Étude : évaluation à deux ans du régime (1ère partie)

Étude : évaluation à deux ans du régime (1ère partie)

C’est à un exercice inédit pour nous que nous nous prêtons en ayant accepté d’analyser et d’interpréter une partie des résultats du sondage sur le bilan à mi-mandat du Président Andry Rajoelina. Nos propos sont ceux d’une citoyenne revêtue des habits d’une universitaire procédant avec un esprit libre et beaucoup d’humilité, dénuée, autant que faire se peut de partisanisme et de sectarisme. Notre analyse et notre interprétation sont sans nul doute parcellaires puisqu’une telle tâche est nécessairement pluridisciplinaire et appelle donc à l’intervention d’autres compétences pour être la plus complète possible. Sur certains points, des questions sont posées sans que des réponses tranchées n’aient pu être apportées.

Perception du niveau de vie : Comment considérez-vous vos conditions de vie par rapport au début de l’année 2020?

Commentaire du cabinet ATW : À une majorité de 53%, la population trouve que les conditions de vie actuelles sont mauvaises.

Chantal Rahalison Ramanankasina : À une majorité de 53%, la population trouve que les conditions de vie actuelles sont mauvaises depuis l’investiture de Andry Rajoelina. Ceci laisse entendre que la majorité est confrontée à des difficultés quotidiennes qui ne datent pas nécessairement du début du mandat de Andry Rajoelina, mais qui s’inscrivent dans l’état de pauvreté structurelle du pays. Madagascar fait partie des pays les plus pauvres du monde et cette situation qui perdure déjà depuis plusieurs années continue sous le régime de Andry Rajoelina.

Ainsi, à mi-mandat, Andry Rajoelina n’a pu rien changer de ce point de vue. Ni les politiques menées jusqu’à ce jour ni les dispositifs ponctuels de soutien qui ont pu être mis en place depuis son accession au pouvoir n’ont impacté de manière significative les conditions de vie de la majorité de la population. Nous notons que ce taux de 53% se trouve en décalage et est moindre par rapport au taux de pauvreté tel qu’il ressort des chiffres officiels donnés par des institutions telles que la Banque mondiale ; 74,3% en 2019, 77,4% en 2020.

Décalage que l’on pourrait expliquer par le fait que l’appréciation des conditions de vie par les enquêtés peut aller au-delà d’un aspect purement monétaire. Il y a nécessairement une perception très subjective et une part d’affect dans ce que l’on peut considérer comme faisant partie des conditions de vie bonnes ou mauvaises. Se sentir libre, respirer de l’air pur, pouvoir jouir de beaux paysages, d’espaces propres, pouvoir pratiquer sa foi, avoir un accès à internet, etc. sont autant d’éléments d’appréciation d’une bonne condition de vie. À l’inverse, peuvent entrer en ligne de compte dans les mauvaises conditions de vie des considérations comme l’existence de délestage, d’embouteillage, de pollution, d’insécurité… D’ailleurs, il est d’ailleurs communément admis que la pauvreté est un phénomène complexe qui revêt de nombreuses dimensions et qui ne peut être réduit à une simple expression monétaire c’est-à-dire à un niveau insuffisant de ressources économiques pour vivre de façon décent. Le chiffre de 53% des enquêtés considérant leurs conditions de vie comme mauvaises peut être considéré comme une insatisfaction de la majorité de la population à l’égard du Président Andry Rajoelina au regard notamment des espérances qu’ont suscitées les images de sa campagne électorale et de la figure dynamique qu’il avait incarnée alors. Il reste que 46% des enquêtés considèrent que leurs conditions de vie sont assez bonne, voire bonne ou très bonne. Ce pourcentage de 46% apparait assez élevé au regard toujours des chiffres qui situent au-delà de 70% le pourcentage de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Il y aurait donc des « pauvres » qui se satisfont de leurs conditions de vie. On peut y voir, quelque part, une certaine résilience voire résignation, acceptation ou même un aveuglement d’une frange de la population aidée pour certains par leur foi. Pour d’autres, il peut s’agir d’une fidélité ou d’un engagement politique conduisant à une forme d’enthousiasme, voire d’extase qui les a ravis à eux-mêmes, mais en les aveuglant sur la réalité sociopolitique et leurs propres conditions.

C’est d’ailleurs cette résilience, voire résignation qui fait que le Malgache ne se révolte pas ou peu pour des raisons sociales contrairement à ce que l’on a pu voir dans d’autres pays d’Afrique. Ceci étant, les mauvaises conditions de vie constituent le substrat d’un désir d’alternance, de changement. Elles peuvent aller jusqu’à de la colère avec le risque d’aboutir à une « révolte » et à une crise dès lors qu’elles s’agrègent à d’autres considérations plus politiques. Il est difficile de situer le point de colère qui peut faire basculer un ordre établi. Mais nul doute qu’il existe.

