’époque, le besoin tous des Malgaches était de retrouver la vraie indépendance, même si la République a vu le jour en 1958 et l’indépendance recouvrée en 1960. Avec les accords de coopération, on a coupé le cordon ombilical avec la France, sans avoir coupé les relations. C’était un grand pari. Il fallait arriver au point où chaque partie se dit : « nous nous séparons, mais nous restons bons amis ». Nous avons continué à travailler avec la France, à l’avoir comme partenaire technique et financier et même diplomatique. Cela aurait pu être difficile pour nous parce que Madagascar n’était pas forcément dans une situation où il pouvait être totalement indépendant, tout de suite.

Une deuxième victoire : nous avons réussi à inscrire auprès des Nations nnies le fait que les îles Éparses nous appartiennent. Personne n’a jamais compris cette initiative. Or, aujourd’hui, on en parle beaucoup. À l’époque, et comme toujours, mon père s’est battu et il est allé au front. Cela a été un travail de longue haleine qui a duré de 1972 à 1979. Les travaux de couloir ont poursuivi leur petit bonhomme de chemin entre les tractations, les discussions, les différents sommets… Nous avons dû lutter pour les avoir. Aujourd’hui, les îles Éparses ne sont pas encore des nôtres.

Néanmoins, cette inscription auprès des Nations unies était une victoire. Je le réitère : les gens ne comprenaient pas à l’époque quel était l’intérêt de se battre pour ces petits cailloux au milieu de l’océan. Nous devions poser la question inverse : “mais qu’est-ce la France en a à faire de ces petits cailloux au milieu d’un océan se situant à 10 000 km d’elle ?”. Il est difficile de soutenir que ces îles représentent des intérêts stratégiques en termes de zone économique exclusive, de pas géométrique, de richesses du sous-sol, ou encore d’écologie. Grâce à ces îles, la France a le contrôle du Canal de Mozambique. Tous les bateaux qui y passent lui payent des taxes qui devraient pourtant revenir à Madagascar.

Et quels étaient les plus grands obstacles à la concrétisation de cette vision d’une vraie indépendance de Madagascar ?

A.R. : Il y a eu des facteurs géopolitiques comme les différents chocs pétroliers, la chute du mur de Berlin, les accords de la Baule. La politique n’est pas linéaire. Il faut vivre avec son temps et avec les évènements. Quand nous avons essayé d’avoir notre autonomie à tous les niveaux, il y a toujours eu des problèmes. Par exemple, nous avons essayé de mettre en place la politique du riz, mais elle a débouché sur des pénuries. Parlons de ce problème : à l’époque, nous venions de sortir de la zone franc, le choc en pétrolier était survenu en même temps. Madagascar ne pouvait s’approvisionner en riz car la monnaie n’était pas convertible. Ainsi, nous avions dû passer à travers des traders. Imaginez, Madagascar, un pays indépendant, était obligé de passer par ce système ! Ils se chargeaient de convertir la monnaie et d’acheter les produits pour notre compte. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour nous qui étions à l’intérieur, nous avions essayé de faire du mieux que nous le pouvions, malgré les critiques profondes et récurrentes. Notons que l’État a voulu solutionner cet approvisionnement en riz, la denrée qui manquait à Madagascar, pour tout le monde, pas seulement pour les nantis. Et cela, on oublie souvent de le dire.

Les attaques contre Didier Ratsiraka et les raccourcis étaient nombreux : “ Ratsiraka, filaharam-bary ”. Personne ne se posait la question du pourquoi de la situation. On aurait pu laisser le riz dans les magasins et dire : “que ceux qui ont de l’argent s’achètent leur ration”. Nous nous serions retrouvés dans une situation de spéculation. D’ailleurs, c’est ce qui s’est passé à l’époque. Il y avait du riz, de l’huile et tous les Produits de première nécessité (PPN), mais les spéculateurs les cachaient pour augmenter les prix. L’État s’est interposé et a préféré donner du riz à tout le monde. Je ne dis pas que ceux qui étaient préposés à cette tâche étaient blancs comme neige. Ce sont des choses qui arrivent. Mais on a essayé de donner à tout le monde. Les “karinem-pokontany” ont été créés à cet effet. D’ailleurs, ils sont toujours en service. Le Président avait-il tort de vouloir distribuer du riz à tout le monde ? Aujourd’hui, on dit que c’est un tort, mais tout a une raison. Il y a des explications, mais quand on dirige un pays, on n’est pas là non plus pour s’excuser tout le temps.

Pour vous, quels sont les héritages en termes politiques ou de concepts que l’amiral nous a laissés ?

