Étude : évaluation à deux ans du régime (2ème partie)

Étude : évaluation à deux ans du régime (2ème partie)

Perception du niveau de vie : comment considérez-vous vos conditions de vie par rapport au début de l’année 2020?

Commentaire du cabinet ATW : Lorsqu’en 2019 il a été demandé aux enquêtés comment ils voyaient leur vie dans un an, le niveau d’optimisme était de 68% (les réponses positives étaient plus nombreuses que les réponses négatives). Actuellement, deux ans après, l’indicateur de perception du niveau de vie est de -17% (les réponses négatives sont supérieures aux réponses positives). Les conditions de vie actuelles ne sont donc pas à la hauteur des attentes formulées par les enquêtés en 2019. Quels problèmes restent-ils à résoudre pour améliorer la situation?.

Chantal Rahalison Ramanankasina : En 2019, il avait été demandé aux enquêtés comment ils voyaient leur vie dans un an. Le niveau d’optimisme était alors de 68%. Une alternance politique emporte très souvent de grandes espérances et de l’enthousiasme. Cela a été le cas avec l’avènement au pouvoir de Andry Rajoelina en 2019. Deux ans après, eu égard aux conditions de vie, l’optimisme s’est mué en pessimisme. L’« état de grâce » semble donc bel et bien terminé pour Andy Rajoelina. On pourrait voir un certain paradoxe entre le fait qu’une majorité de la population n’ait pas vraiment perçu une dégradation de ses conditions de vie par rapport au début de l’année 2020 (voir perception de niveau de vie p.6), et le fait qu’elle soit pourtant pessimiste pour la suite.

Le paradoxe n’est qu’apparent, car le pessimisme peut s’expliquer par l’impatience de la population au regard du rythme du changement et de la réalisation des promesses qu’on lui a fait miroiter dans tous les secteurs de la vie du pays (le plus emblématique est sans doute Tanà-Masoandro, Miami…). La difficulté est grande pour Andry Rajoelina, car sa campagne électorale s’est plus reposée sur des promesses de résultats que de moyens, rendant ainsi les jugements plus sévères. La déception est alors à la hauteur de l’ampleur des promesses.

Les discours du type « nous allons faire en cinq ans ce qui n’a pas été fait en 60 ans » ou « nous avons fait en deux ans ce que d’autres n’ont pas pu faire en sept ans » accentuent l’impatience des gouvernés et sapent la crédibilité de la parole même de Andry Rajoelina. On sait que les attentes sociales de la population restent insatisfaites. Une stratégie consistant à être dans le déni, à camoufler les échecs et à ne vanter que les « zava-bita » ne peut marcher qu’un temps, car in fine les gouvernants sont jugés pour ce qu’ils ont réalisé, certes, mais aussi pour ce qu’ils n’ont pas réalisé.

L’usure du pouvoir peut se ressentir même à mi-mandat. Ce peut être une autre explication susceptible d’être avancée sur ce pessimisme de la population. On connaît bien ce phénomène en politique qui se caractérise par la lassitude des électeurs à l’égard des politiques au pouvoir après un certain temps. Les gouvernés veulent du changement, une nouvelle approche. Plus encore, on ne peut exclure de notre interprétation la mauvaise image qui se colle souvent aux gouvernants, ici comme ailleurs, du « tous pourris ». Dans une atmosphère de pessimisme, continuer à faire de nouvelles promesses alors que les précédentes n’ont pas été réalisées n’apporte rien si ce n’est un risque d’augmentation de la défiance.

Problèmes prioritaires à résoudre à Madagascar : citation spontanée par les enquêtés.

Commentaire ATW : Les problèmes identifiés depuis 2019 ont augmenté en quantité et en nature, mais les principaux identifiés sont les problèmes sociaux en général, l’éducation, l’insécurité et la santé.

Chantal Rahalison Ramanankasina : Ce graphique nous renseigne sur les quatre problèmes que les enquêtés considèrent comme à résoudre en priorité. Il s’agit des problèmes sociaux : éducation, sécurité, santé et emploi. Par problèmes sociaux, sans doute faut-il entendre la lutte contre la précarité de différents groupes et/ou communautés (les pauvres, les vieux, les jeunes, les femmes, les personnes en situation de handicap). Ces priorités énoncées spontanément reflètent bien l’état de pauvreté du pays lui-même et de la population.

C’est donc sur le domaine social en général que Andry Rajoelina est le plus attendu. Notamment sur ses « velirano » (1, 4, 5, 6) sur la santé, l’éducation, la sécurité, l’emploi. La question de la précarité n’est pas évoquée directement dans les « velirano ». L’enjeu pour le chef de l’État est clair : adapter son action et son offre politique pour bien finir son mandat et préparer l’élection pour un deuxième mandat qu’il va fort probablement briguer, et tout cela à une vitesse grand V comme il l’a dit.

L’écart entre l’attente des populations et ce qui est réalisé ou ce qu’elles ont reçu effectivement peut cristalliser des mécontentements. Pour caricaturer la situation et sans porter de jugement de valeur, si la population attend des écoles, mais qu’on lui offre un stade, une frustration naîtra. Les commentaires sarcastiques, voire la colère (exprimée notamment sur les réseaux sociaux), concernant les « kapoaka manara-penitra » en réponse à la flambée du riz, sont un exemple caricatural ; car si la mesure n’était pas nécessairement mauvaise en soi, le décalage entre les attentes et la réponse inadéquate faisait de la mesure une simagrée. Cependant, les circonstances s’avèrent compliquées pour Andry Rajoelina, car sa capacité à répondre aux attentes sociales est contrainte par différents paramètres : l’ampleur de la tâche proprement dite de par le nombre important des personnes dans une situation de précarité, les moyens nécessairement limités, la pluridimensionnalité et la transversalité des mesures à prendre qui sollicitent l’intervention de nombreux acteurs, et le temps.