Perception du niveau de vie : Comment considérez-vous vos conditions de vie par rapport au début de l’année 2020?

Commentaire du cabinet ATW : À 44%, la majorité trouve que les conditions de vie sont pires qu’en début 2020. L’indicateur de perception du niveau de vie est négatif. Indicateur de perception : -17%. Cet indicateur est obtenu par le delta des réponses positives et des réponses négatives. Il peut être suivi de manière périodique pour en connaitre l’évolution.

Chantal Rahalison Ramanankasina : Le début de l’année 2020 marque le commencement de la crise sanitaire avec l’état d’urgence sanitaire et les mesures qui l’ont accompagné (en l’occurrence le confinement). 44% des enquêtés trouvent que les conditions de vie ont empiré par rapport au début de l’année 2020. C’est-à-dire que pour ces 44%, les filets de sécurité sociaux, dont les critères pour en bénéficier sont restés dans une certaine opacité, se sont avérés insuffisants quantitativement et qualitativement. C’est l’un des aspects non satisfaisants de la gestion de la Covid-19 par le régime de Andry Rajoelina et qui peut susciter des questionnements. On note cependant que le pourcentage de 44% des enquêtés qui pensent que leurs conditions de vie se sont empirées peut être considéré comme assez bas, dans la mesure où l’on s’accorde à dire qu’il y a eu pendant cette période une augmentation significative du coût de la vie. Le prix du riz aurait doublé pendant la pandémie et quatre habitants sur cinq sont actuellement en situation de « stress alimentaire ». Les chiffres de la Banque mondiale disent également que le taux de pauvreté a augmenté au cours de l’année 2020 en raison de la crise sanitaire, que près de 1,4 million de personnes est tombé sous le seuil de pauvreté (à 1,9 dollar par jour) l’année 2020, ce qui porte le taux de pauvreté à 77,4%, son niveau le plus élevé depuis 2012… que l’intensité de la récession est comparable à celle de la crise politique de 2009… qu’au cours du premier semestre de l’année, 64% des ménages ont signalé une perte de revenus et 97% des entreprises une baisse de la demande de leurs produits et services. Pourtant, curieusement, le ressenti de la majorité des enquêtés révèle que la crise sanitaire n’a pas affecté négativement leurs conditions de vie, puisque 28% considèrent qu’elles sont restées les mêmes, 27% ont même perçu une amélioration. Comment expliquer ce ressenti en décalage total avec les chiffres officiels si ce n’est à travers la résilience de la population malgache déjà évoquée ? C’est comme si une partie de la population s’est déjà habituée et s’est résignée à la pauvreté. Il est vrai que « les pauvres peuvent s’habituer à la dureté de leur situation au point de ne plus en ressentir la difficulté » . On sait par ailleurs que l’utilisation d’une mesure subjective et du « ressenti des individus pour apprécier leur bien-être peut conduire à sur estimer leur bien-être réel ». Pour trouver une autre explication au décalage entre les chiffres réels et le ressenti des enquêtés sur la question, il est permis de se poser la question sur un aspect particulier de la gestion de la pandémie qui aurait pu avoir un effet positif. Même s’il n’est pas prouvé scientifiquement que le Covid-Organics a changé le cours des choses, peut-on penser que la publicité autour aurait eu un effet psychologique de rassurer la population, lui donnant le sentiment que la situation aurait pu être pire, et lui faisant ainsi oublier quelque peu et au moins pour un temps les désagréments de la crise ?

Perception du niveau de vie par province. Comment considérez-vous vos conditions de vie par rapport au début de l’année 2020 ?

Commentaire du cabinet ATW : Seul Toliara a des réponses positives supérieures aux réponses négatives par rapport à la question.

Chantal Rahalison Ramanankasina : Les résultats donnés par ce graphique doivent être analysés à la lumière du précédent. Il faut rappeler que 44% des enquêtés dans leur globalité ont considéré que leurs conditions de vie ont empiré. En regardant par province, c’est Antananarivo qui a ressenti le plus durement la dégradation du niveau de vie, suivi d’Antsiranana, de Toamasina, de Mahajanga et de Fianarantsoa. Toliara ne ressent pas la dégradation du niveau de vie. On comprend aisément pourquoi la province d’Antananarivo arrive en première ligne, puisqu’avec la crise sanitaire, « l’arrêt brutal de l’activité économique a entraîné une augmentation significative de l’extrême pauvreté, et ce sont les populations vulnérables des zones urbaines qui ont été particulièrement touchées ».