A.R. : Il est difficile de répondre à cette question. Certains sont entrés dans nos mœurs de manière anodine comme notre monnaie. Sans les accords de coopération, Madagascar n’aurait pas eu cette monnaie qu’on utilise tous les jours. Il ne l’a pas créée, mais sans ces accords, Madagascar n’aurait pas eu son franc malagasy. Nous aurions continué à utiliser le CFA. Nous pouvons aussi citer la Banque centrale.

Des banques centrales ont été mises en place dans toutes les provinces et même dans les sous-préfectures, comme Manakara, qui concentrait la production du café. Cette initiative était un début de décentralisation. Au fil des années, plusieur de ces initiatives se sont effondrées. Un des regrets de mon père était qu’aujourd’hui, il n’y ait plus de banque malgache. Toutes les banques appartiennent à des étrangers. Avant, nous avions toute une flotte. Actuellement, nous n’avons plus un seul bateau. J’en passe des avions de combat. La politique locale a tendance à détruire systématiquement ce qui a été construit. Cela ne devrait pourtant pas être le cas. Le combat qu’il faut mener est de faire en sorte que la politique soit davantage constructive. Le plus bel éléphant blanc qui ait pu exister – je reprends à mon compte ce terme ironique, car un éléphant blanc est beau par sa grandeur et par sa défense faite d’ivoire – et qu’il ait fait, ce sont les infrastructures éducatives.

Mon père a fait en sorte qu’il y ait une École primaire publique (EPP) par fokontany, un Collège d’enseignement général (CEG) par Fivondronana (arrondissement), un lycée par commune, une université par faritany (province). Des écoles professionnalisantes ont vu le jour, comme l’École nationale d’informatique (ENI) de Fianarantsoa ou l’académie Ny Antsika d’Antsirabe ou encore l’Institut national du tourisme et d’hôtellerie (INTH), sans oublier les établissements pour former nos élites, à travers l’ Institut national des sciences comptables et de l’administration d’entreprises (INSCAE) mis en place avec le gouvernement canadien.

Un mythe qui a la peau dure voudrait que l’Amiral est parti emmenant avec lui de nombreux secrets : assassinat de Ratsimandrava, accident de l’appareil ayant transporté le Premier ministre, le colonel Joël Rakotomalala, les affaires de 2002…

C’est certain, il est parti avec tout ce qu’il savait. Je dirais même plus : il est parti avec tout son savoir. Ce qu’il savait n’était pas forcément un secret ; mais son savoir, il a essayé de le partager jusqu’à son dernier souffle. Qu’importe le bord politique, il donnait toujours conseil à ceux qui lui en demandaient. Il a toujours été comme cela, il recevait et écoutait beaucoup de personnes. Peut-être avait-il des secrets car il en savait énormément, il avait énormément d’expériences. Il arrivait toujours à nous surprendre. Certainement, il y a des dossiers dont on ignore toujours l’existence et qu’il ne nous a pas sortis. J’ai vécu 50 ans avec lui et j’en apprenais encore tous les jours. Rappelons qu’il y a certains évènements qui se sont passés à huis clos. Seuls lui et les personnes avec qui il était connaissent ces secrets. Les secrets, s’il y en a, sont sûrement connus par d’autres personnes.

A-t-il écrit des mémoires ?

A.R. : Non, il ne les a pas écrits. On a réussi à lui suggérer de faire le livre avec Cécile Lavrard-Meyer (Didier Ratsiraka, Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, édition Karthala, NDLR) qui est le seul ouvrage gardant précieusement ses témoignages. Je lui avais suggéré d’écrire ses mémoires avant que ce livre ne soit édité. à l’époque, il m’avait répondu : “je ne peux pas dire certaines choses, car toutes les personnes impliquées sont encore vivantes ”. Donc, certainement, il y a des secrets mais ce ne sont pas que les siens. S’il avait parlé de certains faits, il aurait peut-être blessé certaines personnes. Il ne voulait pas faire cela.

Sur une partie de l’histoire contemporaine malgache en particulier : a-t-il consigné certains évènements comme l’assassinat de Richard Ratsimandrava ?

A.R. : On lui attribue l’assassinat de Richard Ratsimandrava parce qu’il lui a succédé, de la même manière que certains l’avaient accusé d’avoir renversé le Président Tsiranana. Il n’a ni renversé Tsiranana ni assassiné Richard Ratsimandrava. En fait, il n’a même pas succédé à Ratsimandrava. Théoriquement, c’est Gilles Andriamahazo qui l’a été. Ce n’est pas parce qu’il a été le chef de l’État qu’il aurait dû être responsable de ce qui s’est passé avec les autres.