En tout premier lieu, ces attentes énoncées appellent à la définition d’une véritable politique publique sociale globale et d’envergure. C’est sur ce point que nous situons le grand échec de Andry Rajoelina à mi-mandat. On ne voit pas très bien le fil conducteur de la politique sociale par rapport aux différents groupes sociaux. Les réalisations semblent se cantonner à des « actions sociales saupoudrées » d’une part (donation par-ci, donation par-là), le régime prenant alors le rôle des associations, de la société civile et à des séquences de projet de petite ou de moyenne envergure d’autre part, tel le projet « Fihariana » (le programme national d’entreprenariat pour les jeunes) ou plus récemment le lancement du projet « Titre vert » pour de jeunes agriculteurs modernes. Ces actions mises bout à bout ne peuvent pas constituer une politique sociale, l’un des talons d’Achille de Andry Rajoelina. Dans un domaine considéré comme priorité numéro un de la population, il n’apporte pas, semble-t-il, une réponse globale et cohérente.

Problèmes prioritaires à résoudre à Madagascar selon chaque province : citation spontanée par les enquêtés

Chantal Rahalison Ramanankasina : Les domaines prioritaires et l’ordre de priorité restent quasiment les mêmes, quelle que soit la province concernée. Il n’y a qu’à Mahajanga où la question de l’insécurité passe avant celles d’éducation. Ceci vient confirmer le grand défi qui attend Andry Rajoelina et qui concerne le social. Ce graphique vient renforcer l’idée de la nécessité d’une politique globale pour traiter les domaines prioritaires puisque le problème est général.

L’indice de priorité des problèmes à résoudre vient confirmer que les priorités sont très fortement liées au niveau de pauvreté et de développement socioéconomique individuel et national. Ainsi, on ne s’étonne guère que les domaines liés au social obtiennent un indice élevé. Les préoccupations liées à des questions telles que la corruption (7,7), le changement climatique (6,8), l’efficacité des services publics (7,4), restent moins importants aux yeux des enquêtés, même si elles ne sont pas dénuées de lien avec les conditions matérielles de vie. En filigrane des priorités énoncées, que nous disent les enquêtés ? Ils veulent accéder à des ressources et des outils nécessaires pour pouvoir jouir d’un niveau de vie convenable, avoir des revenus décents. Cela suppose donc des mécanismes et des dispositifs pérennes et non des interventions « pompier ».

Impression de bonne gouvernance depuis l’investiture question : avez-vous l’impression que depuis l’investiture du nouveau président le pays se dirige dans la bonne direction ?

Chantal Rahalison Ramanankasina : 63% de la population trouve que le pays se dirige dans la bonne direction depuis l’investiture du Président en termes de bonne gouvernance. Ce peut être un bon point pour Andry Rajoelina. Il nous semble que la bonne gouvernance telle qu’elle est comprise ici correspond à une notion de l’homme de la rue, synonyme d’une « bonne implication dans la gestion du pays ». Ce chiffre de 63% de bonne impression s’explique notamment par l’omniprésence de Andry Rajoelina, pour ne pas dire l’hyper présidence ou la posture jupitérienne. Il est sur tous les fronts et en première ligne, du moins, c’est ce qui ressort en termes d’image, et cela rassure : il y a un pilote dans l’avion, Andry Rajoelina est aux commandes.

Paradoxalement, cette image du chef de l’État en première ligne et sur tous les fronts emporte le risque pour Andry Rajoelina d’un effet boomerang. En soi, une surmédiatisation participe à la déconstruction d’une image et accélère l’usure du pouvoir vu du côté gouverné en cas de désenchantement de la population sur les réalisations du régime et qui se profile eu égard au pessimisme de la population. L’hyper présidentialité expose totalement le Président et le rend seul et pleinement responsable et comptable de tous les malheurs de ce pays aux yeux de l’opinion publique, d’autant plus que le régime a quasiment verrouillé toutes les institutions de la République.

Il reste que les 68% de bonne impression doivent être appréhendés à la lumière de ce qui suit. Premièrement, la population ne fait pas nécessairement le lien entre gouvernance et pauvreté. Si le lien avait été établi, nous pensons que le jugement aurait été nuancé, car il y a incontestablement des éléments factuels qui contredisent cette bonne gouvernance. Pour ne parler que de la corruption, selon les derniers chiffres donnés par Transparency International Initiative Madagascar, le pays est encore à la 149e place sur 180 avec un Indice de perception de la corruption (IPC) de 25/100. Deuxièmement, pour évaluer la bonne gouvernance ( au sens plus technique de la chose ), encore faut-il pouvoir disposer des données et du niveau pour l’apprécier.

Conclusion

Les tableaux que nous avons analysés révèlent que des attentes des gouvernés sont loin d’avoir reçu de réponses satisfaisantes contrairement aux promesses que les choses iraient à la vitesse V. À mi-mandat, le danger qui guette Andry Rajoelina est lui-même avec l’usure de son pouvoir qui peut l’envahir. On sait qu’avec le temps, les gouvernants eux-mêmes ont de plus en plus de mal à maintenir un discernement, ils n’arrivent plus, au fil du temps, et de manière parfois inconsciente, à voir et même à ressentir la souffrance des gens et la précarité sournoise s’installer dans le pays. Ils regardent, mais finissent par ne plus voir cette réalité en repoussant probablement une part de leur responsabilité. Le train-train, l’habitude, le pouvoir, le système souvent « clientéliste » et ce sentiment d’être si important, voire indispensable, les entraînent inexorablement dans une singulière architecture du pouvoir qui souvent pollue leurs prises de décisions.