On a tendance à l’oublier, mais aprés Tsiranana, quatre personnes se sont succédé : le général Gabriel Ramanantsoa, Gilles Andriamahazo, Richard Ratsimandrava et, enfin, lui. Sur le contexte de l’assassinat, mon père avait toujours soutenu : “pourquoi est-ce que j’aurai assassiné quelqu’un pour un poste que j’ai refusé ?” En effet, avant Richard Ratsimandrava, on lui avait proposé le pouvoir. Il a refusé parce que la situation était explosive à l’époque. Après l’assassinat de Ratsimandrava, mon père avait été choisi par ses pairs avec 16 voix sur 18 pour présider la destinée du pays. Il avait le droit et le pouvoir de régner sans partage. Cependant, il a remis en cause ce mandat et il a dit : “non, il faut que le peuple vote ”. Nous sommes allés aux urnes. Malgré ces faits incontestables, on ne l’a pas écouté. Je pense que si quelqu’un d’autre s’était mis ou se met à prendre son bâton de pèlerin pour dire “ce n’est pas Ratsiraka qui a assassiné Ratsimandrava”, on l’écouterait davantage.

Avait-il des regrets particuliers dans la manière dont il a géré le pays ?

A.R. : Quand on gère un pays, on ne le gère pas tout seul. Il y a tout un ensemble de désiderata : les forces politiques en présence, ceux qu’il faut contenter et sans oublier de gérer le quotidien. Certainement, il aurait voulu aller plus vite dans le développement du pays. Mais on ne peut pas courir plus vite que la musique. Il y avait beaucoup de regrets comme le fait de ne pas avoir mené certains programmes à leurs termes. À chaque fois qu’il était sur le point de marquer un but, on faisait tout pour l’en empêcher. Dans toute l’histoire, Didier Ratsiraka aurait vécu deux faits que très peu de chefs d’États ont connu : il a été évincé du pouvoir de manière non démocratique, et ce, deux fois de suite. Il est revenu par les urnes une fois. Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir été renversé du pouvoir, puis de revenir par la voie des urnes, non par un coup d’État. Pour qu’il n’y ait pas de regrets, il faut tirer des leçons de l’histoire.

Didier Ratsiraka a fondé l’Association pour la renaissance de Madagascar (Arema), parti tout-puissant qui a décliné au fil des années. Sera-t-il redynamisé ? Y a-t-il un agenda particulier ?

A.R. : Il a fondé ce parti avec un objectif : servir le pays. Aujourd’hui, en tant que Secrétaire national, je me vois entre le marteau et l’enclume. Si ça marche, ce sera parce qu’on a bien fait, tous. Le cas échéant, ce sera de ma faute. Donc, je suis condamnée à réussir, comme diraient certaines personnes. Nous sommes en train de remettre en place toute une administration pour que le jour où je m’en irai, j’aurais un patrimoine à remettre à quelqu’un. Je vais vous dire ceci : quand je suis arrivée, il n’y a pas eu de passation avec mes prédécesseurs. J’ai tout reconstruit comme les databases. En ce moment, on est en train de remettre en place les cartes des membres, ce qui est un travail de longue haleine. Nous mettons à jour l’agenda 2021 avec tout ce qui s’est passé : l’anniversaire du parti, le départ de papa et le confinement… Bref, l’agenda il est sous presse. La restructuration de l’Arema concerne également la modification du nom qui a été opérée durant le dernier congrès. Nous sommes repartis sur l’idée de base en changeant le nom du parti en Antoko revolisionera malagasy. Nous sommes revenus à nos fondamentaux.

Nous avons repris le logo de 1976 qui était l’angady – 90 % des Malgaches sont ruraux –, sans oublier le stylo qui représente les intellectuels, le marteau symbolisant les travailleurs, et, enfin, les deux épées qui éxprime la sécurité. Il n’y a pas de progrès sans sécurité. Elle est garante du progrès et du travail des entités à Madagascar. Le slogan est “antoko, vahoaka, tanindrazana”. Nous travaillerons pour le parti, le peuple et la patrie. Que ce soit clair, nous ne travaillons pas contre quelqu’un. Certains pensent que lorsqu’on est membre d’un parti, on ne travaille que pour l’organisation. Cela est limitatif.

Que pensez-vous de la thèse sur la fin des grands partis à Madagascar ?

A.R. : Durant les dernières élections municipales, l’Arema a réussi à placer 330 Candidats maires avec leurs listes respectives. Le parti a fait élire 16 Candidats qui sont finalement passés à 13. Après les décomptes finaux, avec 455 000 membres, nous nous sommes rendu compte que nous étions à peu près sur les mêmes statistiques que lors du dernier recensement qu’on avait initié, avant les élections présidentielles de 1996. Après 20 ans d’absence, je l’ai ressenti comme une grande victoire. Dans son malheur, l’Arema est resté plus ou moins constant. Cela veut dire que le parti est bel et bien existant mais qu’il faut le réveiller et le faire bouger.

À l’image des autres partis, l’Arema est toujours présent. L’important c’est d’exister. Certains estiment que si les membres d’une formation ne sont pas dans un gouvernement, s’ils n’ont pas de parlementaires, elle n’existe pas sur l’échiquier. La politique n’a pas que les élections comme unique objectif. Elle ne commence ni ne s’arrête aux élections. Ces dernières surviennent à rythme régulier, mais entre-temps, que devraient faire les encartés ? Un parti doit œuvrer pour servir la population en étant à ses côtés. Aujourd’hui, la politique a une très mauvaise image. Un des objectifs de l’Arema est de lui redonner ses lettres de noblesse. Nous devons nous éloigner de la politique politicienne et réellement nous occuper de la cité. On peut œuvrer pour le pays, ce qui ne se fait pas forcément durant les élections. Vous vous en rendez compte : les Candidats se précipitent pour distribuer des t-shirts, des objets du quotidien pendant les propagandes. Je trouve cela très réducteur. Si on veut vraiment agir contre la pauvreté, il faut faire en sorte que ces gens n’aient plus besoin de bénéficier de t-shirts ou de ces objets du quotidien durant les campagnes électorales. Au lieu d’enfermer ces citoyens dans ce système, il faut trouver des solutions, un moyen de les en extirper. Je n’ai pas la solution miracle, je dis juste qu’il faut pousser la réflexion dans ce sens.

La présidentielle de 2023 fait-elle partie de l’agenda du parti ?

A.R. : Notre objectif est de repartir sur une politique de parti. Notre Candidat aujourd’hui est…l’Arema. Si nous devons en présenter en 2023, la personne devrait avoir l’aval de tous les membres. C’est pour cela que nous sommes en train de renforcer les bases. Pour le moment, nous n’avons pas d’impératif. Madagascar est notre objectif.

En tant que père, comment était Didier Ratsiraka ?

A.R. : C’était quelqu’un qui voulait l’excellence partout. Nous avons eu des parents absents pendant très longtemps durant notre vie. Ils devaient remplir leur mission. Ce qui est cocasse, c’était souvent à la télé que nous apprenions où étaient notre père et notre mère durant la journée. J’ai quelques petites anecdotes à vous confier : j’avais une télé dans ma chambre sur laquelle je jouais au jeu vidéo Pac-Man. Un jour en rentrant de l’école, je n’avais plus de télé. J’étais étonnée. C’était en 1982, lors du mondial de football. Mon père avait pris son bâton de pèlerin et affichait l’objectif de mettre des relais de la télévision nationale dans toutes les provinces.

Au passage, c’est aussi une innovation qu’il a initiée et qu’on oublie souvent. Avant, la télé n’était accessible que dans la capitale. Pour en revenir à mon histoire, pour que les habitants d’une ville de province puissent voir les matchs, mon père avait pris ma télé et l’avait installée devant la mairie ! Ce genre de situation avait souvent lieu. C’était une façon à lui de nous dire qu’il y a plus grands au-dessus de nous. Notre mère nous disait tout le temps : “attention, il ne faut pas que votre père se retrouve dans l’obligation de démissionner à cause de vous”. Il nous incombait de prendre notre responsabilité pour faire en sorte que son mandat soit impeccable en adoptant une attitude modèle. Même si nous étions adolescents, nous comprenions l’importance des enjeux. Il nous était hors de question de nous rebeller. Durant notre enfance, le dicton malgache “tsy ny tany no fady fa ny vavam-bahoaka” trouvait tout son sens.

Il était assez discret en ce qui concerne ses enfants, quel héritage idéologique vous a-t-il laissé ?

A.R. : Ce n’est pas ce qu’il nous a transmis à nous, ses enfants, qui est le plus important, c’est plutôt l’héritage collectif, celui de Madagascar, ce qu’on a appris de ce qu’il nous a enseigné. Et là, je ne parle pas d’une simple formation académique. Je parle de “anatra”, de ce qu’on a appris dans cet esprit d’indépendance, de sauvegarde et de souveraineté nationale, quels que soient les moyens et la façon de servir le pays. Nous ne sommes pas obligés d’être ministres pour le faire. C’est limitatif, à la limite, alors qu’on pourrait faire beaucoup plus. Il ne faut surtout pas penser : “je suis trop petit pour servir mon pays”, chacun peut le faire à n’importe quel niveau, à n’importe quel degré, ici ou ailleurs.